TROISIEME PAR'J'IE
cendre du Sinaï ou remonter vers l’Olympe, depuis que l’esprit humain n’obéit plus à l’instinct, mais veut comprendre les lois qu’il accepte, le progrès des sociétés se complique et s’étend de telle sorte que ceux-là mômes qui y travaillent avec le succès le plus apparent ne le saisissent point dans son ensemble et n’en conçoivent souvent qu’une idée vague, obscure et bornée.
J’ai dit plus haut comment l’Assemblée, en se constituant, avait clioisi dans le gouvernement provisoire les membres de la commission exécutive. De part et d’autre on se connaissait peu ; on s'observait et l’on demeurait dans l’incertitude sur les rapports qui s’allaient nouer, aussi bien que sur la politique qu’il conviendrait de suivre jusqu’à la promulgation d’une constitution définitive.
Le mot de conciliation avait été souvent prononcé dans les débats concernant la forme et les attributions du pouvoir exécutif, et ce mot exprimait avec exactitude le sentiment le plus général. Les membres des anciennes Chambres monarchiques, qui venaient siéger au côté droit de l’Assemblée républicaine, ne se sentaient pas assez forts pour attaquer ouvertement la Révolution et n’aspiraient encore qu’à composer avec elle. La plupart n’avaient dû leur élection qu’à l’influence du clergé ou s’étaient crus obligés, en se présentant au suffrage universel, à des professions de foi d’une exagération démocratique 'qui les amoindrissait sensiblement , même à leurs propres yeux. Aussi, dans les premiers temps,, leur attitude et leur langage furent-ils d’une modestie excessive. Ces habile.s d’autrefois, déconcertés par l’événement, se rallièrent en assez grand nombre autour de àl. Odilon Barrot, dont le nom marquait suffisamment le caractère^ peu défini de l’opposition que l’on croyait pouvoir se permettre; d’ailleurs, ni M. Thiers, ni M. Molé, n’étant entrés à l’Assemblée, M. Odilon Barrot y jouait, en leur absence, le perso'nnage le plus considérable.
Les nouveaux venus dans cette réunion imposante s’y pré.sentaient avec une certaine ti¬
midité; ils éprouvaient quelque embarras dans la compagnie des anciens parlementaires dont ils ne voulaient pas accepter, mais dont ils subissaient malgré eux l’ascendant. Presque tous apportaient de leurs provinces la résolution loyale de ne s’enrôler dans aucun parti, une connaissance très-imparfaite de la situation et, pour toute doctrine politique, le désir d’épargner au pays, comme l’avait su faire le gouvernement provisoire, le choc des factions et l’explosion de la guerre civile. A part la prétention d’une trentaine de repfésentants qui voulaient continuer la tradition jacobine et qui, en venant s’asseoir sur les gradins les plus élevés du côté gauche de la salle, se donnèrent collectivement, en mémoire de la Convention, le nom de Mon tagne , sans avoir toutefois de plan tracé ni d’idées arrêtées, l’habileté des uns, l’honnêteté des autres, l’hésitation et l’inexpérience du plus grand nombre, allaient en ce moment à une même fin •, tout, dans le langage comme dans les actes de l’Assemblée, parut empreint d’un esprit de tempérament et de prudence.
De leur côté, les cinq membres du gouvernement provisoire maintenus dans la commission exécutive, soit qu’ils fussent flattés et comme désarmés par cette marque de confiance, soit que les dangers à peine conjurés de la dictature révolutionnaire leur fissent considérer comme un souverain bien la jouissance i)aisible d'un pouvoir médiocre, s’abstinrent de toute initiative, afin de garder la paix au sein du conseil et de n’éveiller dans l'Assemblée ni contestation, ni ombrage.
M. de Lamartine, lui-mèine, quoique moins atteint que ses collègues de la lassitude qui suit les grands efforts, parce qu’il n’civait eu besoin d’aucune tension d’esprit pour s’élever à la plus haute éloquence et au plus haut courage, semblait prendre à tâche d’influencer le moins possible l’opinion de ses collègues et ne paraissait pas soucieux de se créer un parti dans l’Assemblée (1). Le vote du 10 mai le
(1) Aux représaiiUnts qui venaient lui demander une direction politique, il répondait que tout irait de soi-même. A
blessait à la vérité, car, tout en lui cédant, ce vote jetait sur son immense popularité l’ombre d’un premier blâme, mais il ne l’avait pas excité à la lutte. Confiant toujours, oublieux, plein de sérénité, il attendait tout du temps et de son étoile.
