‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 172 sur 266 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

la grande capitale, où votre présence fait naître un sentiment de bonheur et d’espérance qui ne sera pas trompé.

« Dépositaires de la souveraineté nationale, vous allez fonder nos institutions nouvelles sur les larges bases de la démocratie et donner à la France la seule constitution qui puisse lui convenir i une constitution républicaine.

« Mais, après avoir proclamé la grande loi politique qui va constituer définitivement le pays, comme nous, citoyens représentants, vous vous occuperez de régler l’action possible et efficace du gouvernement dans les rapports que la nécessité du travail établit entre tous les citoyens, et qui doivent avoir pour bases les lois de la-justice et de la fraternité.

« Enfin, le moment est arrivé, pour le gouvernement provisoire, de déposer entre vos mains le pouvoir illimité dont la révolution l’avait investi. Vous savez si, pour nous, cette dictature a été autre chose qu’une puissance morale au milieu des circonstances difficiles que nous avons traversées.

« Fidèles à notre origine et à nos convictions personnelles , nous n’avons pas hésité à proclamer la République naissante de février.

« Aujourd’hui, nous inaugurons les travaux de l’Assemblée nationale à ce cri qui doit toujours la rallier : Vite la RéimUique! »

Ce cri, sorti de la bouche émue du vieillard, fut répété par un long et retentissant écho. Après quoi l’Assemblée passa dans les bureaux pour procéder à la vérification des povoirs. Lorsqu’elle rentra dans la salle , M. Démosthène Ollivier , représentant des Bouches-du-Rhône, demanda que chacun des membres jurât individuellement fidélité à la République ; mais cette proposition, combattue par M. Crémieux, qui flétrit avec beaucoup de verve le scandale si souvent renouvelé dans notre histoire des serments prêtés et trahis, fut en quelque sorte étouffée sous une acclamation unanime. L’Assemblée se leva spontanément en criant : Vive la Répitbliquel « Vos

applaudissements, reprit M. Crémieux, qui n’avait pas quitté la tribune, disent assez ce qui est dans nos coeurs, qu’avons-nous donc besoin de le mettre sur nos livres? « Un cri nouveau de : Vive la République! éclatant à plusieurs reprises dans la salle exprima l’assentiment de l’Assemblée à ces paroles et termina ce premier incident.

Il était environ quatre heures. A ce moment, le général Courtais parut à la tribune et demanda à l’Assemblée de se rendre sous le péristyle du palais qui fait face à la place de la Concorde, afin d’y proclamer la République en présence du peuple. Malgré une légère opposition de la part de quelques représentants, qui prétendaient qu’on ne devait pas interrompre la vérification des pouvoirs, l’Assemblée quitta ses bancs et se rendit en masse sur le péristyle. Rien ne saurait rendre l’émotion profonde avec laquelle le peuple, qui depuis plusieurs heures attendait ce moment solennel, accueillit ses représentants.

Des drapeaux de l’armée et de la garde nationale avaient été apportés. M. Audry de Puiraveau proclama, au nom du peuple et de l’Assemblée nationale, la République démocratique. Un transport d'enthousiasme couvrit sa voix; des larmes mouillaient tous les yeux; les mains se cherchaient et s'étreignaient sans se connaître, dans une indicible émotion de confiance et de joie.

L’Assemblée rentrée dans la salle, M. Trélat constata en termes très-précis le consentement unanime, formel et irrévocable, qu’elle venait de donner au gouvernement républicain :

« Le témoignage le plus éclatant en faveur de la République, dit-il, c’est que de ceux-l'a mêmes qui protestaient encore, il y a deux mois, contre la République, il n’y en a pas un qui proteste aujourd’hui; c’est que leurs vœux sont unanimes et que, s’il est ici quelques citoyens (fui, dans la sincérité de leur conscience , aient proposé à la nation une autre forme de gouvernement il y a deux mois, aujourd’hui il n’y a qu’un seul cri, qu’une seule

parole, qu’un seul hommage, qu’un seul sentiment au fond de tous les cœurs pour cette République éclairée, préparée, grandie et tellement universalisée qu’elle est partout reconnue, que, comme on l’a dit depuis longtemps dans de nobles paroles : la République est comme le soleil, aveugle qui ne la verrait pas! » Un dernier cri de : Vive la Réfuhîiquel éclata encore à ces paroles, puis l’Assemblée se sépara. Cette belle journée, qu’on avait vainement tenté de troubler par des craintes et des menaces chimériques (1), s’écoula dans la joie et dans l’espérance d’un grand avenir.

