‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 182 sur 266 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

(lent la ville; alors les émigrés polonais envoient des parlementaires au général autrichien, qui promet l’amnistie aux habitants, à la condition expresse que tous les émigrés rentrés quitteront sous trois jours le sol polonais. j

Quelques-uns de ces rendus à la 'patrie, comme on les appelait, repartirent pour Paris, où ils arrivèrent dans les premiers jours de mai.

A l'aspect de leur détresse, au récit de leurs souffrances, à la peinture des villes et des villages incendiés, saccagés, des populations passées au fil de l’épée, on s’émeut ; les murailles se couvrent d’appels à la fraternité des peuples; sous le titre de Bulletin de Posen, un placard reproduit, dans les termes les plus véhéments, les griefs de l’émigration polonaise contre M. de Lamartine; on parle de faire une manifestation et de porter processioiinellement à l’Assemblée une pétition pour lui demander le rétablissement de la Pologne.

Ce fut le point de départ, le but ostensible de cette fameuse journée du 15 mai, comparée par la presse du temps à l’insurrection de prairial, et dont les éléments, beaucoup plus mêlés encore que ceux des manifestations du 17 mars et du 16 avril, n’ont pas été jusqu’ici suffisamment connus. Il importe de nous en rendre compte. Bien que confuse à son origine, ridicule dans son issue, équivoque par les mains suspectes qui en tenaient les principaux fils, l’émeute du 15 mai a malheureusement exercé sur les destinées du pays une influence considérable. Elle a ébranlé les bonnes dispositions de l’Assemblée, en remuant sous ses yeux les bas fonds de la démagogie ; elle a fourni au parti de la contre-révolution un premier fait, mais énorme, à tourner contre le peuple. Elle va nous montrer enfin, et ce sont là des vérités utiles à méditer dans les sociétés démocratiques, comment, sous l’action de vils meneurs, se travestissent les sentiments populaires les plus honnêtes; comment, dans les mouvements j

révolutionnaires, des personnages subalternes usurpent aisément les principaux rôles et précipitent le peuple, sans qu'il le veuille, même qu’il le sache, dans des actes contraires à sa moralité et funestes à ses intérêts I véritables.

A entendre les explications contradictoires des partis, qui ne s’inquiètent guère de la vérité historique, la journée du 15 mai fut, selon les uns, un vaste complot ourdi par MM. Barbés, Louis Blanc, Caussidière, avec l’assentiment de M. Ledru-Rollin et la tolérance de M. de Lamartine, pour renverser l’Assemblée et remettre le gouvernement du pays à une dictature révolutionnaire; selon les autres, cette prétendue émeute ne fut qu’une ignoble machination de police, un piège tendu aux démocrates socialistes pour se défaire des principaux d’entre eux (1) : dans cette dernière hypothèse, l’invention du piège est attribué tantôt à M. Marrast, tantôt à M. Bûchez, tantôt encore à M. de Lamartine.

De chacune de ces explications si opposées, on peut tirer, selon moi, une parcelle de vérité.

M. Barbés, qui s’était refusé à voter que le gouvernement provisoire avait bien mérité de la patrie; MM. Louis Blanc et Albert, qui s’étaient vus exclus de la commission exécutive, et à qui l’on refusait la création d’un ministère du travail; M. Pierre Leroux, qui avait conseillé au gouvernement provisoire de casser les élections et de refaire la loi électorale, formaient dans Paris, et dans l’Assemblée même, un parti également hostile au pouvoir exécutif et au pouvoir législatif, et qui, favorable en principe à l’intervention directe du peuple dans les affaires politiques, l’approu-

(1) Voir, entre autres, au Procès de Bourges, la défense de M. Raspail, qui appelle la journée du 15 mai ; « Un vaste coup de fiiet jeté dans le bourbier de l’IIôtel-de-Ville , pour prendre certains hommes , dont la droiture et la probité étaient aussi .à craindre que leur dévouement à la République. »

C’était là également l’opinion de MM. Pierre Leroux et j Gabet.

vait ou le désapprouvait uniquement, selon quelle avait ou non des chances propices.

