TROISIEME PARTIE
travail, commença ses travaux et formula bientôt un ensemble de mesures, bonnes, humaines, secourables, qui montraient que, à ses 3mux, le devoir du gouvernement et de l’Assemblée envers les ouvriers était positif.
La commission proposait , entre autres moyens d’occuper les ouvriers à des travaux utiles, la colonisation de l’Algérie sur une vaste échelle. Elle demandait à l’Assemblée de venir en aide aux industriels, aux commerçants et aux ouvriers par des primes à l’exportation, par des avances sur les salaires, par des commandes directes, par l’organisation d’un système de caisses de retraite et d’assistance. A plusieurs reprises, M. Trélat se rendit dans la commission nommée par l’Assemblée pour lui communiquer et lui faire agréer l’ensemble, ou tout au moins une partie de ces propositions ; mais il rencontrait dans la commission une opposition décidée. Le président, M. Goudchaux, combat les projets au point de vue financier, il allègue la pénurie du Trésor. M. de Falloux, qui a ses vues cachées et qui poursuit un plan politique, prodigue toutes les ressources de son esprit pour déconcerter et tromper tous ceux des membres de la commission qui souhaitent des mesures tempérées : il veut, il lui faut la dissolution immédiate des ateliers nationaux.
La lutte à main armée que tout le monde jirévoit, que les républicains appréhendent comme le plus grand péril que puisse courir la République, il ne la craint pas, lui, qui n’a vu dans la révolution qu’un moyen extrême, mais assuré, de revenir à la monarchie légitime. Il redoute bien plutôt que, par des mesures prudentes et bien combinées, on ga^ne sains secousse le moment prochain où l’Assemblée va discuter la constitution. Si cette constitution est faite en conformité avec les principes de la révolution de Février, si elle est votée en pleine paix publique, sans effroi, sans que la scission entre la bourgeoisie et le prolétariat soit consommée, l’état républicain, selon toute vraisemblance, est fondé; la démocratie française a trouvé son expression et
sa forme. Pour les ambitieux des partis royalistes, c’est là la plus insupportable des perspectives, la pire des humiliations. Mieux vaut cent fois le mal passager d’une insurrection de prolétaires, que l’on ne peut manquer de vaincre, et qui produira sur les âmes un salutaire effroi.
C’est à cette politique pleine d’arrière-pensée, à ce tortueux esprit d'égoïsme et de rancune, qu’il faut attribuer en grande partie les paroles et les actes provocants qui, tout à l’heure, vont tomber sur les esprits, comme l'étincelle sur la poudre, et faire éclater la plus calamiteuse des insurrections. Cet esprit dangereux s’insinue dans les salons, dans les clubs, dans l’Assemblée, dans le gouvernement. Il faut eu finir! tel est le mot qu’on entend prononcer partout.
La commission exécutive se laisse aller, comme nous venons de le voir, au mouvement de réaction violente qui se fait contre les ateliers nationaux. Le temps, d’ailleurs, a dissij)é ses illusions. Elle ne se sent plus maîtresse de cette foule; elle se défie de son chef, M. Emile Thomas. Dans sa déroute politique, elle s’en prend à tout, hormis à ses propres fautes.
En ce qui concerne M. Émile Thomas, les soupçons de la commission n’étaient pas sans fondement, seulement ses craintes étaient, exagérées. Le directeur des ateliers montrait beaucoup de présomption, mais il exerçait peu d'autorité réelle sur les ouvriers. Il avait longtemps combattu en vain l’influence croissante de M. Louis Blanc; il se laissait maintenant circonvenir par M. de Falloux et par les amis du prince Louis Boîiaparte. Les brigadiers,, les lieutenants, les chefs d’escouade et de compagnie, dont beaucoup étaient d’anciens militaires, avaient seuls de l’ascendant sur les ouvriers. Quoi qu’il eu fût, le ministre des travaux publics et M. Garnier-Pagès conçurent un jour la singulière pensée de se délivrer de M. Émile Thomas, en le faisant enlever de vive force. Le procédé des lettres de cachet fut remis en pratique de la manière que nous allons voir, sans que, dans le mo-
ment même, ni plus tard, le public ait jamais eu l’explication de cette violation de la liberté individuelle, si peu d’accord avec l’ensemble des actes du gouvernement.
