‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 221 sur 266 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

sur une immense étendue de rues et de carrefours qu’il ne connaît pas, où l’insurrection occupe les positions les plus favorables, il parvient, pendant tout un jour, par la rapidité et l’audace de ses manœuvres, à tromper l’ennemi sur l’état des forces dont il dispose, et à étourdir ses propres troupes, auxquelles il ne laisse pas le loisir de se compter.

On le voit partout sur les points menacés. Tantôt il franchit, sur le pavé glissant où son cheval tient à peine, toute la longueur d’une rue; tantôt, au contraire, il ralentit le pas et s’avance nonchalamment, son cigare à la bouche, sous le feu croisé des balles, vers la barricade où tous les fusils l’ajustent, en gourmandant gaiement ses soldats, comme il le pourrait faire en un jour de parade. Et cette valeur brillante, cette intrépidité de tous les instants, qui étonne les plus intrépides, elle est d’autant plus admirable que Lamoricière, qui ranime et relève autour de lui tous les courages, loin de s’abuser sur les chances d’une lutte trop inégale, s’en exagère encore le péril. Il laisse échapper une exclamation de surprise en apprenant avec quelle bravoure la garde nationale a enlevé, sans le secours de la troupe, les premières barricades. Il la considérait à peu près comme nulle, dans son plan d’opérations, ou plutôt il craignait qu'elle ne se jetât, comme au 24 février, entre le peuple et l’armée. Plus que personne, il se défiait de la garde mobile; il soupçonnait partout la trahison ; il appréhendait à toute minute de voir la démoralisation gagner les soldats. Enfin, il jugeait sa position tellement difficile, qu’il envoyait dire au général Cavaignac, que, à moins de prompts renforts, il ne répondait pas de tenir jusqu’au soir contre une insurrection dont la confiance semblait croître de minute en minute, et décelait à coup sùr des ressources cachées.

Sur la place Lafayette, et dans les rues voisines, un combat acharné durait depuis plusieurs heures. Les insurgés y ont construit, avec des tonneaux d’arrosage, des planches et des pavés, une barricade très-haute.

que défendent les ouvriers mécaniciens de la Chapelle-Saint-Denis, commandés par le capitaine de la garde nationale Legénissel, dont la compagnie entière a passé à l’insurrection.

Les insurgés occupent aussi les maisons qui forment l’angle de la place et des rues Lafayette et d’Abbeville. Un peu plus bas, deux autres barricades, également fortes, barrent la rue Bellefonds et la rue du Faubourg-Pois^ sonnière, à la hauteur de la fabrique de gaz. Cette position est formidable. Plusieurs bataillons de la deuxième légion, quelques compagnies du 7* léger et de la garde mobile, commandés par le général Lafontaine, arrivent successivement par le faubourg Poissonnière, où les insurgés n’ont pas opposé de ré^r sistance, en vue de la barricade qui traverse la place Lafayette. On fait les trois sommations, mais inutilement. Le feu commence. Les insurgés ripostent. Pendant vingt minutes, les balles pleuvent des deux côtés et frappent un grand nombre de combattants. Le général Lafontaine fait battre la charge ; on marche sur la barricade la baïonnette eu avant; une trentaine de soldats, pour protéger ceux qui montent à l’assaut, brisent les portes des maisons à coups de crosse et s’emparent des fenêtres de vive force. Enfin la barricade est enlevée; mais l’avantage est chèrement payé. Les insurgés ont montré un courage et un sang-froid qui étonnent la troupe. La garde nationale a perdu une vingtaine d’hommes. Le sang rougit les pavés. On voit passer sur un brancard le brave Lefèvre, qui commandait en second le troisième bataillon de la 2® légion, et qui s'est avancé avec quelques tirailleurs jusqu’à l’angle des rues de Dunkerque et de Denain. Atteint mortellement d'une balle au foie : « La barricade est-elle prise? dit-il d’une voix expirante à ceux de ses camarades qui viennent l'entourer. — Elle est à nous ! lui répondent-ils. — Eh bien ! vive la République ! >» murmure Lefèvre en élevant sa main avec effort ; et chacun s’unissait en silence à la noble simpli-

cité d’un patriotisme qui, à ce moment, rem-r plissait et exaltait tous les cœurs.

