‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 171 sur 266 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Le 28 avril, à dix heures du soir, le maire de Paris lut au peuple, assemblé sur la place de l’Hütel -de-Ville, la liste des représentants élus dans le département de la Seine. Le premier nom, sorti avec 259,800 voix, était celui de M. de Lamartine. Les noms de MM. Dupont (de l’Eure), Arago, Garnier-Pagès, Armand Marrast, Marie et Crémieux, venaient après. C’était une approbation éclatante donnée par les électeurs à la majorité du gouvernement provisoire. Le premier nom de la minorité, celui de M. Albert, ne venait que le vingt et unième. Outre le nom de M. Albert, deux noms d’ouvriers, ceux de MM. Corbon et Peupin, étaient portés par le parti clérical et marquaient la concession très-petite faite au prolétariat. Aucun des candidats du Luxembourg n’était élu. Les délégués, qui s’étaient flattés de disposer de 400,000 voix, n’en avaient pas réuni plus de 01,000 sur le nom de M. Savary, communiste. Les chefs d’écoles socialistes , MM. Barbés , Raspail , Pierre Leroux, avaient obtenu, le premier 04,065 <1 le dernier 47,284 voix. Le prolétariat, en tant que classe, était donc vaincu. Mais l’opinion républicaine restait victorieuse dans cette

éviter toutes... J’ai été prophète, dites-vous. Eh bien, donc, au prophète le désert. Pierre rErmite fut le plus mauvais conducteur de la croisade qu’il avait si courageusement préchee, bien qu’il eût pour compagnon le brave Gautiersans-Avoir, comme disaient les riclies de ce temps-là.

« Puis, n’est-il pas plus sage qu’à une époque où tant de gens se prétendent propres à tout, quelq\ies-uns donnent l’exemple de ne savoir être rien? La nature m’a créé pour ce genre d’utilité qui ne fait envie à personne.

« Enfin, chers concitoyens, que l’ivresse du triomphe n.; vous abuse pas. Vous p (Uirrez avoir besoin encore qu’on relève votre c;urage, qu’on ranime vos espérances. Vous regretteriez alors d’avoir étoulïé sous les honneurs le peu de voix qui me reste. Laissez-moi donc achever de inourir comme j’ai vécu, et ne transformez pas en législateur inutile votre ami, le bon et vieux chansonnier.

« A vous de cœur, chers concitoyens.

.X Passy, 30 mars 1818. »

« Bekangeu.

Béranger, élu malgré lui, ne parut que très-peu de temps à l’Assemblée constituante. Le 8 mai, il adressait au jircsldent sa démission sous le prétexte goguenard qu’il ne s’était préparé au mandat de représentant, ni par des méditations, ni par des études assez sérieuses Cette démission, repoussée à l’unanimité par l’Assemblée, il la renouvela le 13 mai, en termes plus pressants encore et la fit accepter.

élection imposante de Paris, où l’indépen- I dance et le choix raisonné des votes ét’iiient j beaucoup plus certains que dans tout le reste I de la France.

1 L’élection des départements eut peu près j le même sens. Les tendances socialistes y obtinrent une assez large place. Le communisme, proprement dit, parut en minorité imperceptible. Le nom de M. de Lamartine, élu dans dix départements, caractérisa ce moment de la révolution; il marqua l’acception libérale, pacifique et conciliatrice que la grande majorité des électeurs entendait donner au mot de république.

Le clergé envoya à PAssemblée plusieurs évêques et un assez grand nombre d’eçclésiastiques. Le parti légitimiste fut brillamment représenté par environ 130 députés, parmi lesquels on comptait MM. Berryer, de Falloux, la Rochejacquelein. A l’exception de M. Thiers, rancieime opposition dynastique revenait en masse à l’Assemblée nationale.

Une assemblée ainsi composée n’était assurément pas l'expression du prolétariat communiste, elle n’était pas même l’expression du mouvement révolutionnaire; mais, siégeante Paris, au foyer môme de la révolution, sous l’action la plus vive des idées démocratiques, elle ne pouvait pas être rétrograde, et il y avait tout lieu d’espérer qu’elle donnerait au pays une constitution largement et sincèrement républicaine. Je ne veux pas anticiper ici sur les événements et montrer ce qui arriva. Assistons à la cérémonie solennelle de son installation.

