TROISIEME PARTIE
PROCI.AMAÎION ClFlCifL^E Dfc LA RKPVBLIQUK (P. 3GI).
ne comprenait plus son rôle ; comme il personnifiait encore à cette heure la révolution, on croyait la sentir s’affaisser et chanceler avec lui sur une base mouvante.
Nous avons vu aussi que les principaux chefs révolutionnaires s’étaient étonnés et alarmés sans mesure du tour que prenaient les élections. Lorsqu’ils entrevirent le résultat du suffrage universel , ils s’excitèrent l’un l’autre à n’en tenir aucun compte et se répan- | dirent à l’avance contre l’Assemblée nationale en menaces insensées. Malheureusement quelques hommes d’un esprit supérieur, et qui auraient dû se montrer plus sages, encouragé- ' rent ou tolérèrent ces tendances dangereuses ’ et laissèrent se former autour d’eux des foyers d’une opposition préconçue qui touchait à la séduction.
Dès le 10 avril au soir, M. Louis Liane et
ses adhérents décidaient, dans une réunion au Luxembourg, qu’il fallait incessamment réparer l’échec de la journée en reprenant l’offensive. A la vérité, on ne s'était entendu ni sur l’occasion, ni sur le mode d’une nouvelle intervention du prolétariat, mais on s’était quitté en se payant de l'assurance que, si l’Assemblée ne se montrait pas docile aux volontés du peuple, on ferait bonne et prompte justice de ces mandataires infidèles. A quelques jours de là, MM. Pierre Leroux et Gabet proposaient de leur côté au gouvernement provisoire de s’adjoindre un comité permanent composé des hommes les plus avancés de la démocratie, afin de rentrer par leur influence et par leurs conseils, malgré l’Assemblée et sans elle, dans les voies de la révolution sociale.
Enfin, dans le même temps, il se tenait au
ministère de l’intérieur des conciliabules où MM. Portalis, Landrin, Jules Favre, Étienne Arago, madame Sand, agitaient la question de savoir si l’on se débarrasserait de l’Assemblée le jour même de son ouverture; trop souvent cette question absurde se tranchait d’une manière affirmative.
Ces dispositions soupçonneuses des chefs de parti ne tardèrent pas à se communiquer, par la presse et les clubs, à la population pa- j risienne. A peine le nouveau gouvernement | entrait-il en fonctions qu'il se vit attaqué de i toutes parts. Pendant que les anciens journaux royalistes, profitant d'une liberté de la presse illimitée, raillaient les pentarques et annonçaient la chute prochaine de cette quasiroyauté, comme ils l'appelaient, les feuilles révolutionnaires répétaient sur tous les tons que U suffrage imiversel , faussé par mille manœuvres électorales, avait menti au peuple ; que la République était pervertie, la question de la royauté gagriée. Les murs de Paris, couverts pendant si longtemps de dithyrambes à la Fraternité et de louanges au gouvernement provisoire, changeaient d’aspect; on n’y voyait plus qu’avertissements hostiles et menaces. « Si vous persistez à défendre l’ancienne forme sociale, » disait, entre autres, une affiche de la société des Droits de Vhomme, qui portait la signature de Barbés et qui s’adressait aux privilégiés de V ancienne société ,
•* vous trouverez à l’avant-garde, au jour de la lutte, nos sections organisées : et ce ne sera plus de pardon que vos frères vous parleront, mais justice Iff). »
Chaque jour on répétait dans les journaux, comme une chose toute simple, que si l’Assemblée ne se hâtait d’exécuter les volontés du peuple, il chasserait cette fausse représentation nationale', ou bien on disait encore que les ouvriers de Paris apporteraient aux représentants une Constitution toute faite, proclamée au Champ de Mars, et qu’ils les forceraient à la voter séance tenante (2).
(1) Voir le Rapport delà Commiasion d'enquête, t. II, p. 2S5.
(2) Voir du peuple, la Vraie république , la Commune de
Cette simplification grossière de la notion de souveraineté ne trouvait que trop d’échos dans les imaginations populaires, surexcitées par la facile victoire de Février; la conscience politique du peuple fut faussée par des prédications extravagantes, avant même de s’être formée ; le vertige d’une tyrannie démocratique emporta les esprits. Toutes les apparences du droit et de la raison furent abandonnées, comme à plaisir, aux ennemis de la démocratie, dans la lutte que nous allons voir si témérairement engagée par des hommes sans génie et par des chefs subalternes.
Une imprudente provocation de M. Louis Blanc fut l’avant-coureur des hostilités.
Le 10 mai, c’est-à-dire le jour même où l’auteur de l'Organisation du travail se voyait exclu du nouveau pouvoir exécutif, dans un moment où la plus extrême réserve lui était commandée, M. Louis Blanc montait à la tribune et demandait à une Assemblée prévenue à Texcès contre lui la création d’un ministère du travail et du progrès. A une heure mieux choisie, et venant d’une autre bouche, cette proposition aurait été peut-être l’objet d’une discussion utile; mais, dans les circonstances données, quand l’opinion se retirait visiblemeiit de lui, M. Louis Blanc ne pouvait se flatter qu’il obtiendrait de l’Assemblée une concession que le gouvernement provisoire, malgré les intimidation du 2G février et du 17 marsp lui avait obstinément refusée en affrontant une impopularité redoutable. Une pareille tentative était tout à fait impolitique, car elle allait, sans nécessité, jeter une plus grande défaveur sur son auteur dans les rangs de l’Assemblée et venir en aide aux cabales des factieux qui travaillaient à discréditer l’Assemblée dans les rangs du peuple. Le discours de M, Louis Blanc se ressentit, d’ailleurs, de la gêne d’une situation fausse. En disant des choses vraies, il parut personnel et devint irritant. De fréquents murmures l’en avertirent.
Paris, la Cu use du peuple, joumniix rédigés par MM. Raspail, Tlioré, Sobrior, madame Saud, etc. (Numéros du Itt avril uu 4 mai.)