Les trois jours suivants furent consacrés à la vérification des pouvoirs. L’élection contestée de M. l’abbé Fayet, évêque d’Orléans, montra les abus de l’influence cléricale dans toute leur immoralité. Refus d’absolution dans le confessionnal, recommandation d’un candidat dans la chaire évangélique, bulletins falsifiés distribués. aux paysans qui ne savaient pas lire, aumônes politiques, tels étaient les moyens employés par les curés et les desservants des campagnes pour obtenir des voix à leurs supérieurs. L’Assemblée, cependant, ne cassa pas l’élection et se borna à ordonner l’enquête. Elle se montra plus sévère relativement à l’élection, dans le département de la Seine, d’un nommé Schmit, ancien maître des requêtes, ancien chef de division au ministère des cultes, auteur d’un Catéchisme des ouvriers^ qui avait profité de l’erreur de beaucoup de prolétaires dont le suffrage s’adressait à un ouvrier cordonnier portant également le nom de Schmit. Interrogé dans le bureau chargé de la vérification de ses pouvoirs, Schmit dit qu’il n’avait pas été ouvrier et fut obligé d’avouer qu’il avait à dessein laissé subsister l’équivoque. Son élection fut annulée.

(1) Le prociireui’ de la Répvxblique, M. Laiidrin, avait averti le gouvernement que les clubs tramaient quelque complot, et il avait demandé quatre mandats d’amener contre M. Blanqui et les siens; mais le gouvernement s’y refusa. M. de Lamoricière, le matin même de l’ouverture de l’Assemblée, avait été demand.cr au ministre de la guerre de prendre des mesures de défense.

La vérification des pouvoirs terminée, l’Assemblée nomma son président et son bureau. La nomination de M. Bûchez à la présidence; celles de MM. Recurt, Cavaignac, Corbon, Guinard, Corrnenin et Senard en qualité de vice-présidents; de MM. Peupin, Degrange, Ed. Lafayette, Lacrosse, Émile Péan, comme secrétaires; Degousée, Bureaux de Puzy, Négrier, à la fonction de questeurs, marquèrent la victoire de la mairie de Paris sur le ministère de l’intérieur; l’ascendant du National l’emportait définitivement sur l’influence de la Réforme.

Les jours suivants, les membres du gouvernement montèrent, l’un après l’autre, à la tribune pour y lire un compte-rendu circonstancié de leur administration. M. de Lamartine, au nom de M. Dupont (de l’Eure), avait commencé par un tableau général des actes accomplis et de la politique suivie par le gouvernement provisoire. Écouté avec une faveur extrême, il fut couvert d’applaudissements, lorsqu’en terminant son tableau, il fit, d’une voix solennelle , cette belle invocation : « Puisse seulement l’histoire de notre chère ; patrie inscrire avec indulgence, au-dessous, et I bien loin des grandes choses faites par la I France, le récit de ces trois mois passés sur le vide, entre une monarchie écroulée et une République à asseoir; puisse-t-elle, au lieu des noms obscurs et oubliés des hommes qui se sont dévoués au salut commun, inscrire dans ses pages deux noms seulement : le nom du peuple qui a tout sauvé, et le nom de Dieu qui a tout béni sur les fondements de la République. >»

Après M. de Lamartine, M. Ledru-Roîlin fut le plus applaudi de tous les membres du gouvernement; mais ce n’était là qu’une démonstration trompeuse et qui ne cacha pas longtemps les véritables dispositions de l’Assemblée à son égard.

Une partie des hommes qui avaient formé la majorité du conseil, quelques-uns de ceux qui j appartenaient à ce qu’on appelait alors la poi litique du National, voulaient à tout prix ex-

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