CHAPITRE IV
Ouverture des Chambres. — Discussion de l’adresse à la Chambre des pairs.
Le jour de l’ouverture des Chambres approchait. Il fallait que le ministère prît un parti, Qu’il se décidât nettement pour l’une ou l’autre j
politique : la politique de la résistance ou celle des concessions, celle du progrès libéral ou cnlle de l’immobilité prétendue conservatrice. Se conformer à l’esprit des institutions constitutionnelles en cédant à l’opinion vraie du pays, ou bien s’en tenir à la lettre du gouvernement parlementaire en s’appuyant sur la légalité factice d’un vote servile, telle était l’alternative qui se posait devant le pouvoir. Elle ne parut pas douteuse aux deux hommes qui dirigeaient les conseils de Louis-Philippe. Tous deux, sans balancer, résolurent de ne prendre en aucune considération un vœu manifeste, et de retenir la France, malgré elle, dans un état de stagnation et de malaise moral dont il lui tardait de sortir. Les mobiles qui déterminaient M. Guizot et M. Duchàtel a prendre un parti aussi opposé aux doctrines qu’ils avaient professées toute leur vie étaient
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D. STERN
de diverses natures. Fatigué d’une lutte ingrate contre la probité publique, pressé de | caractèro«de tout son règne.
jouir, loin du tracas des affaires, d’une fortune considérable, M. Ducliâtel, depuis quelque temps, sollicitait le roi d’agréer sa démission ; et, retenu à contre-cœur par des instances qui ressemblaient à des ordres, s’il inclinait de plus en plus vers une résistance opiniâtre, c’était autant par impatience d’humeur que par conviction d'esprit. M. Guizot, au contraire, ne pouvait souffrir la pensée de quitter le pouvoir. Son ambition tenace (1) s’irritait, au lieu de se lasser, dans la lutte. Le succès des radicaux pendant la campagne des réformistes, et surtout la combinaison, préparée au sein de l’opposition modérée, d’un ministère qui devait, selon toute vraisemblance, se concilier bien des suffrages (2), en blessant son ori?ueil, l’excitaient au combat. Loin de les contenir, comme c’était son devoir, il ranimait les colères de Louis-Philippe. Pour se rendre plus nécessaire, il jetait ce vieillard circonspect et temporisateur dans tous les hasards d’une politique provoquante, sans rap-
^1] Cette ambition se payait quelquefois de satisfactions très-puériles. Qui n’eût pensé qu’il devait être indifférent à ! un homme d’État en possession d’une prééminence réelle dans les conseils du roi d’en étaler à tous les yeux le signe extérieur? M. Guizot eut cette faiblesse. Pour obtenir du maréchal Soult qu’il lui cédât la présidence du conseil, il ne eraignit pas d’exposer Louis-Philippe aux railleries du pays tout entier, en lui faisant ressusciter en faveur d’une vieillesse vaniteuse la dignité de maréchal général de France. Ce titre avait été créé pour le duc de Lesdiguières. Louis XIV l’avait renouvelé en faveur de Turenne. Depuis le maréchal Villars et le maréchal de Saxe, personne ne l’avait porté. Les prérogatives honorifiques auyqudles il donnait droit choquaient à tel point les habitudes d’esprit de la société actuelle qu’un rire général en accueillit le simple énoncé.
(2) Cette combinaison, dont M. de Girardin s’était fait l’instigateur, aurait amené au pouvoir, sous la présidence j de M. Molé, MM. de Kémusat et Dui'aure, qui, par leur refus d’assister aux banquets, avaient attiré l’attention i bienveillante du roi. M. de Rémusat dans le conseil était un gage pour M. Thiers, qui, estimant peu viable un ministère dont M. Molé serait l’âme, consentait à attendre qu’il fût usé, et promettait de ne pas l’attaquer à la Chambre. Déjà plusieurs conférences avaient été ménagées entre M. Thiers et M. de Girardin chez une femme artiste, madame de Mirbel, qui faisait le portrait de l’un et de l’autre. Le journaliste n’emporta pas de ces entretiens une trèshaute opinion de l’homme d’État. « Quand j’ai causé une heure avec M. Thiers, disait-il un jour, ,il me prend une irrésistible envie d’aller serrer la main à M. Guizot, »
I port avec son passé, en contradiction avec le
Voici le langage que MM. Guizot et Duchâtel firent tenir au roi devant les Chambres réunies, le 27 décembre 1847:
« Messieurs les pairs,
« Messieurs les députés.
Je suis heureux, en me retrouvant au mi- ! lieu de vous, de n’avoir plus à déplorer les maux que la cherté des subsistances a fait peser sur notre patrie. La France les a supportés avec un courage que je n’ai pu contempler sans une profonde émotion. Jamais, dans j de telles circonstances, l’ordre public et la li- : berté des transactions n’ont été si générale- I ment maintenus. Le zèle inépuisable de la I charité privée a secondé nos communs efforts. Notre commerce, grâce à sa prudente activité, n’a été atteint que faiblement par la crise qui s’est fait sentir dans d’autres Etats. Nous touchons au terme de ces épreuves. Le ciel a béni les travaux des populations, et d’abondantes récoltes ramènent partout le bienêtre et la sécurité. Je m’en félicite avec vous.
« Je compte sur votre concours pour mener à fin les grands travaux publics qui, en étendant à tout le royaume la rapidité et la facilité des communications, doivent ouvrir de nouvelles sources de prospérité. En même temps que des ressources suffisantes continueront d’être affectées à cette œuvre féconde, nous veillerons tous avec une scrupuleuse économie sur le bon emploi du revenu public, et j’ai la confiance que les recettes couvriront les dépenses dans le budget ordinaire de l’État qui vous sera incessamment présenté. Un projet de loi spécial vous sera proposé pour réduire le prix du sel et alléger la taxe des lettres dans la mesure compatible avec le bon état de nos finances.
« Des projets de loi sur l’instruction publique, sur le régime des prisons, sur le tarif de nos douanes, sont déjà soumis à vos délibérations. D’autres projets vous seront pré-