‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 199 sur 266 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

pensée, un certain attendrissement pénétrait les cœurs.

Le gouvernement de Louis-Philippe s’irrita d un sentiment qu’il aurait dû prévoir. A peu de temps de là, il refusa sèchement au prince Louis, malgré une lettre que celui-ci adressa directement au roi, malgré les démarches de lord Londonderry et de M. Odilon Barrot, l’autorisation d’aller à Florence, où l’appelait son père mourant.

L’évasion du prince suivit de près ce refus. Le 25 mai 1846, il s’échappa de Harn sous un déguisement, et, comme son père était mort dans l’intervalle des négociations, il gagna l’Angleterre. Depuis cette époque, il ne quitta plus le territoire anglais. C’est à Londres qu’il apprit les événements du 24 février. Le 26. il arrivait dans la soirée à Paris, et descendait sans bruit rue de Richelieu, à l’hotel de Castille. Un petit conseil d’amis s’y était rassemblé ; on mit en délibération la meilleure conduite à tenir; plusieurs avis furent ouverts.

L’une des personnes les plus avancées dans la confidence de Louis Bonaparte, M. Vieillard, l’engageait à se rendre sur l’heure à l’Hôtel-de-Ville, afin d’y présenter son hommage au gouvernement provisoire. D’autres personnes cherchaient à l’en dissuader. Le prince serait reçu avec indifférence, dit un républicain qui connaissait bien l’état des esprits ; peut-être même avec dédain, comme un homme de nulle importance; il valait mieux écrire : en même temps, un projet de lettre était soumis à l'approbation du prince, qui,

: jusque-là, avait écouté le débat sans y prendre

' part. Ce projet fut trouvé trop explicite. On ne devait pas, disait M. Vieillard, se prononcer d’une manière aussi formelle. Paraître 1 plus révolutionnaire que le gouvernement provisoire, ce serait lui donner une leçon, lui créer peut-être des embarras ; d’un autre côté, se montrer moins révolutionnaire que lui, ce serait compromettre la popularité du nom de Bonaparte : il fallait éviter avec un soin égal ces deux écueils.

Le prince ayant approuvé son ami, orx rédigea une lettre insignifiante, à laquelle le gouvernement provisoire ne répondit qu’en exprimant le désir que Louis-Napoléon quittât la France. Le prince ne fit aucune difficulté d’obtempérer à ce désir. Ses partisans ne jugeaient pas le moment venu pour lui de se montrer; son nom prononcé dans les clubs n’y avait pas trouvé d’écho. Le gouvernement provisoire, M. de Lamartine surtout, était alors l’objet d’un enthousiasme qui ne souffrait aucune diversion. Louis Bonaparte repartit donc pour Londres; mais ses amis restèrent et commencèrent à s’entremettre pour lui avec un zèle redoublé. Ils avaient des moyens de propagande tout organisés sous la main, les associations bonapartistes ne s’étant jamais entièrement dissoutes en France.

La Société des débris de V armée iinpériale, qui s’était constituée au retour des cendres de l’Empereur, et qui avait des cadres pour les anciens officiers de l’Empire, n’ayant pas obtenu d’autorisation officielle, avait en apparence cessé d’exister; mais elle ne fit en réalité que se transformer. Une librairie napoléonienne s’était ouverte vers cette époque. On avait publié successivement, à Londres et à Paris, \3. Revue de V Empire, le Capitole, la Colonrie, Vidée napoléonienne.

A partir du 24 février, la propagande, devenue plus libre, se multiplia, mais elle changea de caractère. La fraction la plus éclairée du parti bonapartiste, les hommes qui n’étaient pas éblouis par des souvenirs de jeunesse et par le regret des gloires impériales, comprirent que le pays était franchement entré dans le mouvement républicain, et qu’il serait téméraire de se heurter à la popularité du gouvernement provisoire ; tout ce qu’on pouv.nt faire, pensèrent-ils, c’était d’épier ses fautes et plus tard celles de l’Assemblée nationale, afin d’en tirer avantage selon que la circonstance le comporterait.

