A TOUS LES TRAVAILLEURS
« Nous, délégués des ouvriers au Luxembourg, nous, voués corps et âme à la République, pour laquelle, comme vous tous, nous avons combattu, nous vous prions, au nom de cette liberté si durement achetée, au nom de la patrie régénérée par vous, au nom de la fraternité, de l’égalité, de ne pas joindre vos voix et votre appui à des voix anarchiques, de ne pas prêter vos bras et vos cœurs pour encourager les partisans d’un trône que vous avez brûlé ! Ces hommes sans âme; sans conviction, amèneraient inévitablcmentranarchie au milieu du pays, qui n’a besoin que de liberté et de travail.
« Nul ne doit prétendre désormais qu’au plus beau de tous les titres, à celui de citoyen. Nul ne doit essayer de lutter contre le véritable souverain, le peuple.
« Le tenter serait un exécrable crime, et quiconque l’oserait serait traître à l’honneur et à la patrie.
« La réaction travaille, elle s’agite ; ses nombreux émissaires feront luire à vos yeux un rêve irréalisable, un bonheur insensé.
« Elle sème l’or. Défiez-vous, amis, défiez-
vous. Attendez encore quelques jours, avec ce calme dont vous avez fait preuve et qui est la véritable force.
« Espérez, car les temps sont venus, l’avenir nous appartient ; n’encouragez pas par votre présence les manifestations qui n’ont de populaire que le titre ; ne vous mêlez pas à ces folies d’un autre âsfe.
« Croyez-nous, écoutez-nous, rien n’est maintenant possible en France que la République DÉMOCRATIQUE ET SOCIALE.
« L’histoire du dernier règne est terrible, ne la continuons pas ; pas plus éC empereur que de roi. Rien autre chose que la liberté., X égalité, la fraternité.
« Tel est notre vœu, tel doit être le vôtre, celui du peuple.
« Vive la République ! »
Certes, les hommes qui pensent et écrivent ainsi ne sont ni des brutes, ni des anarchistes. Si les représentants bien intentionnés avaient eu l’idée très-simple de constater la vérité par eux -mêmes, ils n’auraient pas servi, comme ils le firent, les passions des partis. Ces partis voulaient en finir; et ce n’était pas uniquement avec les ateliers nationaux qu’ils voulaient en finir, c’était avec la Révolution, avec la liberté, avec la République.
L’homme qui exerça dans ces jours mauvais l’influence décisive, celui qui, par une longue et habile tactique déjà signalée, contribua le plus à amener les esprits, dans la commission d’abord, puis, dans l’Assemblée, à cette pensée à ce mot terrible : il faut en finir, ce fut sans contredit M. de Falloux. Il fut à ce moment l’organe principal, le seul courageux, le plus éloquent de la réaction. Son nom reste attaché à la mesure funeste de la dissolution violente qui jeta les ateliers nationaux dans l’insurrection.
Il ne sera donc pas sans intérêt de nous occuper un moment de ses antécédents et de son caractère afin de mieux apprécier le rôle qu’il lui a été donné de jouer dans des circonstances si grandes.
