DEUXIÈME PARTIE
selon que tournerait la fortune , de se prononcer pour ou contre l’insurrection.
A partir de dix heures du matin, ses rapports avec l’autorité avaient cessé. Renfermé dans la préfecture pendant que la colonne populaire s’avançait vers l’Assemblée, il n’avait donné aucun ordre. On savait qu’après l’envahissement de la salle deux ou trois cents factieux étaient accourus lui demander des armes, et qu’ils avaient voulu le mettre à leur tête pour marcher sur l’Hotel-de-Ville. Il les avait renvo3'és, il est vrai, en leur disant qu’il attendait les ordres du pouvoir constitué; mais il avait souffert que ses Montagnards battissent aux champs et criassent à bas l'Assemblée l en apprenant que Barbés venait de proclamer un nouveau gouvernement provisoire; il les avait vus, sans s’y opposer, fêter les prisonniers qu’amenaient les gardes natio¬
naux, leur distribuer du vin, des fusils, et finalement leur rendre la liberté. On n’ignorait pas que Laviron, Flotte et d’autres conjurés étaient restés longtemps en conférence avec lui : Je bruit s’accréditait même que les Montagnards et les gardes républicains complotaient un coup de main pour le jour suivant, de concert avec la Société des droits de l’homme.
M. Caussidière, qui se savait compromis et qui se défiait des intentions de plusieurs des membres de la commission exécutive, ne se rendit pas sans hésitation au petit Luxembourg. Son beau-frère, M. Mercier, colonel de la garde républicaine, était persuadé qu’on lui tendait un piège et qu’on les allait tous deux retenir prisonniers; plusieurs fois, dans le trajet, il excita M. Caussidière à rebrousser chemin. A tout événement, il donnait
D. STERN
l’ordre à sa petite escorte de se ranger en bataille sous les fenêtres du Luxembourg, afin 'qu’au premier signal elle pût courir à la pré^ facture de police et revenir avec toute la garnison, restée sous les armes, pour enlever de vive force les prisonniers de la commission exécutive.
En arrivant au Luxembourg, les appréhensions de M*: Mercier redoublent. Il est deux heures après minuit; comme il entrait dans la salle d’attente, il voit passer le colonel Saisset, chef d’état-major de la garde nationale, que l’on conduit en prison; un secrétaire de M. Ledru-Rollin, qui sort du ‘conseil, sans s’arrêter, sans oser même regarder M. Mercier, lui glisse à l’oreille qu’on va l’envoyer à Vincennes.
M. Mercier s’approche d’une fenêtre et tire son mouchoir; il va l’agiter, c’est le signal convenu avec ses Montagnards ; mais , au môme moment, la porte s’ouvre. Il est introduit devant la commission exécutive pour y subir un interrogatoire; Caussidière y était 'déjà depuis quelques minutes; à la grande surprise de Mercier, il entend son beau-frère refuser obstinément de donner sa démission, que MM. Marie et Garnier-Pagès lui demandent avec instance; Caussidière est loin, d’ailh urs, de parler le langage d’un prévenu. La pu’ésence de M. Ledru-Rollin, qui lui a tendu la main quand il est entré dans la salle du conseil, l'attitude bienveillante de M. de Lamartine, l’enhardissent à braver ses adversaires.
Au lieu de se justifier, il accuse; au lieu de prier, il jnenace. Le gouvernement, dit-il, n’a rien fait pour la garde républicaine et les Montagnards ; on les a négligés, oubliés à dessein; ils attendent encore la juste récompense des services qu’ils ont rendus à la République. Le décret qui doit les constituer ne paraît pas au Moniteur , les grades donnés à l’élection dans leurs rangs ne sont pas officiellement confirmés.
Et comme, après deux heures de discussion, on prie M. Caussidière de sortir un mo¬
ment pour aller attendre dans la pièce voisine la décision du conseil, il tire sa montre. « Citoyens, il est quatre heures du matin, dit-il avec une merveilleuse audace; si dans un quart d’heure nous ne sommes pas rentrés à la préfecture de police, ori vient nous chercher ici. Vous connaissez nos hommes; rien ne les fera reculer; ce qui peut arriver, je l’ignore, mais vous seuls en serez responsables. w
La délibération du conseil fut courte. M. Ledru-Rollin et surtout M. de Lamartine obtinrent de leurs collègues qu’on ne livrerait pas M. Caussidière à ce qu’on commença dès ce jour d’appeler la réaction. On le laissa partir.
« Allez, lui dit M. Garnier-Pagès en lui serrant la main, rentrez vite à la préfecture^ de police, calmez vos hommes, et comptez sur nous comme nous comptons sur vous. «
M. Arago promit à M. Mercier, pour le lendemain, le décret d’organisation de la garde du peuple, à la seule condition qu’elle admettrait dorénavant la garde nationale à faire concurremment avec elle le service de la préfecture de police.
On se quitta ainsi. M. Caussidière parut satisfait; toutefois, pensant qu’il aurait à s’expliquer devant l’Assemblée, où il ne rencontrerait pas sans doute des juges aussi faciles, il fit immédiatement placarder sur les murs de Paris une proclamation dans laquelle il vantait l'attitude calme et courageuse des représentants', disait, en parlant d%b magistrat chargé de 'oeiller à la police, que son action, quoique inaperçue, n'avait pas cessé d'exister; puis, s’adressant à la garde nationale dont il bénissait la salutaire intervention : Vous étiez avec moi sur les barricades de la liberté, disait-il; je serai avec vous sur les barricades de l'ordre (1). «
Son discours à l’Assemblée en réponse à M. Baroche, qui venait de demander sa révocation, fut d’une verve surprenante et d’une
(1) La rédaction de cette proclamation a été attribuée à M. de Lamartine.