En conséquence, on contint l’impatience des zélés; il ne fut plus question d’un empereur, mais seulement d’un chef populaire pour la

République, On ne parla plus des droits au trône que Louis Bonaparte tirait de sa naissance, mais des devoirs que lui créait son nom envers le peuple; on vanta sa loyauté chevaleresque et sa p'ohitè antique. On dit que, depuis vingt ans, il était l’espoir de la France; lui seul, assurait-on, y pourrait fonder une démocratie sans anarchie (1), et l’on tâchait d’amener à cette idée les républicains que ne satisfaisait pas la politique du gouvernement. Le général Fiat, devenu colonel d’une légion de la banlieue, M. Aladenise, nommé chef de bataillon dans la garde mobile, MM. Abbatucci, Vieillard, représentants du peuple, d’autres encore communiquaient des correspondances de Louis Bonaparte, toutes empreintes des sentiments les plus démocratiques. M. Edgard Ney pratiquait les gardes municipaux licenciés ; on glissait des hommes dévoués dans les ateliers nationaux et jusque dans les conférences du Luxembourg. Des femmes, animées d’un zèle ardent, allaient dans les faubourgs, où elles prodiguaient, au nom de Louis Bonaparte, les aumônes et surtout les promesses.

L’approche des élections fit redoubler et concentrer les efforts épars ; on fonda des journaux à bas prix qui furent colportés nonseulement dans Paris, mais dans les campagnes les plus reculées; les murailles se couvirent d’affiches qui portaient le nom de Louis Bonaparte en caractères énormes ; on répandit par milliers des portraits, des médailles, des lithographies qui montraient l’Empereur présentant son neveu à la France; on paya des joueurs d’orgues, des somnambules pour chanter et prédire le retour de Napoléon (2). Il y eut des harangueurs de carrefour qui le représentèrent comme une victime de Louis- Philippe et de la bourgeoisie.

M. Emile Thomas, qui entretenait par sa

(1) Voir, entre autres, le Napoléon républicain,

(2) Le refrain de l’une do ces chansons donnera l’idée du cara(.tèro biz.irre de cette propagande populaire ;

Napoléon, rentre dans ta patrie'

Napoléon, sois bon républicain.

mère des relations suivies avec le parti bonapartiste (1), favorisa ouvertement dans les ateliers nationaux la candidature du prince et fit placarder une affiche qui proposait ensemble aux électeurs : Louis Bonaparte, Emile Thomas, Émile de Girardin.

Pendant qu’on agissait sur les classes pauvres par ces pratiques vulgaires, on ne négligeait pas d’intéresser par d’autres moyens au succès de Louis-Napoléon les partis hostiles à la République. M. de Persigny renouait avec M. de Falloux d’anciennes relations; on voyait M. de Girardin, on circonvenait M. Carlier, on signalait enfin à tous les mécontents politiques la candidature de Louis Bonaparte

comme l’acte d’opposition le plus habile et le

plus efficace.

Le succès dépassa l’attente : une triple élection dans les départements de l’Yonne, de la Charente-Inférieure et de la Corse envoya à l’Assemblée constituante le représentant du peuple Louis-Napoléon Bonaparte.

Cette élection était assurément le fait le plus grave qui se fût produit depuis le 4 mai. Cependant on ne voit pas que l’Assemblée s’en émût beaucoup. La majorité républicaine ne se préoccupait que de ses querelles avec la commission exécutive et des intrigues du parti orléaniste. L’élection de M. Thiers lui paraissait un danger bien plus grand pour la République que l’élection de Louis Bonaparte.

Dans la discussion soulevée à l’occasion du décret de bannissement de la maison d’Orléans, comme il avait été question d’étendre la mesure à la famille Bonaparte, les républicains s’étaient presque tous opposés avec beaucoup de vivacité à cette extension. En parlant des deux maisons de Bourbon : « Elles sont venues toutes deux dans les fourgons des Cosaques, qu’elles s’en aillent ensemble ! s’écriait le représentant Vignerte; quant à la famille Bonaparte, nous l’adoptons provisoirement,

(1) Ou sait que M. Émile Thomas fut un peu plus tard rédacteur en chef du journal napoléonien le Dix décembre, puis administrateur des biens du prince Louis Bonaparte dans la Sologne.

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