‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 214 sur 266 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

En cette circonstance solennelle, où il s’agissait de porter devant le conseil du pouvoir exécutif la parole du peuple, on s’estima heureux d’avoir pour soi un pareil orateur dont 1 éloquence paraissait irrésistible.

Ce fut M. Marie qui reçut Pujol, que suivaient quatre délégués choisis par les ouvriers; la masse attendait sur la place la réponse du conseil. Le rassemblement était en grande fermentation : « Nous ne partirons pas, répétaient les ouvriers ; mieux vaut être tué d une balle à Paris que d’aller mourir en Sologne, de la fièvre ou de la faim, loin de nos familles. » On entendait des murmures contre Lamartine, contre Marie, contre Thiers, contre 1 Assemblée, contre les riches ; le nom de Napoléon était fréquemment prononcé par ceux qui semblaient les meneurs, et le terrible mot : Il faut en finir, résumait énergiquement toutes ces colères. Pujol, introduit devant M. Marie, l’aborde d’un ton hautain.

« — Citoyen, dit-il, avant la Révolution de Février...

— Pardon, interrompt M. Marie, mais il me semble que vous remontez un peu haut ; souvenez-vous que je n’ai pas de temps à perdre.

— Votre temps n’est pas à vous, citoyen, il est au peuple dont vous êtes les représentants....

— Citoyen Pujol, dit M. Marie, avec un geste de menace, nous vous connaissons depuis longtemps ; nous avons l’œil sur vous. Ce n’est pas la première fois que nous nous rencontrons; vous avez parlementé avec moi, le 15 mai, après avoir, un des premiers, franchi la grille de l’Assemblée.

— Soit ! dit Pujol, mais sachez que du jour où je me suis voué à la défense des libertés du peuple, j’ai pris vis-à-vis de moi-même, rengagement de ne reculer devant aucune menace ; vous me menacez donc inutilement. »

M. Marie, se tournant alors vers l’un des délégués qui accompagnaient Pujol : « Je ne puis, dit-il, reconnaître un organe du peuple dans un homme qui a fait partie de l’insurrec¬

tion du 15 mai; parlez, vous, exposez vos griefs, je vous écoute.

— Nul ici ne parlera avant moi, dit Pujol, en étendant le bras entre M. Marie et les délégués.

— Non, non ! s’écrient-ils.

— Etes -VOUS donc les esclaves de cet homme? reprend M. Marie, avec indignation.

Un murmure prolongé accueille ce mot.

“ — Vous insultez les délégués du peuple, s’écrie Pujol.

— Savez-vous, lui dit M. Marie en le saisissant par le bras, que vous parlez à un membre du pouvoir exécutif?

— Je le sais, dit Pujol en dégageant son bras, mais je sais aussi que vous me devez du respect; car si vous êtes membre du pouvoir exécutif, je suis, moi, délégué du peuple. »

En ce moment, plusieurs officiers qui étaient ‘dans la salle voisine, entendant ce bruit de voix, entrèrent et entourèrent les délégués en silence.

« — Puisque vous ne voulez pas nous entendre, dit Pujol à M. Marie, en les voyant entrer, nous nous retirons.

— Puisque vous voilà, parlez, dit M. Marie.

— Citoyen représentant, reprit Pujol avec beaucoup d’assurance, avant la révolution de Février, le peuple des travailleurs subissait la funeste influence du capital. Pour se soustraire à l’exploitation de ses maîtres, il fit des barricades, et ne déposa les armes qu'après avoir proclamé la République démocratique et sociale, qui devait pour toujours le soustraire à la servitude. Aujourd’hui, les travailleurs s’aperçoivent qu’ils ont été indignement trompés; c’est vous dire qu’ils sont prêts à faire tous les sacrifices, même celui de leur vie, pour le maintien de leurs libertés.

— Je vous comprends, dit M. Marie, eh bien ! écoutez ; si les ouvriers ne veulent pas partir pour la province, nous les y contraindrons par la force, entendez-vous?

— Par la force, c’est bien ; nous savons maintenant ce que nous voulions savoir.

— Et que vouliez-vous savoir?

