TROISIEME PAR'ITE
l’enceinte de la représentation nationale, pui.s il annonce qu’il ya se réunir à ses collègues ' de la commission exécutive et se rendre aYe(^ I eux cà rHôtel-de-Ville. « Dans un moment pa reil, dit-il, la place du gouvernement n’est pas dans le conseil; elle est â votre tête,
• gardes nationaux; dans la rue, sur le champ même du combat; à cette heure, la plus belle tribune du monde, c’est la selle d’un cheval! »
Après ces mots, couverts d’applaudissements, les tambours battent la marche. On j amène un cheval à M. de Lamartine, un autre à M. Ledru-Rollin ; quelques représentants et un grand nombre de gardes nationaux les suivent. Le régiment de dragons, caserné sur le quai d’Orsay, et commandé par le colonel de Goyon, prend la tête du cortège aux cris frénétiques de ; Vive l’Assemblée nationale! Il emmène six pièces de canon. On s’avance- rapidement et sans obstacle jusqu’à la hauteur de la place Saint Michel. Là, on se voit arrêté par une masse compacte de peuple, au milieu de laquelle un détachement de Montagnards et de gardes républicains se dispose à la résistance. On entend dire dans cette foule que l’Hôtel-de-Ville, occupé par le nouveau gouvernement , est formidablement gardé. Oî* voit aux fenêtres des maisons des hommes armés de carabines qui n’attendent qu’un si- ' gnal pour faire feu ; mais le colonel de Goyon commande un mouvement de division qui montre les canons à la foule. A cette vue, les Montagnards se retirent et reprennent le chemin de la préfecture de police. MM. do Lamartine et Ledru-Rollin, un moment séparés, se remettent en marche vers la place do Grève.
Voici cependant ce qui s’était passé.
Le maire de Paris avait été averti, le 14. par un agent de sa police particuiière, qu’une manifestation, armée en partie, se porterait le lendemain sur l’Assemblée d’abord, puis, selon toute apparence, à l’Hôtel-de-Ville. Mais depuis le 24 février, ces sortes d’avertissements étaient si fréquents, et le plus souvent
I si mal fondés, qu’on avait fini par n’en plus j tenir compte. M. Marrast pensant, d’ailleurs,
I que si une manifestation avait lieu en effet, M. Barbés, M. Sobrier et d’autres qui lui étaient connus, sauraient la contenir, ne s’en alarma pas et ne jugea pas à propos d’augmenter les forces dont il disposait.
Elles consistaient eu une garnison de deux mille sept cents hommes, choisis avec soin, très-animés contre les Montagnards de Caussidière, et sur lesquels on crojuiit pouvoir j compter absolument. Quelques compagnies de gardes mobiles étaient constamment de service à riI(M,el-Je-Ville. On avait huit cents fusils de réserve et des munitions en abondance. Le commandant de l’Hôtel-de-Ville, M. Roy, inspirait bien quelque défiance à cause de ses liaisons intimes avec des hommes exaltés; mais M. ûlarrast croyait l’avfir gagné, en faisant régulariser et porter sur les cadres de l’armée son grade révolutionnaire (le colonel.
On ne prit donc à l’ILAel-de-Ville aucune mesure de sûreté particulière. Dans la matinée du 15, tout s’y passa aussi tranquillement que d'habitude. M. Marrast y arriva comme à l’ordinaire, entre une et deux heures, et s’installa dans son cabinet sans donner un seul ordre. Presque au même moment une foule considérable, sans armes, mais bannières dcployées, s’avançait par le quai et débouchait sur la place qu’occupaient plusieurs détachements des 7°, et 9® légions, commandées par le colonel Yautier. Quelques clubistes entrent en pourparlers avec les gardes nationaux; ils affirment qu’un nouveau gouvernement est proclamé ; que l’Assemblée est dissoute; que quatre-vingt mille prolétaires marchent sur l’Hotel-de-Ville; que la garde mobile est avec eux. Soit qu’on ne pût croire à une telle audace de mensonge, soit que la vue des uniformes des gardes nationaux qui se trouvent parmi les insurgés donné le change, soit surtout que le souvenir du 24 février trouble les esprits, les quatre à cinq mille hommes qui occupent la place se dispersent.
