‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 194 sur 266 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

nommée pour examiner la demande en autorisation de poursuites. Cette commission, après avoir entendu M. Garnier-Pagès et M. de Lamartine, qui parla pour M. Louis Blanc avec une vivacité extraordinaire, conclut à l’autorisation (1) et choisit pour son rapporteur M. Jules Favre.

Le 2 juin, M. Jules Favre apporta à la tribune un rapport très-long, très-embarrassé, qu’il lut d’un ton si adouci, que presque jusqu’à la fin le public des tribunes s’imagina qu’il allait conclure contre l’autorisation des poursuites (2).

Ce rapport produisit sur l’Assemblée une impression pénible et qui inclina favorablement les esprits vers M. Louis Blanc. On n’ignorait pas que M. Jules Favre obéissait en cette circonstance à des animosités personnelles plutôt qu’à l’équité.

La presse tout entière ou resta neutre ou prit parti pour M. Louis Blanc. Le National se prononça fortement dans ce dernier sens; M. de Lamartine répétait tout haut, dans son salon et dans les couloirs de l’Assemblée, que M. Louis Blanc n’était pas plus coupable que lui-même ; enfin M. Barbés adressa du donjon de Vincennes, au président de l’Assemblée, une lettre dans laquelle il achevait de détruire les vagues accusations du rapport. « A chacun la responsabilité de ses paroles et de ses actes, écrivait M. Barbés; on accuse le citoyen Louis Blanc d’avoir dit dans la journée du 15 mai aux pétitionnaires : « Je vous « félicite d’avoir reconquis le droit d’apporter « vos pétitions à la Chambre; désormais on « ne pourra plus vous le contester. » Ces mots, ou leur équivalent, ont été, en effet, prononcés dans cette séance; mais il y a confusion de personnes; ce n’est pas Louis Blanc qui les a dites, c’est moi; vous pouvez les lire dans le Moniteur, écrits quelque part après

(1) Ce fut à la majorité de quinze voix contre trois. Les trois représentants qui votèrent contre l’autorisation de poursuites étaient MM. Freslon, Bac et Dupont (de Biissac).

(2) Dans un journal du temps en compare le rapport de M. Jule.s Favre à une jatte de lait emjmsonné.

mon nom. » Un pareil témoignage était irrécusable, et il fit dans l’Assemblée le meilleur effet. Cependant il restait encore contre M. Louis Blanc une accusation très-grave ; il avait été vu à l’Hôtel-de-Ville ; le maire de 1 Paris l’affirmait; c’était là le fait décisif. Dans ' la séance du lendemain, 3 juin, M. Dupont (de j Bussac) interpella à ce sujet M. Marrast. Celui-/5i, dont les propos, plus légers que perfides, n’avaient pas eu à ses propres yeux la gravité d’une accusation formelle, les regretta et s’efforça d’en prévenir les conséquences. Il ne craignit pas de faire à la tribune une rétractation complète ; il dit avoir cru, en effet, que IM. Louis Blanc a\ait été vu à l’Hôtel-de-Villo, mais il reconnut qu’il s’était laissé abuser par quelques apparences sans fondement, et ' ajouta qu’aujourd’hui, mieux informé, il lui ! restait la conviction la plus complète que M. Louis Blanc n'amit pas mis les pieds, le ' 15 mai, à T LLôlel-de-Ville (1). |

Ainsi donc le seul fait précis qui se fût élevé contre M. Louis Blanc était détruit. Le |

reste de l’accusation ne se composait plus ]

que de faits sans authenticité et d’inductions forcées. Néanmoins, telle était encore dans l’Assemblée l’irritation contre M. Louis Blanc que lorsqu’on procéda au vote, une première et une seconde épreuve furent déclarées douteuses ; un bruyant tumulte, qui dura près d’une demi-heure, montra toute la passion qui emportait les esprits. Il fallut passer au scrutin de division ; il donna une majorité de 32 voix sur 706 contre les conclusions du rapport.

Le cabinet vota avec la majorité, à l’exception d’un de ses membres, M. Bastide. Le résultat immédiat du vote fut la retraite de M. Jules Favre, et les démissions de MM. Portalis et Landrin.

Cette malheureuse affaire porta un nouveau coup à la commission exécutive, et elle acheva

(1) fVtte (lèclnralion verbale de M. Marrast n’était que la l'épéiitiou d’uiie déclaration écrite que les représentants Lcfranc, lîayiiiil, Pelletier étaient allés lui faire signer à l’Hôtel- Je- Ville peu d’iieures avant la séance.

de la dépopulariser dans Paris. Le peu d’accord de ses membres entre eux, leur manque de décision et de franchise apparurentà tous les yeux avec une évidence accablante ; une réprobation générale de l’opinion se manifesta avec force dans le sein de l’Assemblée et au dehors.