La formation du ministère, laissée par l’Assemblée à la Commission exécutive, se ressentit de ces dispositions indécises. Le département de l’intérieur fut donné à un médecin, M. Recurt, républicain d’ancienne date, mais étranger à la pratique des grandes affaires, incapable d’occuper la tribune, et qui n’apportait au gouvernement aucune force, ni conservatrice, ni révolutionnaire. Un autre médecin, M. Trélat, qui s’était placé au premier rang dans les luttes du parti républicain par son talent et sa fermeté d’âme , mais qui était moins apte encore que M. Recurt aux affaires proprement dites, remplaça M. Marie au ministère, si important alors, des travaux publics.
M. Flocon succéda, au ministère du commerce, à M. Betlimont, nommé ministre des cultes; M. Duclerc prit, des mains de M. Garnier-Pagès, le portefeuille des finances; M. de Lamartine voulut être remplacé au département des afîiiires étrangères par M. Bastide, homme d’un courage à toute épreuve, d’un caractère incorruptible, mais timide sous des formes raides et trop peu préparé par ses antécédents aux discussions parlementaires, trop peu prémuni surtout, par la nature de son esprit, contre les habiletés de la diplomatie européenne. :\IM. Carnot et Jean Reynaud restèrent au ministère de l’instruction publique, malgré le déplaisir du parti clérical, dont l'influence était déjà sensible ; le portefeuille de la justice .demeura à M. Crémieux qui avait montré au gouvernement provisoire une mobilité d’opinion excessive; l’amiral Cazy eut le département de la marine; le lieutenant-colonel Charras devint ministre de la
ceux qui souli.ait.aieiit tle connaître sea idées sur le projet de coiisl'tiïtiüiij il (liëciit C[U il liillait consulter MM. de Béranger et de Lainenuais.
guerre par intérim, en attendant l’arrivée du général Cavaignac, nommé ministre.
M. Ledru-Rollin obtint sans trop de peine que M. Caussidière, encore très-bien vu de la bourgeoisie parisienne qu’il avait tout à la ' fois rassurée et amusée pendant la crise révolutionnaire, restât à la préfecture de police, j Ses collègues consentirent également à placer ! deux hommes dans lesquels il avait mis toute î sa confiance, MM. Carteret et Jules Favre, le ! premier en qualité de sous-secrétaire d’État au ministère de l’intérieur, le second au mi- : nistère des affaires étrangères. MaisM. Ledru- Rollin ne put ni enlever la mairie de Paris à M. Marrast, son adversaire déclaré, ni empê- I cher que M. Pagnerre, qui appartenait au J parti de M. Garnier-Pagès, fût nommé secrétaire de la commission exécutive.
Comme on le voit, les éléments hétérogènes que la révolution avait poussés au gouvernement provisoire, et qui avaient neutralisé son action, se retrouvaient au sein de la commission exécutive, et, cette fois, non plus fortuitement, mais avec réflexion et comme par un aveu général d’impuissance. A ce moment, où les partis se mesuraient de l’œil, aucun d’eux ne savait en effet ce qu’il pouvait oser, parce que personne ne se rendait un compte bien net des situations et dos forces respectives.
Depuis le 16 avril, un trouble extrême était resté dans les esprits. La position de M. Ledru-Rollin était devenue très-fausse et presque intolérable entre les vaincus et les vainqueurs de cette singulière journée, où il avait tout à la fois protégé l’attaque et préparé la défense de l’Hôtel-de-Ville. Les vainqueurs, ignorant qu’ils lui devaient en partie leur sa- ! lut, s’indignaient de voir leurs efforts pour le ! renverser lui donner, en apparence, une force nouvelle; les vaincus, pleins de ressentiment, n’osaient s’y abandonner, n’ignorant pas que, sans son appui, réel ou nominal, ils ne pouvaient rien entreprendre. Personne ne savait I trop qu’attendre ou que craindre d’un homme I aussi divers. Lui-même, devenu l’allié, puis in- ' sensiblement le protégé de M. de Lamartine,
l'aiis. — iM.ji, l'oupj: i, ru- Ju üa-, J;