‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 188 sur 266 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Caussidière, sur qui Barbes comptait comme sur lui-même, restait enfermé à la préfecture de police et ne donnait pas signe de vie. Enfin M. Ledru-Rollin, que son entourage compromettait malgré lui au 15 mai, comme il l’avait compromis au 16 avril, après s’être barricadé dans le bureau de la questure, où il se défendit longtemps contre les factieux qui l’avaient proclamé membre du nouveau gouvernement et qui voulaient l’amener avec eux à l’Hùtelde-Ville, s’était rangé de la manière que nous avons vu à la suite de M. de Lamartine.

Quant à Huber, comme il prenait tranquillement le chemin de sa demeure, des gardes nationaux l’avaient arrêté et conduit à la mairie du quatrième arrondissement, où, après quelques paroles échangées entre lui et le maire, il fut immédiatement relâché.

Ainsi, pour un motif ou pour un autre, par l’effet du hasard ou par suite d’une inspiration prudente, il arrive qu’aucun des hommes en qui Barbés a dû se fier ne partage son sort. Sur le perron de l’Hôtel-de-Ville, il est reçu par un secrétaire de M. Marrast, qui l’invite très-poliment à monter l’escalier de droite et lui indique une porte sur le palier du premier étage.

C’est là que, dans une salle pleine de cris et de tumulte, sur une table où l’on se bouscule, des orateurs inconnus, des hommes de mine équivoque parlent en faveur de la Pologne, et proclament, pour un gouvernement provisoire des noms acclamés ou repoussés par l’auditoire. Dès que l’on aperçoit Barbés, on l’entoure, on le hisse sur la table. Albert demande que l’on aille chercher Louis Blanc; un peu de silence se fait. « Citoyens, dit Barbés, l’Assemblée réactionnaire est dissoute comme au 24 février; un nouveau gouvernement est constitué pour sauver la République, parce qu’un seul jour sans gouvernement serait le chaos (1). » Il déclare que ce gouvernement se compose de MM. Albert, Louis Blanc, Ledru-Rollin, Huber, Thoré, Raspail,

(1) Voir au Procèt de Bourges,

Cabet et Pierre Leroux; puis il rédige, au milieu des cris et des vociférations, une proclamation au peuple et dicte des décrets, dont on fait à la hâte, sur des feuilles volantes, des centaines de copies que l’on jette par les fenê très sur la place.

Le premier de ces décrets prononce la dissolution de l’Assemblée ; le deuxième met hors la loi tout citoyen qui portera l’uniforme de la garde nationale; un troisième prescrit aux gouvernements russe et allemand de reconstituer la Pologne, sous peine de guerre avec la France.

Comme on est occupé à rédiger le quatrième, on entend battre la charge; les cris de : « Vive l’Assemblée ! à bas les communistes! » retentissent dans les cours et dans les escaliers. C’est la garde nationale qui charge à la baïonnette. On fuit, on se disperse. Un petit groupe d’hommes, qui se serre autour de Barbés et d’Albert, recule de salle en salle jusqu’à une dernière pièce, d’où la retraite •n’est plus possible. Un officier de la garde nationale paraît :

« Que voulez-vous? >• lui dit Barbés en se levant.

« Que faites-vous là? » dit à son tour l’officier.

« Je suis membre du nouveau gouvernement provisoire, >» reprend Barbés avec calme.

“ Eh bien! moi, au nom de l’ancien, je vous arrête. »»

Sur un signe de l’officier, les gardes nationaux entrés à sa suite s’emparent de Barbés et d’Albert, et les conduisent à M. Edmond Adam, qui les fait garder à vue dans une salle voisine. On commence immédiatement des perquisitions; beaucoup de personnes sont arrêtées, le plus grand nombre s’évade; plusieurs, dans le pêle-mêle général, profitent de ce qu’ils portent l’uniforme de la garde nationale pour passer de l’émeute dans la répression, et simulent un grand zèle. Les mêmes hommes qui ont poussé Barbés à l’Hôtel-de- Ville, crient : “ Mort à Barbés l » Il règne,

depuis une heure, une confusion, un désordre qui favorise ces changements à vue.

