TROISIÈME PARTIE
républicains, il avait été recouvré avant les élections dans la proportion surprenante de /7 pour 100. Mais, à partir du mouvement électoral , les choses ont changé d’aspect. Beaucoup de candidats, pour se rendre populaires, se sont engagés à faire abolir l'impôt par l’Assemblée, Ils disent aux paysans que le gouvernement provisoire n’avait pas le droit de l’établir. Les agents de la candidature de Louis-Napoléon annoncent que le neveu de l’Empereur le payera en entier sur ses revenus, ou encore qu’il le fera payer par les Anglais, Il n’est jamais bien difficile de persuader aux pauvres gens qu’il leur est loisible de refuser l’impôt; aussi le succès de cette propagande est-il rapide. Sur tous les points où elle s’exerce, l’impôt ne se recouvre plus qu'avec une difficulté excessive. En beaucoup de lieux on le refuse au cri de : Vive l’Empereur!
Dans le département de la Creuse, où la propriété est extrêmement divisée, une troupe de paysans s’est levée au son du tocsin; armés de fourches, de faux, de gourdins, de piques et de serpes, ils se sont jetés dans les campagnes, en menaçant de mort les propriétaires qui payeraient l’impôt. A Guéret, un engagement avec la garde nationale a eu lieu; dix personnes ont été tuées; cinq sont blessées.
Sur d’autres points de la France, les révoltes éclatent par d’autres motifs. Dans le département de Vaucluse, dans la ville de Saint-Étienne, à Rive-de-Gier , les ouvriers quittent les fabriques et se rassemblent pai' petits groupes; ils prennent, sans dire pourquoi, la route de Paris. Dans les départements de l’ouest et du nord, les émissaires du bonapartisme mettent tout en mouvement. Mille bruits absurdes sont colportés dans les fêtes de village, dans les foires, dans les marchés.
A Lisieux, à Fécamp, à Chartres, à Saintes, les crieurs de journaux annoncent que Napoléon, proclamé empereur, marche sur Paris à la tête de quarante mille hommes; dans le Morbihan et le Finistère, où l’opinion penche vers le général Cavaignac, on dit qu’il a été tué et que Bonaparte est nommé président de
la République (1). Dans les Ardennes, on distribue des proclamations et des appels aux armes. A Nîmes, à Toulouse, où les discussions prennent le caractère de querelles religieuses entre catholiques et protestants, on y mêle, sans que personne en comprenne la raison, le cri de : Vive l’Empereur (2) !
Mais toutes ces causes d’alarme, tous ces désordres, ne paraissent rien auprès d’un péril imminent. Toute autre appréhension s’efface, tout autre danger est mis en oubli, devant la calamité des ateliers nationaux, qu’on n’espère plus occuper et qu’on n’ose dissoudre. Cent sept mille hommes armés au cœur de Paris! cent sept mille hommes exaspérés, diton, prêts à tout! L’imagination se refuse à entrevoir les maux innombrables qu’entraîneraient à leur suite de tels éléments déchaînés.
J’ai dit comment les ateliers nationaux étaient nés d’une nécessité impérieuse que personne n’avait songé à contester. Longtemps la partie modérée du gouvernement provisoire s’était flattée d’en disposer à son gré, soit au jour des élections, soit, comme au 15 mai, pour faire avorter ce qu’on appelait les manifestations populaires. Dans ce dessein, on les avait tenus en jalousie contre les corporations du Luxembourg , qu’on leur représentait comme des privilégiés. Mais les choses ont tourné, dans les mains du gouvernement, contre ses prévisions. Peu à peu, des éléments nouveaux se sont infiltrés dans les ateliers et en ont changé le caractère, ou plutôt, cette masse confuse et flottante qu’on a poussée là, pour en débarrasser la place publique, s’est animée insensiblement d’un esprit commun; elle s’est disciplinée, organisée, par sa force propre; elle constitue, à l’heure dont je parle, une armée véritable, mais une armée qui ne connaît pas ceux qui l’ont créée, et qui s’est donné, par l’élection, des chefs de son choix auxquels seuls elle obéira au jour décisif. La rivalité avec les corporations a cessé d’exister par les soins d’un nouveau comité, qui, après
(1) Voir Rapport de la Commission d' enquête, '\o\. III.