Le colonel les laisse faire ; il n’avait pas d’ordre écrit; et, comme il l'a dit plus tard, il se rappelait l’affaire de Bailly au Champ de Mars, « qui avait payé de sa tête, deux ans plus tard, l’ordre de faire tirer sur le peuple (1). » Voyant cela, la garde républicaine, postée derrière la grille, n’oppose qu’une molle résistance à l’invasion populaire. Quelques ouvriers escaladent la grille ; on l’ouvre; la foule se précipite, elle monte le grand escalier, remplit tumultueusement les couloirs, les salles du premier étage ; des centaines de proclamations sont jetées par les fenêtres sur la place.
Sur ces entrefaites, Barbés et Albert, sortis ensemble de l’Assemblée nationale et suivis d’une centaine de personnes environ , arrivent devant le perron de l’Hotel-de-Ville.
Barbés est pâle, défait; il semble exténué, agité des inquiétudes les plus vives. “ Vous nous perdez, murmure-t-il en promenant sur son entourage des regards éteints et cherchant vainement dans la foule un visage ami; vous perdez la République. » Il ne se trompait pas, tout était manqué.
Au sortir de l’Assemblée, tous les chefs, traîtres ou non, s’étaient dispersés. La manifestation avait disparu. Les ouvriers des ateliers nationaux, qui s’y étaient joints au nombre de douze à quatorze mille, ont été emmenés avant même que d’entrer à l’Assemblée, par leurs brigadiers, pour recevoir la paye qui se fait à trois heures (2). Blanqui, qui, le premier, a compris que rien de sérieux ne pouvait sortir de tout ce désordre, s’est glissé hors de la salle et s’est réfugié chez un ami. M. Louis Blanc, que nous avons vu poussé vers l’esplanade des Invalides par une foule serrée et violente (3), à laquelle il ne cesse de
(1) Voir au Procès de Boufges.
(2) Les personnes qui voient dans la manifestation du 15 mai un coup de filet de la police pour prendre MM. Barbes, Raspail, etc., insistent beaucoup sur cette circonstance, et disent qu’on avait choisi à. dessein le jour de paye des ateliers nationaux, afin d’emmener les ouvriers si la manifestation prenait un caractère séditieux.
(3) Voir Pages d'histoire.
demander où est Barbés, et qui veut l’entraîner à l’Hôtel-de-Ville, est rejoint par son frère, qui parvient à grand’peine à le tirer de ce danger en répétant à 'la masse populaire que tout est fini, que la journée est manquée, qu’aller maintenant à l’Hôtel-de-Ville ce serait se perdre. Un cabriolet venant à passer, M. Louis Blanc s’y jette, se fait mener dans le quartier de l’École-de-Médecine, voisin de l’Hôtel-de-Ville, où il attend des nouvelles de Barbés et d’Albert; il revient ensuite chez lui, rue Taitbout, et comme on lui dit que l’Assemblée est rentrée en séance, il s’achemine vers le palais législatif pour y reprendre son siège.
* La même chose à peu près était arrivée à M. Raspail. Nous l’avons laissé évanoui dans le jardin du palais. Lorsqu’il revint à lui, la salle des séances était déjà occupée par la troupe. Il sortit par la rue de Lille et se vit presque aussitôt entouré de personnes qui lui parurent suspectes. Un fiacre était là : il y monta après avoir fait dire à son club, qui n’était. pas entré dans l’Assemblée et qui l’attendait en bon ordre sur le quai, qu’on eût à se séparer au plus vite.
Voyant que le fiacre, au lieu de le conduire
•à sa demeure, comme il l’avait dit, prenait la direction de l’Hôtel-de-Ville, et se défiant d’une personne inconnue qui était assise à côté du cocher, Raspail saute à bas de la voiture, s’échappe et court chez son fils, rue des Francs-Bourgeois, où deux heures après un commissaire de police vient l’arrêter. M. Pierre Leroux s’était également soustrait aux imprudentes ovations d’un groupe populaire. M. Laviron s’était rendu à la préfecture ; Quentin au Luxembourg, où M. Arago le fit arrêter. M. Sobrier, qui s’était chargé d’aller au ministère de l’intérieur avec une poignée de factieux, pour y prendre les sceaux et faire jouer le télégraphe, fut reconnu, comme il en revenait, par le représentant Rondeau, dans le café d’Orsay, au moment où il y annonçait le triomphe de l’insurrection, et remis à la garde du colonel de Goyon.