^ Les deux gouvernements, l’un régulier, l’autre révolutionnaire, ont fonctionné simul- | tanément à l’Hôtel-de-Ville. Les insurgés, qui sont montés par l’escalier du milieu, ont ; pris à droite, tandis que M. Marrast et son | adjoint restaient dans les bureaux situés à ! gauche. Dans l’espace qui sépare les deux gouvernements se pressent une foule de gens qui, ne connaissant pas les lieux, s’égarent, se trompent; tel croyant rejoindre Barbes se trouve en présence de Marrast; tel autre qui venait offrir ses services à la mairie de Paris se voit emporter par le flot au milieu du gouvernement provisoire de l’émeute.

Il ne manquait pas non plus, entre ces anciens conspirateurs, d’amis communs qui allaient de l’un à l’autre porter des paroles de j conciliation. Plusieurs fois, M. Marrast luimême, qui a donné l’ordre au général Foucher de cerner l’Hôtel-de-Ville, et qui a fait prévenir les colonels des légions, envoie vers M. Barbés son secrétaire Daviau, pour l’avertir qu’il est perdu s’il ne se dérobe au plus vite.

Une heure s’est écoulée de la sorte, lorsqu’on entend rouler sur la place l’artillerie de la garde nationale. Ce sont les généraux Foucher et Bedeau qui arrivent d’un côté à la tête de leurs troupes, tandis que MM. de Lamartine, Ledru-Rollin et Clément Thomas paraissent de l’autre. La place est occupée, l’Hotelde-Ville cerné. La grille, très-mal défendue par les factieux, est reprise par un bataillon de la 6® légion; ce bataillon monte le grand escalier au pas de charge ; le gouvernement provisoire est déjà dispersé; le petit nombre d’insurgés qui reste encore prend la fuite. Cette incroyable mêlée n’a pas duré en tout plus d’une heure.

Depuis le moment où la colonne populaire franchissait le pont de la Concorde et enveloppaix^ le palais législatif, Paris était demeuré livré aux conjectures. Pendant les Ion- ! gués heures qui s’écoulèrent jusqu’à la reprise

de la séance, aucune nouvelle certaine n’ap-^ prit à la population ni la nature du danger qu’elle courait, ni son étendue. Les bruits les plus faux se propageaient avec une surprenante rapidité et trouvaient créance. Le jardin des Tuileries en était le centre. Au milieu des femmes et des enfants qui jouaient ou se reposaient à l’ombre des marronniers, on voyait passer des hommes en blouse qui proclamaient le nouveau gouvernement établi à l’Hôtel-de-Ville ; un orateur improvisé expliquait à son auditoire pourquoi la commission exécutive était renversée ; un autre accusait l’Assemblée de tout le mal ; un troisième s’attendrissait en parlant de la Pologne. Des gardes nationaux effarés couraient dans différentes directions le fusil à la main, s’écriant que Barbés, maître de l’Hôtel- de-Ville, venait de décréter deux heures de pillage. On s’abordait sans se connaître, on s’interrogeait, on se donnait des démentis. A sept heures seulement, on apprit tout à la fois le triomphe momentané de l’émeute et sa défaite définitive. A la consternation, à la frayeur succéda aussitôt une violente explosion de colère. Les gardes nationaux parcourent la ville et se répandent en menaces. Dans l’excès de leur zèle, ils voulaient tout arrêter ; « A bas les assassins sans armes! « criaient-ils à l’Hôtelde-Ville; ils se précipitent maintenant sans mandat, sans commissaire de police, dans la maison de Sobrier, qu’ils saccagent; chez la mère de Blanqui, chez Raspail, chez Cabet; dans une salle du passage Molière, louée par la Société des droits de l'homme^ où ils tirent au hasard des coups de fusil les uns sur les autres (1).

Cette exaspération se communique malheureusement à l’Assemblée. Le danger réel et présent l’a trouvée calme ; l’image du danger

(1) Le populaire n’était guère moins furieux contre les factieux que la garde nationale Lorsque le l(i, vers midi, les prisonniers partent pour V'incennes, ils entendent en traversant le faubourg Saint-Antoine les imprécations de la foule, hommes, femmes, enfants, qui, malgré l’extrêino chaleur du jour, suit les voitures, l’injure à la bouche, jusqu'aux premières maisons de Vincennes.

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