C’était dans des circonstances pareilles , quand la discorde éclatait partout, que l’on imaginait de célébrer la fête de la Concorde. Cette fête était offerte aux gardes nationales des départements, dont les délégués devaient être passés en revue dans le Champ de Mars par la commission exécutive et par l’Assemblée. Le gouvernement n’avait pas voulu que la revue eût un caractère purement militaire. L’Agriculture, l’Industrie et l’Art y devaient être représentés. Toutes les professions, tous les métiers, portant leurs insignes et des œuvres excellentes de leur travail, allaient passer sous les yeux du peuple et lui montrer, pour ainsi dire, son propre génie dans ses applications les plus variées. On n’épargna rien pour rendre cette solennité splendide. La saison la favorisait; le lieu était merveilleusement approprié au déploiement des pompes théâtrales. La pensée, le plan, la décoration, tout était bien conçu et fut bien exécuté. L’à-propos seul manquait.

Le mécontentement de la population parisienne en était encore à ce premier période où il se fait jour par les propos moqueurs ; dans la fête de la Concorde , chaque chose devint matière à raillerie. On rit du char de l’Agriculture, traîné sur le programme par des bœufs à cornes dorées, mais en réalité par vingt chevaux de labour ; on persiffla les cinq cents jeunes filles couronnées de chêne qui suivaient le char; on se moqua de la statue de la République et des quatre lions couchés à ses pieds; on s’obstina, enfin, à ne voir dans la fête de la Concorde qu’un mauvais pastiche

de la fête de l'Etre suprême (1). Combien Ton

(1) « On ne fait pas les fêtes, les fêtes se font » , me disait I»I. de Lamennais, que frappaient comme moi la froideur extrême du peuple, en cette solennité, et les observations malignes de la bourgeoisie.

était loin, en 1848, de cette disposition naïvement déclamatoire, qui permettait, en l’an III, au peintre David, de célébrer dans son programme, le peiqjïe labormix et sensible; d’inviter les nieres à s' enorgueillir de leur fécondité; les jeunes filles à promettre au pied des rameaux protecteurs de l'arbre de la liberté., de n épouser jamais que les hommes qui auraient servi la patrie; de faire périr, enfin, dans les flammes et rentrer dans le néant le monstre désolant de l'athéisme (1).

La commission exécutive , en ordonnant une semblable fête , montrait assez qu’elle avait complètement perdu ce tact, cette divination des esprits, qui sont l’un des secrets de l’art de gouverner. Le refus de l’archevêque de Paris de se joindre au cortège aurait dû lui servir d’avertissement. En lisant dans le Moniteur le programme de la fête de la Concorde, en voyant la place assignée au clergé , derrière le char de l’Agriculture , après les choristes de l’Opéra, l’archevêque comprit que le peuple allait tourner toutes ces choses en ridicule, et il fit dire aux ordonnateurs de la fête que ni lui ni aucun prêtre n’y assisteraient. Ce refus n’était pas sans gravité. C’était le premier acte d’opposition du clergé de Paris depuis Tavénement de la République, et cet acte émanait d’un prélat considérable qui jusqu’alors avait montré beaucoup de bon vouloir.

Nous avons vu que, dès le 24 février au soir, M. Affre s’était empressé d’envoyer au gouvernement provisoire son adhésion, et qu’à son exemple le clergé de Paris avait béni pendant deux mois consécutifs les arbres de la liberté. L’archevêque avait décidé également que l’on irait aux élections ; on n’ignorait pas qu’il avait voté pour les candidats du gouvernement ; il promettait enfin à la République un concours plus actif qu’il ne l’avait jamais accordé à la monarchie de 1830. M. Affre était sincère en ceci comme en toutes choses. Dans la longue lutte qu’il avait soutenue pour

(1) Voir Je curieux programme du peintre David, pour la fête à, l’Être suprême, du 20 prairial an III.

Paris. — Itnp. l’uupari-OavW, ru»; du liac,

TROTSTEMF, PARTIE

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défendre l’indépendance de son église contre le roi Louis-Philippe, qui voulait un clergé dynastique; dans sa lutte avec son propre clergé pour introduire des réformes utiles aux ecclésiastiques pauvres; par son zèle à rétablir dans les séminaires la culture des sciences et des lettres, à propager l’éducation dans la classe ouvrière ; par sa tolérance envers les comédiens , il avait fait paraître un esprit élevé, capable de comprendre les besoins d’une société démocratique, une âme toute préparée, parla vertu chrétienne, à l’état républicain (1). Aussi, ce premier acte de désapprobation, de la part d’un homme si bien intentionné, parut-il à tous les esprits attentifs un signe fâcheux; il concordait, d’ail-

(1) « Sieté buoiii cliristiani, o sarete ottimi democratici », disait, en 1797, Vévèque d’Iiuüla, depuis Pie VII.

leurs, avec lieaucoup d’autres signes du malaise général.

Tout le monde était mécontent : la bourgeoisie, parce quelle ne sentait nulle part d’autorité qui la protégeât contre l’émeute; la droite de l’Assemblée, parce qu’elle ne se trouvait pas encore assez maîtresse de la situation ; le parti de M. Marrast, parce qu’il ne réussissait pas à renverser la commission exécutive, et qu’il venait de subir un échec dans l’affaire de M. Louis Blanc; MM. de Lamartine et Ledru-Rollin, parce qu’ils se voyaient injustement soupçonnés dans l’Assemblée et abandonnés par leurs collègues dans la commission exécutive.

