‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 192 sur 266 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

singulière habileté. Après avoir fait avec une sorte de naïveté l’apologie de sa police, qu’il appela une police de bon sens et de condliaiion, après avoir exalté le dévouement de ses Montagnards qui, pendant deux mois et demi, avaient fait, sans se plaindre, le service le plus pénible da'ns les jtous et dans la termine, il s’excusa d’avoir relâché quelques prisonniers, en peignant le zèle excessif des dénonciateurs : “ La moitié de Paris voulait emprisonner l'autre, » dit-il ; puis il résuma son propre panégyrique resté célèbre : « J’ai fait de l’ordre avec du désordre. »> Arrivant aux causes de l’insurrection, il prit à tâche de l’amoindrir, de la réduire à ri.en , rejeta tout sur Blanqui, renia Sobrier, se mit à couvert derrière M. de Lamartine, qui, au commencement de la séance, n'avait pas craint de se faire sa caution, d’attester sa moralité et son patriotisme; il termina enfin sa longue harangue par un mouvement d’éloquence qui ne laissa pas de produire quelque impression sur l’Assemblée.

« Oui, je le confesse, s’écria-t-il, mes pensées et mes paroles sont pour le peuple, pour le peuple souffrant, pour le peuple travaillant, pour le peuple que l’on doit aider. Rappelons à ce peuple, dit-il encore, qu’il est nous et que nous sommes lui ; ne soyons ni de la réaction, ni de la démagogie, faisons de la modération et de la politique. >»

Pendant que M. Caussidière parlait de la sorte eï captivait l’attention de ses adversaires, la préfecture de police était cernée par ordre du pouvoir exécutif; au lieu du décret d’organisation de la garde du peuple promis à M. Caussidière, au lieu d’un poste de cinquante hommes de gardes nationaux qu’on était convenu d’envoyer, le général Bedeau, le général Clément Thomas, à la tête de quatre bataillons de troupes de ligne et de quelques canons, venaient, accompagnés de M. Recurt, minière de l’intérieur, sommer M. Mercier de quitter la place, ajoutant que, s’il n’y consentait pas de bon gré, l’ordre était donné de s’en emparer par la force.

Le colonel Mercier, qui n’avait pas ajouté foi un seul instant aux promesses de MM. Arago et Garnier-Pagès, s’était occupé, depuis sa rentrée à la préfecture, de la mettre en état de défense. Pour toute réponse aux sommations du général Bedeau et aux clameurs des gardes nationaux qui sont accourus au noni- I bre de douze à quinze mille hommes, en apj prenant qu’on va mettre la main sur Caussidière, M. Mercier prie le général d’entrer, en compagnie de MM. Clément Thomas et Rej curt, pour juger des dispositions prises à la j préfecture et se convaincre de l’impossibilité j d’en faire l’assaut.

i En effet, tout était préparé pour soutenir ùn siège. Outre la garnison habituelle, il était arrivé des renforts de toutes les sociétés révolutionnaires. On avait des armes, des munitions, des vivres en abondance ; on comptait sur le peuple. La résolution, d’ailleurs, était prise, plutôt que de se rendre, quand on verrait tout perdu, de mettre le feu à la poudrière et d’ensevelir assiégeants et assiégés sous les décombres de la préfecture de police. La situation parut assez grave aux généraux pour les engager à transiger; ils proposèrent à M. Mercier de les accompagner jusqu’à l’Assemblée, où se trouvait en ce moment le pouvoir exécutif, afin d’y prendre des instructions nouvelles. M. Caussidière, averti par son beau-frère de ce qui se passait, se plaignit à la tribune de ce que l’on braquait des canons sur la préfecture. Le général Bedeau donna quelques explications ; il affirma qu’en ce point le général Tempoure avait excédé ses ordres; Caussidière parut s’apaiser. Alors M. de Lamartine, saisissant le moment favorable, l’emmena dans sa voiture, l’exhorta,

^ pour prévenir un conflit, à donner sa démission et à faire sortir ses hommes. M. Caussiî dière ne pouvait s’y résoudre; il croyait la République menacée ; il se savait très-populaire, en mesure d’engager la lutte. Les i bonnes paroles de M. de Lamartine ne le persuadaient qu’à demi; cependant il finit par céder et promit sa démission. A son tour.

HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE 'l848

M. de Lamartine s’engagea à obtenir du général Bedeau et de M. Clément Thomas, qui continuaient le blocus de la préfecture, des conditions honorables pour la garnison.

On arrive ainsi au petit pont Saint-Michel ; un nombre considérable de gardes nationaux se trouvaient là. A la vue de M. Mercier, qui escortait la voiture à cheval, en uniforme de colonel de la garde républicaine, ils entrent en rumeur. M. Caussidière met la tête à la portière ; il est aussitôt reconnu ; on crie :

« A l’eau! mort à Caussidière! » On serre de près le cheval de M. Mercier ; on allait lui faire un mauvais parti, quand M. de Lamartine saute à bas de la voiture, monte sur le siège pour dominer la foule, harangue et parvient à calmer un peu ces colères insensées. La voiture reprend son chemin. M. Caussidière, fidèle à sa promesse, rédige sa double démission de représentant et de préfet de police. M. Clément Thomas fait connaître à M. Mercier le décret de licenciement et de réorganisation des Montagnards et de la garde républicaine* mais il consent à ce que la préfecture ne soit évacuée que le lendemain matin, à la condition, toutefois, qu’une centaine de gardes nationaux y seront introduits sur l’heure.

Le lendemain, les gardes républicains sortirent en silence, mais la rage dans le cœur. Quoiqu’on eût promis aux officiers la conservation de leurs grades, on les destitua presque tous peu de jours après. Les Montagnards de la caserne Saint-Victor ne furent pas mieux traités. Ces hommes intrépides, qu’on appelait depuis trois mois les héros des barricades, les sauveurs de la patrie, furent honnis, maltraités, désarmés, après quoi jetés sur le pavé sans ressource,

M. Trouvé-Chauvel, banquier au Mans, ancien ami de M. Ledru-Rollin, devenu l’ami de M. Marrast, fut nommé préfet de police, en remplacement de M. Caussidière. Le général Tempoure, qui s’était laissé envelopper par les factieux' pendant l’invasion de l’Assemblée et qui avait, du haut d’une tribune, as¬

sisté, malgré lui, à ce spectacle, fut destitué, en partie pour ce fait, que l’on voulut considérer comme une preuve de complicité, en partie aussi pour avoir ensuite, par trop de zèle et sans ordre supérieur, fait braquer le canon sur la préfecture de police.

La révocation de M. Saisset, sous-chef d’état-major de la garde nationale, accusé de n’avoir pas obéi à l’ordre de faire battre le rappel, suivit de près. Le club des Droits de l’homme, celui de Blanqui furent fermés; les prisonniers furent transportés à Vincennes; mais toutes ces mesures de rigueur ne donnaient pas assez de satisfaction à la garde nationale. L’Assemblée elle-même se laissait aller à des soupçons excessifs, à des colères qui, si elles n’étaient pas complètement injustes, étaient du moins très-impolitiques.

A dater du 15 mai, le mot de réaction devint fréquent dans le langage de la presse, parce qu’il exprimait la tendance presque avoii'^e de la droite. A partir de cette malheureuse journée, elle perdit le sentiment de crainte et d’étonnement mêlé de respect que le peuple du 24 Février lui avait inspiré, ou plutôt imposé. En voyant la garde nationale si animée à sa défense et l’émeute si aisément dispersée sans combat, elle se crut de nouveau maîtresse du pays, ne souffrit plus que trèsimpatiemment la loi de la majorité républicaine, et, loin de chercher désormais à prévenir les luttes à main armée, elle souhaitait plutôt que l’imprudence populaire lui fournit de nouvelles occasions de triomphe et de nouveaux motifs de répression.

Secondée dans ses vues par un certain nombre de représentants sans expérience politique, que le 15 mai troubla beaucoup, qui s’indignaient sincèrement de voir leurs bonnes intentions méconnues par le peuple et croyaient des mesures vigoureuses de répression utiles à la République, la droite, qui, à l’ouverture de l’Assemblée, considérait comme un succès la présidence donnée à M. Bûchez, obligea celui-ci à venir excuser sa conduite pendant l’émeute, et l’ayant ainsi humilié, elle ne fit

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