Né en Anjou, d’une famille aisée, récemment anoblie, en faveur de laquelle Louis XVIII créait, en 1823, un majorât avec le titre de comte, Alfred de Falloux avait reçu de la nature une intelligence déliée, un certain charme de paroles et de manières. Sa mère, dont la jeunesse s’était passée à la cour de Louis XVI, lui communiqua de bonne heure l’esprit d’insinuation et l’art de bien dire. Lorsque le jeune Falloux, en quittant le collège d’Angers, où il avait été élevé, vint à Paris pour y faire son entrée dans le monde, une autre femme, par une influence analogue, mais supérieure, acheva de le former dans la politique. C’était une étrangère, une Russe convertie au catholicisme par M. de Maistre, et qui s’était créé à Paris, par son esprit très-fin, par ses grâces mélangées de dévo- I tion et de mondanité, un cercle nombreux où l’on voyait assidus les membres du haut clergé et les hommes actifs du parti clérical. Ce fut à cette époque, sous une inspiration féminine et sous un patronage jésuitique, qu’ Alfred de Falloux, flatté et caressé comme un homme dont on attendait beaucoup pour la cause de l’Eglise, fut initié aux mystères de la politique cléricale. Dès l’année 1840, il publiait une histoire de Louis XVI, puis une brochure sur la Saint-Barthélemy, qui furent suivies bientôt de l’histoire de saint Pie V. Ces différents ouvrages révèlent, avec une audace propre à la jeunesse et avec une sincérité qu’on ne retrouvera pas plus tard, tout un ■ ensemble de doctrines dont l’auteur fera constamment la règle de sa vie, et qu’il appliquera au gouvernement de l’Etat, le jour où la révolution lui donnera sa part de pouvoir. Dans l’histoire du pape Pie V, qu’il considère comme la plus haute personnification de ce qu’il appelle \id, grande 'politique de V Église, M. de Falloux prend à tâche de glorifier l’institution de l’inquisition et de justifier tous ses actes. Par une suite de raisonnements tirés de l’axiome que la fin justifie les moyens, la guerre aux hérétiques y est proclamée légitime et sainte ; la tolérance y est présentée
comme le résultat d’une indifférence coupable (I). A la vérité, suivant M. de Falloux et l’école dont il est un des plus fervents adeptes, l’État étant aujourd’hui athée, les moyens employés par l’Église aux temps de foi no sont plus applicables. L’inquisition ne serait plus qu’une erreur, sans bénéfice pour la société. Il s’agit, avant toute chose, pour les croyants, de restaurer la foi, la théocratie; cela ne peut se faire qu’en renversant les pouvoirs athées.
Pour renverser ces pouvoirs, il faut la liberté. M. de Falloux préconise en conséquence la liberté. Il la veut, il l’aime presque, non pas en elle-même, comme un principe sacré qui découle de la nature de l’homme et consacre sa dignité, mais comme un moyen transitoii’e, dont à l’occasion les gens habiles peuvent tirer un parti meilleur que le despotisme. Quand le gouvernement théocratique sera restauré, alors seulement, selon M. de Falloux, on pourra rétablir les institutions des siècles de foi, qui firent, avec la puissance des Pie V et des Philippe II, la félicité du monde.
C’est sous l’inspiration de ces doctrines, réprouvées par la partie saine du clergé, qui n’ose toutefois les désavouer publiquement, que M. de Falloux donna son adhésion au gouvernement républicain.
Entré, depuis 1840, dans la vie politique, ayant acqûis déjà l’expérience de la tribune et la pratique des coteries parlementaires dans l’ancienne Chambre, où il avait brillamment débuté par un discours sur le mandat auquel M. Guizot avait répondu, M. de
(1) « Quand l’État et la religion sont solidaires, dit M. de Falloux, quand la société civile repose entièrement sur la foi religieuse, attaquer la foi, c’est ébranler l’ordre social. On a donc pu faire légitimement contre les hérétiques et les impies, ce qu’on fait aujourd’hui contre ceux qui prêchent, ou conspirent contre le gouvernement établi. » — « La tolérance, dit-il encore dans ce livre curieux, n’était pas connue des siècles de foi, et le sentiment que ce mot nouveau représente ne peut être rangé parmi les vertus que dans un siècle de doute. Auti-efois, il y avait en immolant l’homme endurci dans son erreur toute chance pour que cette erreur périt avec lui, et que les peuples demeurassent dans la paix de l’orthodoxie »
'IROISIEME PARTIE
Falloiix, que sa naissance et ses idées rendaient hostile au gouvernement du justemilieu, comprit tout de suite l’avantage que donnerait à son parti la liberté absolue de discussion et de presse, proclamée par le gouvernement provisoire. Aussi, dans les réuni(ms électorales de son département, donnat-il des éloges immodérés à ce gouvernement, parlant en toutes circonstances, avec une chaleur qui ressemblait à de renthousiasme, de la liberté et des droits du peuple (1). Il allait jusqu’à proclamer, dans un discours prononcé à Angers, en mars 1848, que la révolution ayant emporté ce qu'on appelait les loulerards de la société, ce qiiil appelait, lui, ses garde-fous, la société ne pouvait désormais être sauvée cque par la liberté (2).
