TROISIÈME PARTIE
parce qu elle n’est pas dangereuse ! » M. Ducoux, qui fut plus tard préfet de police sous le gouvernement du général Cavaignac, combattit également l’assimilation que l’on voulait faire entre les maisons royales et la famille Bonaparte. « La -famille Bonaparte, disait-il, n’a plus qu’une valeur intrinsèque ; elle n’est plus que la tradition glorieuse d’une époque que personne ne peut avoir la folie de vouloir recommencer. » Plusieurs représentants républicains parlèrent dans le même sens. Entin, la discussion s’étant renouvelée le 10 juin, à l’occasion d’une proposition de M. Piétri qui tendait à abroger l’article 6 de la loi du 10 avril 1832, M. Crémieux, ministre de la justice, vint déclarer à la tribune que la loi de 1832 était virtuellement abolie par la Révolution de Février.
Copendant l’agitation était grande dans Paris, des groupes nombreux se formaient dans les rues, et l’on y parlait à haute voix de mettre Louis-Napoléon à la tête de la République. Une pétition des ouvriers de la Villette demandait à l’Assemblée qu’il fût proclamé consul; dans la 12® légion de la garde nationale, il était question de le nommer colonel en remplacement de M. Barbés. L’émigration polonaise et quelques-uns des disciples influents de l’illuminé Towianski agissaient et parlaient pour lui dans les clubs et les sociétés secrètes. La presse aussi commençait à s’émouvoir. Le journal le Na2)oléonieii disait au sujet de l’élection : « Nous avons vu dans ce fait autre chose que l’élection d’un .simple représentant, nous y avons vu le vœu qu’une autre candidature fût portée devant le pays. >»
Le Constitutionnel , en rapprochant le chiffre des voix données à Pierre Leroux , à Proudhon et à Louis Bonapai'te, dénonçait cette élection comme le résultat d’une alliance contractée entre les républicains et les bonapartistes. Le Re'présentant du Peuple niait l’alliance , mais il se montrait effrayé ; « Le peuple, disait M. Proudhon avec sa verve caustique, a voulu se passer cette fantaisie
princière, qui n’est pas la première du genre ; et Dieu veuille que ce soit la dernière ! Il y a huit jours, ajoutait-il, le citoyen Bonaparte n’était encore qu’un point noir dans un ciel en feu; avant-hier ce n’était encore qu’un ballon gonflé de fumée*, aujourd’hui c’est un nuage qui porte dans ses flancs la foudre et la tempête. »»
Au sein de la commission exécutive , on était beaucoup plus inquiet qu’à l’Assemblée | nationale, parce qu’on était plus exactement } informé du caractère de plus en plus hostile i que prenait l’agitation populaire. Les attroupements qui, dans les premiers jours, ont stationné autour de la porte Saint-Denis, aux cris mêlés de ; Vive Barbes ! vive Napoléon ! se rapprochent et se forment autour du Palais-Bourbon ; on y attend, dit-on, l’entrée du prince Louis. Les cris de : Vive Barbés! deviennent rares et finissent par s’éteindre ; les cris de ; Vive Napoléon! s’accentuent. Les agents du parti bonapartiste répètent dans les groupes que le gouvernement veut empêcher l’exilé de rentrer en France ; les ouvriers s’indignent. La promulgation de la loi sur les attroupements, présentée par la commission exécutive et votée par l’Assemblée à une ma- | jorité considérable, porte au comble le me- | contentement populaire.