Dans le même temps, une colonne de troupes, <;ommandée par le général Rapatel, poussait jusqu’au faubourg Saint-Denis, attaquait au pas de course et prenait successivement, en moins d’une demi-heure, cinq barricades élevées à une très-petite distance l’une de l’autre dans la rue Saint-Laurent et autour de l’église du même nom. Le commandant Bassac, à la tête du 5* bataillon de la garde mobile, affrontait le feu avec une intrépidité qui électrisait sajeune troupe. Quatre insurgés périssent de sa main ; il en désarme deux autres. Le général Rapatel, qui voit ces prodiges de courage, va vers lui, lui tend la main, et l’embrassant sous le feu de la barricade ; « Vous et votre bataillon, lui dit-il, vous vous couvrez de gloire. »

Rien n’était plus vrai ; la bravoure des enfants de la garde mobile, en cette première et terrible épreuve , ne saurait même être imaginée par ceux qui n’en ont pas été témoins. Le bruit des décharges, le sifflement des balles, leur semblent un jeu nouveau qui les met en joie. La fumée, l’odeur de la poudre les excite. Ils courent à l’assaut, grimpent sur les pavés croulants, se cramponnent à tous les obstacles avec une agilité merveilleuse. Une fois lancés, nul commandement ne les saurait plus retenir; une émulation jalouse les emporte et les jette au-devant de la mort. Arracher un fusil des mains sanglantes d’un combattant, appuyer sur une poitrine nue le canon d’une carabine, enfoncer dans des chairs palpitantes la pointe d’une baïonnette, fouler du pied les cadavres, se montrer, debout, le premier, au plus haut de la barricade, recevoir sans chanceler des atteintes mortelles, regarder en riant couler son propre sang, s’emparer d’un drapeau, l’agiter audessus de sa tète, défier ainsi les balles ennemies, c’étaient là, pour ces débiles et héroïques enfants de Paris, des ravissements inconnus qui les transportaient et les rendaient insensibles à tout.

Il ne fallut pas moins que ce transport de jeunesse et cette folie de gloire, soutenus par la valeur brillante et calme des officiers de l’armée, pour entraîner les régiments et la masse de la garde nationale. Si la garde mobile avait passé à l’insurrection, comme on l’appréhendait, il est à peu près certain que la victoire y eût passé avec elle.

Cependant un jeune garde national, M. Dreyfuss, qui s’était offert au général Lamoricière pour faire, à ses côtés, le service périlleux d’aide de camp, arrivait auprès du général Cavaignac. Il lui explique brièvement la situation des troupes; les pertes nombreuses qu’elles ont déjà faites ; l’impossibilité où elles sont de garder leurs avantages dans un espace immense où la population protège l’insurrection. Il lui dit les actes presque insensés de valeur que fait le général pour animer les soldats. A ce récit, Cavaignac a peine à contenir son émotion ; son angoisse intérieure est cruelle. Il voit, à n’en pouvoir douter, qu’il n’a sous la main que des forces insuffisantes. Il écoute depuis quelques heures avec impatience ou dédain les récits confus et troublés par la peur que viennent, à toute minute, lui faire les officiers de la garde nationale, les maires et les représentants; mais en apprenant que Lamoricière, dont les rapports ont été jusque-là pleins de confiance, demande qu’on vienne à son secours, il se sent saisi d’une inquiétude extrême.

Il connaît d’ancienne date la bravoure de Lamoricière ; il a vu avec quelle ardeur de dévouement, abjurant leurs anciennes querelles, il vient d’accepter de ses mains un commandement subordonné. S’il demande du secours, c’est qu’il est dans une situation désespérée.

« Dites au général que je vais moi-même lui conduire du renfort, » dit Cavaignac à M. Dreyfuss. Presque aussitôt il monte à cheval et s’avance par les boulevards vers le Chàteau-d’Eau à la tête d’une forte colonne d’attaque.

Le général Cavaignac est escorté des repré-

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