Dans l’embarras où se trouvaient les partis monarchiques eiv face d’une révolution dont ils ne pouvaient triompher que par la ruse, M. de Falloux, avec son esprit pénétrant et ses aptitudes à l’intrigue, était assurément le guide le plus habile. Lui-même se sentait appelé à ce rôle.
A son arrivée à Paris, il déploya, malgré sa santé débile, une activité extrême. Se hâtant de reconnaître le terrain oîi il allait prendre ses dispositions, il observa avec attention les hommes sur lesquels il serait utile d’exercer de l’influence. Ses premiers empressements furent pour M. de Lamartine, le seul membre du gouvernement qui, par ses relations, tînt à l’ancienne société légitimiste, et qui, par sa femme, très-fervente catholique, n’était pas sans rapport avec le parti clérical ;
(1) Le 3 mars, il écrivait dans une lettre citée par l'Univers : » Les instincts du peuple de Paris sont d’une générosité, d’une délicatesse qui surpassent celles do beaucoup de corps politiques qui ont dominé la France depuis soixante ans. On peut dire que les combattants, les armes à la main, dans la double ivresse du danger et du triomidie, ont donné tous les exemples sur lesquels n’ont plus qu’à se régler aujourd’hui les hommes de sang-froid ; ils ont donné à leur victoire un caractère sacré. »
(2) On raconte qu’après le coup d’Ktat du 2 décembre, M. de Falloux changeait d’avis. Visité au mont Valérien par M. de Persigny, il le félicitait de son heureuse aitdace. « Je l’avoue tout bas, à cause de mes collègues, disait le grand politique, mais au fond, je pense que vous avez bien fait. »
mais, tout en cultivant M. de Lamartine, il ne négligeait pas M. Marrast. A peine eut-il entrevu les chances politiques du général Cavaignac, qu’il se tourna de son coté. En même temps, il flattait, en la personne de M. Pierre Leroux, le socialisme, et dès les premières manifestations favorables au prince Louis Bonaparte, il se rapprocha de M. de Persigny, Il jouait avec une facilité merveilleuse ce personnage multiple, en gardant toujours dans son langage sobre et contenu, dans ses manières pleines de réserve, une sorte de dignité modeste qui cachait à tous les yeux son ambition et ses haines profondes.
Ce fut lui qui, à l’ouverture de l’Assemblée, décida son parti à porter au fauteuil M. Bûchez, dont les idées révolutionnaires, singulièrement rattachées au dogme catholique, convènaient mieux à sa politique que le républicanisme rationnel et libéral de la majorité. Il tâcha de se faire nommer membre de tous les comités importants. Il sut prendre de l’ascendant dans le comité du travail et dans la commission des ateliers nationaux ; il y accusa, sans ménagements, le pouvoir exécutif, et particulièrement le ministre des travaux publics; il peignit les ateliers nationaux sous les couleurs les plus effrayantes. Du moment que M. de Falloux fut nommé rapporteur de la commission, la dissolution immédiate fut assurée. Cependant, comme il craignait toujours un retour de l’opinion, il se hâta, pensant ainsi engager ses collègues, d’annoncer au dehors une résolution qui n’était pas encore prise ; il dit partout que la dissolution était prononcée (1).
Dans le même temps, sur l’ordre de la commission exécutive, le ministre des D'avaux publics signait, le 21 juin, un arrêté qui invitait tous les ouvriers de dix-huit à vingtcinq ans à s’enrôler immédiatement dans l’armée, ou bien à se tenir prêts à partir pour aller faire, dans les départements qui leur seraient désignés, des terrassements à la tâche,
(1) Elle ne le fut qu’après l’insurrection, dans la séance du 28 juin, par l’Assemblée nationale.
Le lendemain, 22, un premier convoi d’ouvriers partait pour la Sologne.