Le 26 mai au soir, M. Emile Thomas est mandé au ministère des travaux publics. Une voiture attelée attend dans la cour. Un commissaire de police et deux officiers de paix sont dans l’antichambre du ministre. A sa grande surprise, M. Émile Thomas, introduit auprès de M. Trélat, apprend de sa bouche que le gouvernement a décidé de le faire partir sur Theure pour Bordeaux.
Dans quel dessein, pour quel motif, en vertu de quelle loi? A-t-on contre lui un mandat d’amener? Ne pourra-t-il du moins, avant de partir, aller prendre quelques dispositions dans sa demeure, voir sa mère?... A ces questions le ministre de la République répond, comme aurait pu le faire un lieutenant de police sous le régime du bon plaisir, « qu’il n’a pas de compte à rendre, et que les ordres du gouvernement doivent être exécutés sans délai ». Puis il sonne. Le commissaire de police paraît; on dresse le signalement de M. Émile Thomas ; on le fait monter en voiture ; M. Trélat remet une bourse aux deux officiers de paix qui, armés de pistolets, prennent place aux deux côtés du prisonnier. Pour toute consolation, le ministre déclare à M. Émile Thomas qu’il sera remis en liberté à Bordeaux, où on lui fera connaître la mission de confiance dont le gouvernement juge à propos de le charger.
Arrivé à Bordeaux, le 29, M. Émile Thomas est arrêté par la gendarmerie sur un ordre du télégraphe. Relâché deux heures après sur un ordre nouveau, il est conduit chez le commissaire du département, M. Duclos. Celui-ci lui dit qu’il ne comprend rien aux instructions contradictoires reçues depuis vingt -quatre heures, lui rend la liberté et lui explique sa mission, qui consiste à aller étudier un projet de canalisation et l’embrigadement des ouvriers dans le département des Landes.
Cependant le bruit de l’enlèvément de M. Émile Thomas arrive aux ateliers natio¬
naux et augmente l’inquiétude que la menace d’une prochaine dissolution y a déjà fait naître. On ne sait rien de précis. Quel est le motif de cette arrestation? est- ce prévarication dans l’administration? est- ce quelque complot contre l’Assemblée? Où se trouve le prisonnier? Personne ne peut le dire.
« Sans aucun doute, on veut se défaire de nous , disent les brigadiers ; cette violence n’est que le prélude de celles qu’on nous prépare. On commence par le directeur, puis viendra le tour des ouvriers. »
M. Trélat, connaissant ces discours et se flattant de calmer l’agitation par sa présence, se rend à Monceaux. Il fait réunir les délégués. Il leur annonce, en termes ambigus, la démission de M. Émile Thomas, son départ. On l’écoute d’abord en silence ; puis on l’interrompt. On exige des explications catégoriques. M. Trélat n’en saurait donner; ses réponses évasives provoquent des murmures.
Des murmures, on en vient aux menaces; des menaces, on va passer à l’effet, quand les sous-directeurs s’interposent ; ils détournent l’attention des délégués en proposant de signer une pétition à l’Assemblée en faveur de M. Émile Thomas. Pendant qu’on se presse au bureau, ils font évader le ministre par une porte de derrière.
Le lendemain, malgré une si grande fermentation, M. Lalanne, ingénieur des ponts et chaussées, nommé directeur en remplacement de M. Émile Thomas, est bien reçu à Monceaux. Il trouve la plupart des ouvriers encore très-accessibles au langage de la raison. Ils consentent à rentrer chez leurs patrons, sous la garantie que leur donne la nouvelle loi des prud’hommes (1). Approuvant le recensement ordonné par M. Trélat pour détruire les fraudes et les abus, ils se prêtent à toutes les investigations nécessaires pour constater l’identité de l’individu, le domicile et la profession des hommes inscrits. Ils té- ' moignent la meilleure volonté pour faciliter
(1) Cette loi avait été présentée par M. Flocon, alors ministre du commerce.