PREMIERE PARTIE
primait le désir de voir le ministère passer hientôt du lanc où il siégeait au hanc des accusés, affirmant que, si Von continuait de la sorte, les populations aviseraient comme elles avaient déjà avisé dans le passé, on s’indignait. Quand une brusque interruption de M. de Béthisy défiait le général Jacqueminot de convoquer la garde nationale, dont celui-ci vantait l’esprit excellent, on dressait l’oreille ; mais la Chambre, après ces incidents importuns, rentrait avec bonheur dans la gravité magistrale sous laquelle elle déguisait sa servilité et son apathie.
Il fallut, pour l’en arracher, une voix vibrante, qui vint tout d’un coup, sans ménagement ni pitié, jeter sous les vieilles voûtes du Luxembourg un cri d’alarme, et, réveillant à la fois, dans ces âmes engourdies, la haine et la peur, les transportât hors d’elles-mêrnes, dans un état d’exaltation qui tenait du délire.
Ce fut au sujet des affaires de Suisse. M. de Broglie les avait présentées sous le jour le plus favorable au ministère, et la Chambre semblait se ranger à son opinion , lorsque M. de Montalembert parut à la triburre. Il ne s’arrêta point à réfuter l’argumentation des précédents orateurs ni à examiner, dans tous ses détails, une négociation plus ou moins habile; il n’avait dessein ni de soutenir, ni d’attaquer le ministère. Emporté par une passion fougueuse, il laissa loin derrière lui le champ étroit de la polémique. Semblable à un guerrier qui brandit ses armes, plutôt qu’à un législateur qui expose ses idées, M. de Montalembert, signalant à la pairie un ennemi formidable, la fit pâlir au tableau des périls dont elle était menacée. Le radicalisme, suivant M. de Montalembert, était à la veille d’un infernal triomphe ; le radicalisme envahissait le monde; rien ne résistait à ses attaques; rien ne trouverait grâce devant ses fureurs. Et, d’une lèvre véhémente, le jeune orateur, répandant à dessein l’effroi dans les esprits, peignait à l’assemblée frissonnante ses biens dévastés, ses droits méconnus, son sanctuaire violé bientôt peut-être par de nouveaux bar¬
bares, qui la contraindraient à payer, au prix de son patrimoine, la rançon de ses votes et de ses arrêts (1). Puis, remontant à la cause première de ces maux, de ces désastres, de ces catastrophes imminentes, il lançait l’anathème au dix-huitième siècle, à la Révolution française, à Voltaire, à la Convention; il maudissait le génie même des temps modernes (2).
Comment peindre l’effet produit sur la Chambre par ce fanatisme du moyen âge? A chaque instant interrompu dans la fougue de sa parole par des acclamations frénétiques, l’orateur faillit, en descendant de la tribune, être étouffé dans le transport commun. De tous les bancs on se pressait sur son passage ; le chancelier ne contenait plus son enthousiasme; sans égard pour des souvenirs de famille, le duc de Nemours, sortant de son caractère et de son rôle, s’avançait dans l’hémicycle, et venait serrer la main à M. do Montalembert. A partir de cette heure, de ce signal de détresse, la Chambre n’a plus qu’une pensée : écarter au plus vite tous les obstacles qui pourraient entraver le ministère dans sa lutte contre le radicalisme. Elle vote, sans presque les discuter, tous les paragraphes de l’adresse, s’arrête au paragraphe sur les banquets tout juste assez de temps pour fournir à M. Duchâtel l’occasion de déclarer sa résolution de ne point transiger avec l’opposition, rejette en courant un amendement de M. de Boiss}'- tendant à faire retirer les épithètes aveugles et ennemies; puis elle couronne par un vote de 144 voix contre 43 son œuvre conservatrice.
Depuis si longtemps le pays s’était accou-
(1) Expressions textuelles du discours de M. de Montalembert dans la séance du 15 janvier 1848.
(2) Ancien disciple de l’abbé de Lamennais, M, de Montalembert avait conservé longtemps, de cette influence subie, la persuasion que les principes et les intérêts bien compris de l’Église catholique étaient dans une alliance étroite avec les principes et les intérêts de la liberté moderne. Mais, soit que l’expérience et la réflexion eussent à cet égard modifié ses idées, soit que, le fantôme de 93 lui étant apparu, il eût soudain abjuré au-dedans de lui les nouveautés dangereuses du catholicisme libéral, il ne sut plus trouver en ce jour de colère qu’invectives et sarcasmes pour tout ce qui s’inspirait de l’esprit démocratique.
tumé à regarder les décisions de la Chambre des pairs comme de pures formalités, qu il ne prit pas la peine de censurer ce vote. Les esprits. étaient aillei rs; tous les yeux se tournaient vers la. Chambre des députés; on espérait, on attendait d’elle quelque acte de courage. Il semblait commandé par le danger même de la situation ; la prudence le conseillait autant que l’honneur; le courage, en de telles conjonctures, n’eût été qu’une prudence suprême.