Entre tous les membres du gouvernement,
M. de Lamartine était le plus préoccupé de ces symptômes. Jusqu’à ce jour, il n’avait pas conçu d’appréhensions sérieuses pour les destinées de la République. Dans les manifes- i tâtions populaires qui précédèrent l’ouverture ] de l’Assemblée, il avait vu tantôt l’influence ; de quelques factieux, tantôt la popularité de M. Ledru-Rollin se substituant à la sienne ; il s’était affligé de ces fluctuations stériles de l’opinion, mais rien dans tout cela ne lui avait paru alarmant pour la liberté. A ses yeux, les ! tendances orléanistes, légitimistes ou cléri- | cales qui se montraient dans l’Assemblée ne pouvaient non plus remuer le pays qu’à la surface ; mais dès qu’il entendit prononcer le nom de Bonaparte, son grand instinct poli-
tique l'avertit; il sentit que la République, telle qu’il l’avait comprise, était menacée. Il n’avait pas attendu, d’ailleurs, la Révolution de 1848 pour prévoir, pour prédire avec une étonnante sagacité, la fascination qu’exercerait un jour sur la France, du fond de son tombeau, la grande figure de Napoléon. Dans l’année 1840, lors de la discussion relative au retour des cendres de l’Empereur, on voit M. de Lamartine s’élever avec force contre le projet ministériel; il ne craint pas de braver l’impopularité en combattant un projet qu’appuie M. Odilon Barrot et que soutient la faveur publique. Dans un discours, le plus beau peut-être, par la hauteur des vues philosophiques, qui soit sorti de sa bouche éloquente, il signale le danger de ce culte de la force que Ton veut substituer dans V esprit de la nation au culte sérieux de la liberté (1). Il proteste contre ce grand mouxement donné par le gouvernement même au sentiment des masses; contre ces spectacles, ces récits, ces publications populaires , contre ces bills d'indemnité donnés au despotisme heureux. Il affirme qu'il y a grand péril non-seulement pour l'esprit public, mais aussi pour la monarchie REPRÉSENTATIVE. Puis, après avoir examiné les lieux proposés pour l’érection d’un monument, il désigne le Champ de Mars, afin de bien indiquer que c’est au grand capitaine et non au souverain que l’on bâtit une tombe. Il propose comme la seule inscription qui réponde à la fois a l'enthousiasme et à la prudence ; A Napoléon... seul.
« Cette inscription, dit-il, attestera aux générations présentes et futures que la France ne veut susciter des cendres de Napoléon ni la guerre, ni la tyrannie, ni des légitimités, ni des prétendants, ni même des imitateurs! »
Lorsque M. de Lamartine, moins de huit ans après ces paroles prophétiques, les vit si près de se réaliser; quand cette puissance d’un nom, prédite par lui et qu’il croyait fa¬
tale, surgit à ses yeux du sein d’une démocratie à peine formée, il résolut de la combattre sans perdre un jour, et, pour ainsi dire, corps à corps, dans l’Assemblée d’abord, puis, s’il le fallait, dans la rue.
Entre une popularité due aux plus beaux dons du génie, aux plus grands services rendus, tout à l’heure, à la cause de la liberté, et les souvenirs d’un temps déjà lointain ; entre un citoyen aimé , honoré de tous et un prétendant inconnu au pays; entre celui que chacun nommait le Washington de la France et le neveu de l’Empereur, la démocratie hésiterait-elle? l’esprit, le cœur du peuple pourraient-ils balancer? M. de Lamartine pensa qu’il combattrait du moins à armes égales.
Il s’abusait. Cette popularité si passionnée, si parfaite et si juste, qui lui avait décerné, au 24 février, une souveraineté d’opinion presque absolue, elle s’était retirée de lui : il l’avait laissé perdre, faute de savoir l’employer à ses desseins. Ses qualités autant que ses défauts, la nature de son génie autant que la trempe de son caractère le rendaient impropre au gouvernement de l’opinion. Tout-puissant à la séduire, il ne lui donnait pas d’aliment. Lui qui savait tout pressentir, il se montrait incapable d’exécuter rien. L’esprit d’application et de suite qui lie la veille au jour, le jour au lendemain, et conduit ainsi sans éclat, mais avec sûreté, les affaires publiques, il ne le possédait pas ; il l’aurait dédaigné. Etudier, connaître les hommes pour les amener à ses fins, c’eût été à ses yeux un souci vulgaire. D’ailleurs, ses conceptions politique^ étaient trop vastes, ses vues trop idéales pour se combiner entre elles, s’arrêter et se restreindre à un plan défini. Il reconnaissait bien, par exemple, et il avait dit l’un des premiers, qu’il s’agissait au dix-neuvième siècle d’organiser la démocratie ; mais ce qu’il était urgent de faire pour donner satisfaction aux vrais besoins du peuple, il ne le savait, il ne le cherchait même pas. De même, il considérait comme un devoir facile pour la République française de procurer, sans faire de
(1) Voir, au Moniteur, le discours de M. de Lamartine,
séance du 26 mars 1842; '