— Que la commission exécutive n’a jamais voulu sincèrement l’organisation du travail. Adieu, citoyen. »

A ces mots, Pujol, suivi des délégués, .s’éloigne ; il redescend sur la place. L’impatience y était grande ; déjà l’on commençait à dire qu’il était retenu prisonnier. Quand on l’aperçoit, il se fait une explosion de joie dans la foule; on se précipite à sa rencontre, on le suit jusqu’à la place Saint-Sulpice, où, étant monté sur le rebord de la fontaine, Pujol commence à haranguer le peuple, et rend compte de sa mission. A mesure qu’il parle, les délégués attestent par signes la vérité de son récit, ou répètent ce que l’éloignement et le bruit des cloches empêchent d’entendre.

C’est le 22 juin, on célèbre la Fête-Dieu ; la foule est à l’église, en prières.

Quelques ouvriers montent dans le clocher et font taire la sonnerie qui les gêne. Pujpl reprend son discours, l’effet en est immense. Il le termine en convoquant ses hommes, pour six heures du soir, sur la place du Panthéon. On se disperse aux cris de : Vite Barhès ! Vite Napoléon ! Vite Pujol ! et cette masse tumultueuse, divisée en plusieurs colonnes, se répand sur les quais, sur la place de Grève, dans le faubourg Saint- Antoine ; elle jette l’effroi dans Paris ; la physionomie des ouvriers est sinistre ; leur attitude les montre résolus à tout.

A six heures du soir, cinq ou six mille hommes sont rassemblés sur la place du Panthéon. Pujol arrive; il monte sur le bord de la grille et s’écrie : « Citoyens, êtes-vous fidèles au saint drapeau de la République ? — Oui ! répondent, comme une seule voix, les voix de ces six mille prolétaires. — Eh bien! gloire à vous, enfants do Paris ! vous allez donner à la France un exemple de votre patriotisme et de votre courage. Unissons-nous, et que ce cri retentisse aux oreilles de nos persécuteurs : Pu tratail ou du pain! S’ils sont sourds à la voix du peuple, malheur à

eux ! Vous avez promis trois mois de misère à la République, mais vous saurez vous venger de trois mois de trahison. En avant ! « Les ouvriers se forment en colonne. Pujol les conduit; il descend avec eux la rue Saint- Jacques, traverse la Seine, parcourt le faubourg Saint-Antoine, recrute en chemin trois à quatre mille hommes, et revient à huit heures sur la place du Panthéon. Cette promenade, à laquelle beaucoup de femmes viennent se joindre, exalte encore les esprits.

— « Mes amis, dit Pujol, je déclare au nom des vrais républicains, que vous avez bien mérité de la patrie ; vous avez, en 1830 et en 1848, versé votre sang pour la conquête de vos droits, vous saurez les. faire respecter.

— Oui ! oui ! crient à la fois plus de dix mille voix. — Aux promesses, continue Pujol, vous avez accordé la confiance, aux erreurs le pardon ; mais, aujourd’hui, l’on nous trahit, et il faut que la trahison s’éteigne dans le sang de nos ennemis; elle s’y éteindra, je vous ’e jure! — Nous le jurons! répond la foule. — A demain, à six heures, dit Pujol. » Les torches s’éteignent et tout rentre dans le silence.

Je me suis étendu à dessein sur ce premier ébranlement donné à la masse des ateliers nationaux. J’insiste sur ce point de départ de l’insurrection, parce qu’il en marque à mes yeux le véritable sens et qu’il en détermine le caractère. Les prolétaires, insurgés en juin, ne formaient pas, comme l’esprit de parti l’a osé dire, le rebut de l’espèce humaine; ce n’étaient pas cent mille forcenés se ruant tout à coup, dans un accès de cupidité brutale, sur les riches pour les égorger; nulle part non plus on n’a vu, (^ue je sache, ces inisérahles aiox gages de factions, signalés par une presse envenimée, et auxquels on payait, à raison de tant par heure, le salaire d’une besogne de meurtre, de viol et d’incendie. S'il en eût été ainsi, une telle bande de malfaiteurs, en la supposant plus nombreuse encore, n’aurait pas tenu un seul jour, à la clarté des deux, contre Fart et la discipline

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