(2) Voir Rapport de la Commission d'enquête, vol. III.
la dissolution de la commission du Luxembourg et la retraite de M. Louis Blanc, s’est formé sous la direction d’un ouvrier. Les délégués des corporations ont noué des rapports réguliers avec les délégués des ateliers nationaux. Le vote du .5 juin a consommé l’alliance de MiNI. Pierre Leroux, Lagrange et Proudhon .
A cette époque également a commencé à s’exercer dans l'un et l’autre de ces centres populaires, mais avec un succès plus prononcé dans les ateliers, la propagande du parti bonapartiste. Elle n'y épargne pas l’argent (1). Avoir pour soi les ateliers nationaux était, dans ces temps révolutionnaires, un point capital. Le nombre des hommes enrôlés depuis leur fondation s'était accru avec une promptitude incroyable. On se rappelle que, d'après l'état approximatif dressé à l’Hôtel-de-Ville, le 2 mars, on ne comptait pas plus de dix-sept mille ouvriers sans travail dans Paris; mais, au 15 mars, le cliilfre réel de ces ouvriers s’élevait déjà à quarante-neuf mille ; le 20 juin, il dépassait cent sept mille. Dans ce nombre, quinze mille hommes, entrés par fraude dans les ateliers, ne sont pas des ouvriers véritables; on compte environ deux mille forçats ou reclusionnaires libérés. Il reste donc soixantequinze mille hommes, prolétaires, artisans ou artistes, qui appartiennent à la ville de Paris et qui ont le droit d’y rester. Pendant le long espace de temps qui s’est écoulé depuis la formation des ateliers, on n’a jamais trouvé à occuper sérieusement plus de dix mille hommes par jour. Une somme de quatre millions, votée par l’Assemblée, a été dépensée en pure perte. Les ouvriers n’ont fait autre chose, suivant l’expression de Caussidière (2), « que
(1) A cette époque très-voisine tle l’insurrection de juin, plusieurs brigadiers des ateliers avaient toujours beaucoup plus d’argent sur eux qu’il ne leur en fallait pour payer les hommes placés sous leurs ordres. L’un d’eux, ancien sousofticier dans le régiment du maivjuis de Bonnevul, sous la Restauration, montra iiu jour à une personne de ma connaissance pour huit mille francs de billets de banque. Comme c’était un pauvre diable, ou lui demanda d’où lui venait une somme aussi considérable. Il répondit : Je sers un maître plus généreux que la République.
(2) Voir, uu Moniteur, la séance du 20 juin.
I gratter la terre et la transporter d’un endroit à un autre ». Ils se sont indignés de plus en plus, en voyant que rien ne se prépare pour améliorer cette condition d’oisiveté et de travail dérisoire qui les humilie. Le danger croît ! à vue d’œil. Un tel état de choses ne saurait I se prolonger sans amener la démoralisation complète des ouvriers, la ruine des finances, l’anarchie dans Paris. Il faut donc qu’il cesse au I plus tôt; c’est ce que personne ne met en doute.
Seulement quelques esprits, tenant compte des circonstances et voulant agir avec humanité, dans l’intérêt de la paix publique, con- ; sidérant, d’ailleurs, l’Etat comme -engagé envers les ouvriers par des promesses^formelles,
' cherchent un mode de dissolution lent et rné- : nagé qui ne jette pas brusquement dans la dé- I tresse les familles de soixante-quinze mille braves ouvriers, dont le seul tort est de manquer d'ouvrage. D’autres, au contraire, traitant de complaisance coupable la compassion, l'équité des premiers, veulent sur l'heure, sans transition ni ménagement, chasser de Paris et disperser à tout prix, sans s'occuper de leur trouver du pain, ces lazmroni, ces janissaires, comme ils les appellent dans leur langage aussi injuste qu’imprudent.
Le ministre des travaux publics, M. Trélat, dès le 17 mai, avait nommé une commission; l’Assemblée en avait, de son côté, choisi une autre, afin d’examiner cette grave question des ateliers nationaux. Le rapport de la commission nommée par M. Trélat lut soumis, au I bout de quelques jours, aux membres de la commission exécutive. Ils refusèrent de le si- I gner, parce que ce rapport reconnaissait en principe le droit au travail qu’ils avaient I eux-mêmes proclamé trois mois auparavant.
I Etrange contradiction! et qui met dans toute sou évidence le trouble et l’incertitude auxquels étaient eu proie ceux qui voulaient et croyaient conduire la société.
La première commission, formée au ministère des travaux publics, se trouvant ainsi dissoute, une seconde commission, à laquelle il fut interdit de prendre pour base le droit au