TROISIEME PARTIE
La couronne de France avait bien pu échoir, i par un hasard heureux, aux princes de la maison d’Orléans, mais le sentiment de la roj-auté n’était pas entré dans leur àrne. Louis- Philippe, imbu dès sa première jeunesse des idées de la Révolution, plus semblable par ses goûts et ses opinions à un citoyen des États- Unis d’Amérique qu’à un prince du sang de Bourbon, ne s’était jamais considéré, môme en s'asseyant sur le trône de Louis XIV, comme un souverain par droit héréditaire , mais comme un grand administrateur de la chose publique, qui portait occasionnellement le titre de roi. Il n’avait jamais examiné la légitimité, mais seulement l’utilité de ce pouvoir royal qui lui était confié, à certaines conditions, par des hommes de moeurs républicaines. Il ne possédait ni les vertus, ni les vices de la souveraineté traditionnelle ; ses défauts et ses qualités étaient, à un degré éminent, ceux d’un bourgeois de Paris, émancipé par le dixhuitième siècle et la Révolution française. Aussi sa chute ne l’avait-elle pas étourdi plus que son élévation. Comme il n’avait pas connu les soucis de la grandeur, il ne connaissait pas davantage les angoisses de l’exil. Les trop rares visiteurs.de Claremont le trouvaient là, comme aux Tuileries, causeur infatigable, d’humeur bien tempérée , familier avec les vicissitudes des temps démocratiques; comprenant tout, expliquant tout; ramenant tout à cette ligne moyenné qui, parce quelle avait été la mesure de sa vie, lui semblait la régulatrice du monde.
Ses fils, élevés sous ses yeux, dans nos collèges, non en princes du sang, mais en particuliers riches, se montraient, autant que lui, résignés aux caprices du sort et soumis à la volonté du peuple. Le projet de décret de bannissement leur arracha un premier cri de douleur. La lettre qu’ils adressèrent, en cette circonstance, au président de l’Assemblée nationale, exprimait avec une simplicité parfaite leur étonnement de se voir assimilés, dans le style du décret, aux princes de la branche aiüée des Bourbons. Dans le même temps, le
prince de Joinville écrivait à un officier de marine des lettres que publiait la Presse, cù il laissait entrevoir le désir de devenir représentant du peuple et l’ambition de la présidence ; annonçant, dans le cas où le pays ne voudrait pas le rappeler, l’intention d'aller aux États-Unis s'établir et faire à ses enfants une 'petite fortune; singulières pensées, langage étrange pour un fils de roi, et qui montre en un exemple frappant la pénétration universelle des idées et des mœurs démocratiques.
J’ai dit que les partisans du prince de Joinville, croyant le moment opportun, avaient posé sa candidature pour les élections prochaines. Par suite de plusieurs élections doubles, de la démission de M. Caussidière et de celle du f*ère Lacordaire, qui n’avait pas eu à la tribune le succès qu’il obtenait à la chaire, et qui, pour s’ètre assis à la Montagne, s’était vu sévèrement repris par un journal religieux (1), on allait avoir à élire onze représentants du peuple.
Nous avons vu dans quel état de malaise, de trouble et d’irritation l'inertie de la commission exécutive, l’indécision de l’Assemblée et les extravagances de la presse avaient jeté le pays; tous les mécontentements, toutes les inquiétudes, toutes les intrigues agirent en sens inverse, pendant la crise électorale, et amenèrent le résultat le plus surprenant qui se pût imaginer.
Pendant que les ateliers nationaux et les délégués du Luxembourg, réconciliés par l'entremise de quelques ouvriers intelligents, qui voyaient le prolétariat se perdre faute de concert, nommaient Pierre Leroux, Proudhori et Charles Lagrange, une partie de la bourgeoisie, constante dans sa reconnaissance pour le préfet de police, se joignit aux ouvriers pour renvoyer à l’Assemblée M. Caussidière (2). Les
(1) h’Univers, alors sous l’influence de de MoutalemliGrt.
(2) Voici le cliilFrc des voix obtenues par les candidats élus a la représentation nationale, le 5 juin IBIS-
iLM. Caussidière . 146.400
Moreau . 12>,B3f)
Goudchaux . lûqcO?
républicains modérés nommaient M. Goudchaux; les hommes qui désiraient par-dessus toute chose la. tranquillité votaient pour M. Moreau, maire du septième arrondissement, et pour M. Boissel. La réaction se donnait un chef militaire par l’élection du général Changarnier, et un chef politique en la personne de M. Thiers, envoyé à la Chambre par quatre collèges.
Enfin un nom, sorti de Turne de trois départements, couvrit tous les autres de son éclat et retentit jusque dans les profondeurs du pays avec une puissance extraordinaire : le nom du prince Louis-Napoléon Bonaparte.