Un soleil splendide éclaira cette journée. Vers onze heures du matin, les membres du gouvernement provisoire et leurs ministres, réunis au ministère de la justice, se mirent en marche et se dirigèrent, par la rue de la Paix, par les boulevards et par la place de la Concorde, vers l’ancien palais Bourbon. Précédfvs du commandant en chef de la garcle nationale et de son éiat-inajor, il.s marchaient tête nin^ entre deux oiiiciers, l’épée à la main, suivis

de tous les maires et adjoints de Paris et de la banlieue. Une acclamation ininterrompue, partant à la fois de la foule pressée sur le passage du cortège, de toutes les fenêtres et de tous les toits, des maisons, salua ces hommes de cœur qui, sans faire un seul acte de despotisme, sans verser une goutte de sang, sans attenter à aucune liberté, avaient inauguré en France, dans les circonstances les plus critiques, le règne de la démocratie. Ce ne furent pas des applaudissements commandés, mais un mouvement spontané de reconnaissance qui éclata à la vue de ces premiers citoyens de la nouvelle République, qui venaient rendre à la représentation légale du peuple le pouvoir qu’ils tenaient de son acclamation.

Le canon des Invalides annonça l’entrée du gouvernement dans la salle des séances. L’Assemblée tout entière se leva pour le recevoir,

. au cri puissant et prolongé de : Vive la lié- j jfiiiblique !

L’aspect de la salle, construite à la hâte et provisoirement dans le palais Bourbon, décorée sans style, sans goût et sans magnificence, eût mieux convenu au parlement des Etats- Unis d’Amérique qu’à l’Assemblée nationale de la République française.

Aucun des représentants, à l’exception de M. Caussidière, ne s’était conformé au décret qui leur imposait un costume imité de la révolution; la plupart ne portaient d’autre signe distinctif qu’une rosette rouge et or à la boutonnière ; mais, sous cette uniformité extérieure de costume, les contrastes politiques et sociaux les plus piquants abondaient et excitaient la curiosité des spectateurs. Ainsi, M. Barbés venait s’asseoir auprès de ses an- 1 ciens juges, et dans l’acclamation de la Répu- I blique, sa voix se mêlait aux voix de ceux-là mêmes qui avaient naguère prononcé sur lui la sentence de mort; le P. Lacordaire, dans son blanc vêtement de dominicain, apparaissait comme le fantôme de l’inquisition entre l’israélite Crémieux et le pasteur protestant Coquerel ; le paysan du Morbihan et l’ouvrier de Vaucluse apportaient dans l’urne législa¬

tive une boule de même poids que le savant de l’Institut et le lettré de l’Académie française; deux Bonaparte, envoyés par la Corse, siégeaient en face d’un la Rochejacquelein ; des fils de régicides y coudoyaient des fils de chouans, et, par l’effet merveilleux de cette pénétration de l’esprit moderne qui s’assimile tout, ni les uns ni les autres ne s’étonnaient de se trouver ensemble.

Le contraste que présentaient les tribunes n’était pas moins frappant. Entre la tribune diplomatique , représentation officielle des royautés légitimes, et la tribune de la garde nationale, qui rappelait particulièrement la royauté quasi légitime de Louis-Philippe, la tribune accordée aux délégués des clubs figurait le mouvement et le tumulte révolutionnaires. Enfin, le seul aspect de l’Assemblée, la réflexion que la diversité inouïe de ses éléments ne pouvait manquer de faire naître, était un argument en faveur du gouvernement républicain.

Une forme de gouvernement, qui retirait à tous les partis la prédominance exclusive pour donner à la conscience publique le temps de se former et la faculté de s'exprimer librement, était sans contredit la meilleure, la plus facilement acceptable , dans l’état de nos mœurs et de nos croyances. Une Assemblée issue du suffrage universel, et souvent renouvelée, était le gouvernement le plus apte à favoriser, sans le comprimer ni le précipiter, le mouvement des esprits.

La séance du 4 mai, solennelle et paisible, s’ouvrit sous la présidence du doyen d’àge, M. Audry de Puiraveau. Les six plus jeunes représentants occupaient le bureau. M. Dupont (de l’Eure) monta à la tribune et lut, au nom du gouvernement provisoire, le discours suivant :

« Citoyens représentants du peuple, le gouvernement provisoire de la République vient s’incliner devant la nation et rendre un hommagé éclatant au pouvoir suprême dont vous êtes investis.

« Élus du peuple ! soyez les bienvenus dans

Page 1