‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 181 sur 266 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

inconvenantes, qu’il rétracta aussitôt. Mais, à partir de ce jour, les Polonais travaillèrent activement à dépopulariser M. de Lamartine; comme ils pensaient qu’un gouvernement plus révolutionnaire leur serait plus favorable, ils s’employèrent sans relâche à fomenter dans les masses l’irritation contre le pouvoir exécutif et contre l’Assemblée.

Assurément, l’émigration polonaise exigeait trop en voulant que la France fît de la réorganisation de la Pologne une condition absolue de paix ou de guerre ; mais l’instinct n’était pas trompeur, qui l’avertissait que la Pologne allait être encore une fois abandonnée. Non-seulement M. de Lamartine, qui conduisait seul alors les négociations diplomatiques et à qui l’envoyé de France, M. de Circourt, peignait sous les couleurs les plus défavorables l’état des populations polonaises, ne croyait pas les Polonais en mesure de reconquérir leur indépendance; mais encore il mettait une sorte d’amour-propre mal entendu à rassurer sur ce point les puissances monarchiques et à leur bien expliquer qu’il ne prétendait à rien de pareil. Il se flattait, c’était la pente invincible de son esprit, d’obtenir par voie d’insinuation, pour les provinces polonaises, en faisant valoir auprès de leurs souverains respectifs des considérations tirées non de l’intérêt, mais de la justice, la plus grande somme possible de libertés administratives. Il attendait particulièrement du roi de Prusse, dont il ne suspectait pas la bonne foi et dont il recherchait l’alliance, des concessions importantes.

Les instructions données dans ce sens à M. de Circourt furent suivies ponctuellement et sans doute exagérées. Le choix même d’un agent dont les opinions monarchiques et aristocratiques étaient notoires fut une faute ; car, plus un tel agent serait consciencieux, plus il trahirait, sans le vouloir, une cause qui n’avait pas ses sympathies et dont le triomphe, qu’il ne souhaitait pas, devait lui paraître impossible.

Le roi de Prusse, en effet, dès qu’il eut en¬

tendu le langage de l’envoyé français, comprit qu’il n’était pas sérieusement menacé et qu’il en serait quitte pour quelques concessions apparentes. Le ministre de Russie à la cour de Berlin, M. de Meyendorff, le fortifia dans cette pensée. Il lui montra la Pologne russe, occupée par les troupes de l’empereur, hors d’état de s’insurger; Cracovie, révoltée un moment et presque aussitôt réduite (1) ; la France, enfin, hésitante et arrêtée dans son élan par un gouvernement sans vigueur ; il l’engagea à temporiser, à équivoquer, à ruser : c’était la politique naturelle de Frédéric- ' Guillaume.

L’insurrection de Berlin, dont le premier acte a été la délivrance de Mieroslawski et de ses compagnons, enfermés à la prison d’État, avait arraché au roi la promesse de la réorganisation nationale et de la liberté intérieure i du grand-duché de Posen. Pour procéder à la I' réalisation de cette promesse, une commission composée d’Allemands et de Polonais s’était aussitôt installée dans l’Hôtel-de-Ville de Posen. Son premier soin fut d’organiser la garde ! nationale. Des masses considérables de bourgeois et de paysans s’armèrent, et, au nombre de 20,000 environ, ils se concentrèrent sur différents points du territoire.

Le général Willisen, nommé commissaire royal, fut envoyé en Posnanie pour prévenir les conflits et procurer, par tous les moyens, la réorganisation pacifique du grand-duché. La mission était difficile. Le parti allemand, qui occupait toutes les places, tous les emplois, à l’exclusicgi des Polonais, et qui avait tout à perdre au triomphe de la nationalité polonaise, lui suscita mille obstacles. Le gé-

(1) Le conflit entre le comité polonais et les autorités autrichiennes s’engagea à l’occasion d’une colonne d’émigrés qu’on avait arrêtée à la frontière. ]M. Kricq, représentant le commissaire aulique, dut céder à la violenee et révoquer ses ordres. Mais, le lendemain, les soldats provoquèrent la population et commencèi'ent le combat; battus dans les rues par une poignée d’hommes sans armes, réfugiés au château, ils bombardèrent la ville et lancèrent tant de fusées <à la cougrève, ;«fu’au bout d’une demi-heure il y avait déjà vingt maisons en proie à l’incendie ; il fallut capituler. Le comité se retira et les émigrés furent contraints de quitter la province.

néral des troupes prussiennes, Colomb, cernait les camps des volontaires polonais et menaçait d’en finir avec eux par un coup de main. Enfin, les Juifs, qui forment environ un vingtième de la population, se prononçaient pour les Allemands.