Le peuple à son tour murmurait. Les ateliers nationaux, oubliés dans le programme de la fête de la Concorde, menacés ])ar le rapport que M. de Falloux venait de déposer au

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riOni de la commission du travail, commençaient à laisser paraître des dispositions hostiles. La prison de Barbés, l’arrestation de Blanqui servaient de texte aux conversations des ouvriers sur la place publique ; de nom-' breux rassemblements siationnaient dans les rues; on y tenait raille propos séditieux. La presse communiste, un moment silencieuse, reprenait le ton menaçant, et, laissant de côté les questions politiques, elle posait ce fatal antagonisme entre la bourgeoisie et le peuple qui devait, à peu de temps de là, éclater d’une manière si formidable.

Les républicains éclairés ne voyaient pas sans chagrin de grands talents s’employer à cette œuvre de dissolution (1). De telles erreurs servaient trop bien les partis dynastiques pour qu’ils ne se hâtassent pas d'en profiter. Les agents légitimistes commençaient à sonder les dispositions du peuple en prononçant le nom d’Henri V. Les bonapartistes allaient s'asseoir auprès des ouvriers dans les banquets populaires ; ils rappelaient dans leurs discours les gloires de l'empire et le neveu de l’empereur , captif sous Louis-Philippe , exilé sous la République. Les orléanistes, qui se croyaient déjà plus près du bot, imprimaient des pancartes où l’on posait la candidature du prince de Joinville pour les élections prochaines à la représentation nationale.

L'attention publique venait de se tourner de nouveau vers les princes de la famille d’Orléans. L’Assemblée nationale avait voté, à la

majorité de G31 voix contre 64, le 26 mai, un

(1) Un article de madame Sand, entre autres, publié dans la Vruiii F-épubiique, le 29 mai, tit sensation. Elle mettait dans la bouche d’un ouvrier, qui racontait à sa femme la journée du If» mai, rexplicutiou que voici : « Nous tombâmes tous d’accord qu’il fallait aller chercher nos armes et obéir au rappel; mais nous y avons tous été avec rintention bien arrêtée de tirer sur le premier habit (|ui tirerait sur une blouse, car dans ce moment d’éionnement où nous ne comprenions rien du tout à tout ce qui se passait, nous sentions que Coquelet était mieux inspiré par son cœur, que nous ne lavions été par la raison Oui oui, criait B rgerac, quand même ce serait Barbes qui tirerait sur la blouse, et quand même la b oiise cachera t Guizot, niallienr à qui touchera à la blouse ! Coquelet a raisori, V oiia toute notre politique à nous autres, » !

décret portant que le territoire de la France et de ses colonies, interdjit à perpétuité à la branche aînée des Bourbons par la loi dio 10 avril. 1832, était interdit également à Louis-Pliili'ppe et à sa famille (1). Le peuple, qui aime la politique généreuse, n’approuvait pas ce décret. Les partisans de la maison d'Orléans en profitèrent pour la rappeler à la mémoire des habitants de Paris qui, dans les préoccupations de la crise révolutionnaire, avaient oublié, ou peu s’en faut, le roi et les princes.

La famille royale , un moment dispersée après le 24 février, s’était réunie à Claremont, jolie résidence dans les environs de Londres, qui appartenait au roi des Belges. Elle y vivait dans la retraite, peu importunée de visites, avec une frugalité et une économie poussées jusqu’à l’excès. C’était la volonté de Louis-Philippe. Soit qu’il voulût prouver ainsi la fausseté des bruits qui l’accusaient d’avoir, depuis son avènement au trône, placé en Angleterre des capitaux considérables, soit qu’il ne se fiât pas entièrement aux assurances du gouvernement provisoire , et qu’il craignît après le séquestre la confiscation de ses propriétés (2), toujours est-il qu’on se privait à Claremont des choses les plus nécessaires. La reine ne buvait pas de vin; les princesses travaillaient elles-mêmes à leurs robes. La fa-, mille était triste, mais, hormis chez Marie- Amélie, cette tristesse n’avait rien de royal,

(1) La plupart des amis de la famille d’Orléans votèrent, pour ce décret M. Odiloii Barrot, selon son habitude, s’abstint; M. Louis Blanc vota contre.

{i) Louis-Philippe méconnaissait en cela les intentions du gouvernement provisoire Dans la plus extrême pénurie d’argent, alors que les hommes réputés conservateurs conseillaient de réunir les domain, s de la maison d'Orléans à l’Éiat, le gouvernement, si divisé sur d’autres points, resta d’accord pour repousser ce conseil. M. Ledru-lîolliu, sollicité par ses amis de donner ces biens au peuple, s’y refusa toujours. A plusieurs reprises, il déchira un projet de décret de confiscation que lui apportait M. Jules Favre, âl. Goudchaux, en prenant le portefeui le des finances, avait annoncé à M de Montalivet et à M. Vavin, nommés administrateurs des biens, qu’il ne considérait le séquestre que comme une nie-ure temporaire de prudence, et qu’iinméiliatement après la réuniou de l’Assemblée nationale les biens de la maison d’Orléans lui seraient remis intégralement.

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