Cette mesure était dure à l’excès et d’autant plias insupportable qu’il était impossible d’y reconnaître autre chose qu’un expédient pour se débarrasser, à Paris, d’une force à laquelle on ne savait pas trouver d'emploi.
Cette espèce de recrutement arbitraire et superflu, dans un temps où l’on déclarait hautement ne pas vouloir la guerre; ces travaux de terrassements assignés à des hommes appliqués jusque-là à des industries délicates; cette première désignation d’un pays insalubre, ce n’était pas l’acte d’un gouvernement prévoyant, d’une République qui avait exalté au suprême degré, chez les prolétaires, le sentiment de l’honneur, l’orgueil individuel, le désir des grandes entreprises.
A la lecture de l’arrêt, l’indignation éclata dans les ateliers nationaux. Déjà, lorsqu’ils avaient vu le rapport de la commission confié à un homme dont les opinions royalistes leur étaient connues, les ouvriers étaient entrés en défiance ; maintenant, leurs soupçons semblaient confirmés.
Le soir même, plusieurs rassemblements se forment sur la place publique. « On veut nous envoyer mourir de la fièvre, se disent les ouvriers de l’un à l’autre; on veut, sous prétexte de défrichements dans un pays qui ne saurait rien produire, nous réduire à gagner quinze sous par jour; on nous proscrit; on a juré notre mort, la ruine de nos familles... Nous ne partirons pas. « Et, comme pour faire connaître cette résolution, ils parcourent les rues par bandes, en chantant la Marseillaise. Entre chaque strophe, des hommes en blouse crient : Vive Napoléon ! Dans la nuit, les délégués des ateliers et les délégués du Luxembourg se réunissent et décident de faire une protestation en masse. On se donne rendez-vous sur la place du Panthéon pour neuf heures du matin.
Le 22, à neuf heures, douze à quinze cents ouvriers des ateliers nationaux et des corporations, portant leurs bannières, se dirigeaient
vers le Panthéon. Sur leur route, ils rencontrent un de leurs lieutenants, nommé Pujol; celui-ci les arrête; il leur dit qu’ils se trompent; que ce n’est pas au Panthéon qu'il faut aller, mais au siège même du gouvernement, au Luxembourg. A cette proposition, on bat des mains; Pujol se place à la tête de la colonne; on se remet en marche. Depuis un certain temps, cet homme exerce sur les ouvriers un ascendant extraordinaire. Il est doué d’une sorte d’éloquence naturelle, à laquelle il sait donner un tour mystique, qui répond à la disposition générale des esprits, accoutumés dans les clubs et dans les banquets à entendre les orateurs socialistes emprunter leurs textes et leurs métaphores aux Ecritures. Généralement le peuple était comparé, dans ces harangues, au Christ flagellé, outragé, crucifié par les'grands sur la terre ; et jamais cette image, quoique incessamment répétée, ne manquait de produire un grand effet. A la réouverture du club de Blanqui, le 15 juin, on applaudissait avec frénésie le président Esquiros, qui représentait l’Assemblée nationale et la commission exécutive souffletant tour à tour le peuple couronné d’épines, en lui criant : « Devine qui t’a frappé? »
Pujol était l’auteur d’un pastiche des Pao'oles d'un croyant^ intitulé la Prophétie des jours sanglants, où il mêlait le plus bizarrement du monde, le rent de la colère de Dieu avec la grife de Targuin; le sang d'Alel et le baiser de Judas avec les mousquets, les baïonnettes et les cavernes mystérieuses de la royauté.
La dernière strophe de ce dithyrambe politique faisait un appel direct aux ressentiments qui couvaient dans le cœur du peuple.
« Ils espèrent réserver les jours d’agonie pour le peuple, y disait le Prophète des jours sanglants, en parlant des hommes qui gouvernaient la République, et garder pour eux les fêtes et l’ivresse de l’or. »
Ces sortes de déclamations remuent fortement les esprits incultes. Pujol était devenu le harangueur favori des ateliers nationaux.