Malgré ces difficultés extrêmes, le général Willisen, plein de zèle et de sympathie pour la cause polonaise, parvint à faire conclure, le 11 avril, à Jaroslawicz, une convention qui garantissait au duché une armée et une administration distinctes. Dans le même temps, Frédéric-Guillaume faisait annoncer à M. de Lamartine que les émigrés polonais étaient autorisés à rentrer dans leurs foyers. Tout paraissait aller au gré des patriotes, mais leur joie devait être de courte durée.

Les autorités civiles et militaires du grandduché protestèrent contre la convention de Jaroslawicz. Le parti allemand se souleva contre le général Willisen, intrigua à Berlin, et obtint sans peine du roi, déjà revenu de sa première frayeur, qu’il désavouât Willisen et qu’il rendit un décret par lequel les districts limitrophes du grand-duché étaient exclus de la convention, et par lequel aussi était ordonné dans tout le grand-duché un nouveau recensement des populations mixtes. Il était convenu que les districts peuplés en majeure partie de Polonais seraient administrés d’après les principes des réformes récemment concédées; ceux où les Allemands se trouveraient en majorité, devaient être réunis à la Confédération germanique. Ce nouveau recensement ne fut qu’une insigne tromperie. Les employés prussiens, qui en furent chargés dans les campagnes, surprirent la bonne foi des paysans en leur persuadant qu’il s’agissait de les affranchir do tout impôt. On parvint de la sorte à réunir un nombre considérable de signatures au bas de l’acte d’adhésion à la Confédération germanique; plus des deux tiers de la Posnanie furent ainsi frauduleusement enlevés à la Pologne.

Cependant le général Colomb, malgré l’exécution ponctuelle de la convention de Jaros¬

lawicz par les volontaires polonais qui s’étaient dissous, à l’exception de ceux qui devaient être incorporés dans l’armée, s’irritait du voisinage des camps. Croyant avoir bon marché de ces recrues nouvelles, les Prussiens attaquèrent inopinément le camp de Ksionz, et, après une lutte terrible, où les paysans, armés de faux et de fourches, se battirent héroïquement, les Polonais cédèrent au nombre, la ville de Ksionz fut prise et ré- i duite en cendres. Le major Dembrowski per-, dit la vie; des cruautés atroces furent exer-, cées sur les paysans par la soldatesque (1). A, peu de jours de là, Mieroslawski, attaqué par le général Blumen au camp de Miloslaw, prit, une revanche signalée ; mais, malgré des efforts prodigieux, il ne put soutenir longtemps^ une lutte trop inégale; le général Pfuel, com-' missaire du roi en remplacement du général Willisen, entra le 5 mai à Posen, y proclama la loi martiale, et fit enfermer Mieroslawski dans la citadelle. Une nouvelle ordonnance, qui incorporait arbitrairement Posen et dix- ! huit districts à la Confédération allemande, mit à néant les espérances de la Pologne.

Cependant les colonnes d’émigrés partis de ^ France et d’Allemagne arrivaient à Breslau, à Magdebourg; un grand nombre étaient déjà. à Cracovie.

En y voyant entrer les régiments autri- \ chiens qui s’étaient concentrés sans bruit, de- ,i puis quelque temps, autour de la ville, le co- | mité national préposé pour veiller à la chose j publique s’alarma; il se rendit auprès du commissaire autrichien pour lui demander des explications au sujet des émigrés. Le commis- :

I saire fit des réponses évasives; le soir même, ] on apprit qu’une colonne d’émigrés venait d’être arrêtée à la frontière, et le bruit se ré- ! pandit qu’ils allaient être livrés à la Russie. A ce bruit, le peuple et la garde nationale cou- I rent aux armes, l’insurrection éclate; mais 1 les Autrichiens, maîtres du château, bombar-

, (1) Afin de reconnaître ces paysans s’ils venaient fi s’in-

j surger encore, on leur coupait les oreilles et on leur faisait i des marques sur les bras avec du nitrate d’argent.

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