TROISIEME PARTIE
ATTAQaii; DE L\ BARRICADE DU PETlT-l’ONT (p. 442).
Un détachement d’une cinquantaine d’hommes environ de la 2® légion, escortant les tambours qui battent le rappel, descendait le boulevard, sans se douter que les insurgés fussent si proches, lorsqu’il se voit inopinément en face de la barricade. Les gardes nationaux font signe de ne pas tirer et continuent d’avancer jusqu’à quarante pas environ; mais, soit qu'on n’ait pas compris leur signe, soit qu’on n’entienne pas compte, une fusillade, partie de la terrasse d’une maison qui forme l’angle du boulevard Bonne-Nouvelle et du faubourg Saint-Denis, les prend en écharpe ; une dizaine d’entre eux tombent morts ou blessés. Au bruit des coups de feu, plusieurs gardes nationaux accourent isolément ; bientôt on voit arriver un bataillon de la 2® légion, commandé par le lieutenant-colonel Bouillon, et une compagnie de la 3* légion, sous les or¬
dres du commandant Leclerc. Le représentant Coraly est avec eux.
Accueillis par un feu terrible, ils avancent résolùment sur la barricade ; une seconde décharge les force à reculer. Les insurgés qui descendent de la barricade, d’autres qui sortent en foule des maisons, les enveloppent. Une lutte s’engage ; on se bat corps à corps ; douze gardes nationaux sont tués; une quarantaine d’autres, parmi lesquels MM. Thayer et de Sussy, sont blessés grièvement. Rien n’ébranle cependant les courages. Les gardes nationaux reviennent à la charge avec vigueur. Le chef des insurgés, qui, debout sur une voiture renversée, son drapeau à la main, commande le feu, est atteint mortellement.
On croit le combat terminé ; mais, au moment où le' drapeau échappe au chef, une jeune fille, qu’on n’avait pas aperçue jusque-
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là. le saisit; elle l’élève au-dessus de sa tête; elle l’agite d’un air inspiré. Les cheveux épars, les bras nus, vêtue d’une robe de couleur éclatante, elle semble défier la mort. A cette vue, les gardes nationaux hésitent à faire feu; ils crient à la jeune fille de se retirer; elle reste intrépide; elle provoque les assaillants du geste et de la voix; un coup de feu part; on la voit chanceler et s’affaisser sur ellemême. Mais une autre femme s’élance soudain à ses côtés; d’une main elle tient le corps sanglant de sa compagne, de l’autre elle lance des pierres aux assaillants. Une nouvelle décharge retentit ; la voici qui tombe à son tour sur le cadavre quelle tenait embrassé. A ce moment terrible, au plus fort de la fusillade, un chirurgien de la garde nationale quitte les rangs pour venir porter secours à ces femmes. Les voyant sans vie, il retourne, toujours au milieu du feu croisé des balles, vers les blessés de la garde nationale. La barricade est prise d’assaut ; les insurgés fuient vers le faubourg Saint-Denis. Le feu n’a pas duré moins d’une demi-heure.
Presque au même moment paraît sur le boulevard, venant du côté de la Madeleine, la tête de la colonne que commande le général Lamoricière. Il est environ deux heures et demie. Le général Lamoricière vient établir son quartier général au Château-d’Eau. Il commande en chef à quatre colonnes qui doivent opérer simultanément dans le faubourg Poissonnière, dans les faubourgs Saint-Martin, Saint-Denis et du Temple. Sa position est critique ; on n’a pu lui donner que quatre à cinq mille hommes, avec lesquels il lui faut occuper la vaste surface qui s’étend, dans une direction, depuis l’extrémité du faubourg du Templejusqu’à l’église de la Madeleine ; dans l’autre direction, depuis le haut de la rue de Clichy jusqu’au palais du Louvre., ■
Son premier soin est d’envoyer reconnaître les positions de l’ennemi. Les rapports sont mauvais. La lutte est engagée partout et reste au moins indécise entre les insurgés, qui paraissent très-résolus, et la troupe qui montre
] peu d’ardeur. A la Villette, les insurgés se sont emparés de vingt-cinq caisses de mousquetons. Le général Clément Thomas, accompagné de MM. Jules Favre et Landrin, qui a parcouru au pas de charge la rue Saint-Antoine, et s’est avancé jusqu’à la rue Culture- Sainte-Catherine, près l’église Saint-Paul, à la tête d’un détachement de la première légion, du 21* de ligne et d’un escadron de dragons, a reçu deux balles dans la cuisse à l’attaque de la barricade, qu’il enlève au bout d’une demi-heure seulement, après quatre assauts où il laisse plus de cinquante tués ou blessés.
Le représentant Dornès, à la tête d’un détachement de gardes mobiles, a voulu essayer de parlementer à une barricade du faubourg Saint-Martin; il est atteint dangereusement. Sur la place des Vosges, deux cents gardes nationaux, tenus en échec par les insurgés, tirent, par mégarde, sur la garde mobile, qui arrive à leur secours; huit hommes morts et quinze blessés sont victimes de cette méprise. Dans le faubourg Poissonnière, les insurgés occupent les barrières Rochechouart, Poissonnière, de la Villette ; ils s’appuient sur Montmartre et la Chapelle-Saint-Denis, oü la population entière et la garde nationale font cause commune avec eux.
Il serait impossible au général Lamoricière, qui n’a en ce moment sous ses ordres que deux pièces de canon, deux escadrons de lanciers, deux bataillons de gardes mobiles, deux bataillons de la 2® légion et quelques détachements du 11® léger, de prendre l’offensive. Inquiet sur ses derrières, obligé d’attaquer à la fois les barricades du faubourg Saint-Denis et du faubourg Saint-Martin, celles du Temple qui avancent et menacent son aile droite, il ne peut songer qu’à barrer aux insurgés le chemin de l’Hôtel-de-Ville, en gardant le bas des faubourgs, principalement l’extrémité des rues qui ouvrent sur le boulevard. Mais cela seul est d’une difficulté excessive. Le général Lamoricière accomplit là des prodiges d’habileté, Forcé d’agir avec une poignée d’hommes