De son côté, la fraction la plus avancée du gouvernement, M. Ledru-Rollin, M. Caussidière et même M. de Lamartine, se sentant menacée déjà par les anciens partis dynastiques, accusait l’Assemblée de mollesse et pensait parfois qu’il pourrait être utile de la ranimer un peu en lui rappelant, au moyen de quelque pression extérieure, c’est ainsi que par euphémisme on désignait alors l’émeute, la force populaire qu’elle mettait trop en oubli.

Enfin, le parti de la République qu’on appelait bourgeoise, MM. Marrast, Bûchez et d’autres, ne trouvait nul danger et voyait quelque avantage à une manifestation iiiof- •fensive qui lui permettrait d’intervenir comme régulateur entre le socialisme, dont ou écarterait les chefs compromettants, et les dynastiques, que l’on protégerait contre les prolétaires, mais en leur faisant bien sentir ce qu’ils en avaient encore à craindre.

Entre ces politiques incertaines, diverses, compliquées, et le peuple, qui voulait naïvement voler au secours de la Pologne, s’agitaient, allant de l’un à l’autre, une foule de ces brouillons turbulents, de ces personnages ambigus, entremetteurs de troubles civils, un pied dans la police, un pied dans l’émeute, que personne n’avoue, qui .dupent tout le monde et semblent parfois étourdis par leur propre bruit au point de se duper eux-mêmes. Ce furent ceux-là qui prirent, dans la journée du 15 mai, le rôle actif et qui lui imprimèrent un caractère si douteux que tous les partis s’y sont crus joués et se renvoient encore aujourd’hui, avec quelque apparence de vérité, les accusations de provocation et de perfidie.

Le président du Comité centralisateur, l’ancien détenu politique Huber, fut l’organisateur principal de la manifestation. Malgré ses antécédents fort suspects (1), Huber, depuis

(l) On se rappelle que Huber, condair.né en 1836 à cinq ans (le prison, obtint du roi une commutation de peine; qu’il partit pour Londres à la tin d’août 1837, entra dans le coni-

le 24 février, avait repris dans le parti républicain une certaine importance. Il avait renoué son ancienne intimité avec MM. Barbés et Marrast (1) ; il était entré en rapports avec M. Carlier et voyait même M. de Lamartine, qui se servait volontiers de ces sortes d’aj gents, les supposant plus influents et plus dociles qu’ils ne l’étaient en réalité. Captif penj dant dix-sept ans dans les prisons d’Etat,

' Huber se croyait des droits à la reconnais- ! sance publique, et très-irrité d’avoir échoué aux élections du département d’Indre-et- Loire, il sollicitait de la commission exécutive la place d’intendant du domaine du Raincy, en insinuant qu’il dépendait de lui de faire ou de défaire à son gré une émeute populaire. Le 14 mai au soir, comme il pérorait dans son club, où il venait d’annoncer définitivement pour le lendemain la manifestation déjà plusieurs fois ajournée, on lui remit, sous I un pli de l’Hôtel-de-Ville, sa nomination, que M. Marrast venait de faire signer au conseil.

« C’est trop tard ! >» murmura Huber, tout en continuant sa harangue. Il était trop tard, en effet, pour prévenir la manifestation, mais il était temps encore de la faire avorter, et c’est à quoi il s’employa, dès ce moment, de tous ses moyens.

Depuis plusieurs jours, M. Bûchez était averti qu’il se préparait quelque chose, et l’Assemblée qui, dès les premiers jours de sa réunion, avait pourvu à sa sûreté en investissant son président du, droit de requérir la force armée, \oulut parer plus complètement encore au danger d’une invasion tumultuaire, en rendant un décret qui interdisait l’apport des pétitions à sa barre.

plot Je Steuble et de niaàemoiselle Groiivelle, lut soupçonné de les avoir trahis et, eiiün, à peu près convaincu d’avoir, depuis cette époque, Iburni au gouvernement de Louis-Phili])pe des renseignements sur le parti républicain. (Voir les débats du Procès de Bourges et particulièrement la déposition du témoin Monnier. — Voir aussi, dans les journaux du j mois de janvier 1852, la demande en grâce qu’lluber adressa I de Bulle-Isle au prince Louis-Napoléon Bonaparte.) j (1) Il a été établi (affaire Hardouin), qu’après le 15 mai, Huber a continué de voir M. Marrast et qu’il a touché six I cents francs de la coininission des récompenses nationales, j sur les secours destinés aux blessés 4e février.

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