TROISIÈME PARTIE
Quelques protestations ayant accueilli ces paroles : « C’est aux républicains que je m’adresse, » reprend M. Flocon, en se tournant vers la gauche. « A tout le monde, alors, » s’écrie-t-on sur les bancs de la droite. « C’est aux républicains que je parle , » répète M. Flocon. « Il n’y a que des républicains ici, « s’écrient les mêmes voix. « Eh bien ! reprend encore M. Flocon , je parle non-seulement pour l’Assemblée, où il n’y a que des républicains, mais je le déclare bien haut, afin que du dehors on m’entende, tous ces efforts, tout ce désordre, n’ont qu’un but : c’est le renversement de la République et le rétablissement du despotisme. »
Une vive sensation est produite par ces paroles et par l’accent avec lequel elles sont prononcées ; chacun cherche à en pénétrer le sens caché. Mais tout à coup les regards se portent vers la tribune ; M. de Falloux vient d’y monter ; il attend que le silence soit rétabli. Sa physionomie est plus composée encore que d’habitude ; il tient un papier à la main ; c’est le. rapport de la commission des ateliers nationaux. Un représentant, M. Raynal, se lève de son banc avec vivacité ; il s’oppose à une lecture inopportune, dit-il, et dangereuse dans un pareil moment. “ Lisez ! lisez! crie la droite à M. de Falloux.
Alors, M. de Falloux, sans émotion, sans trouble, et comme si l’on était en pleine paix dans Paris, en pleine sécurité dans l’Assemblée, commence la lecture du rapport. Il déclare que la seule voie de salut, dans la crise industrielle, commerciale et agricole qui inquiète le pays, c’est la dissolution, immédiatement opérée par le pouvoir exécutif, des ateliers nationaux. Et, de peur qu’on ne le comprenne pas suffisamment, il insiste, il répète sa pensée en en changeant l’expression.
Il demande la dispersion radicale de ce foyer actif d’agitation stérile ; puis il propose un décret qui, sous trois jours, dissout les ateliers nationaux.
A peine M. de Falloux a-t-il achevé la lecture de ce rapport, que M. Corbon le rem- i
place à la tribune et annonce à l’Assemblée, au nom du comité des travailleurs, un projet de décret sur la même question. C’est une sorte de protestation contre le rapport de M. de Falloux. M. Corbon dit que les ateliers doivent être modifiés, mais qu’il ne faut pas procéder à leur dissolution sans donner aux travailleurs les garanties qu'ils exigent. De violents murmures l’interrompent. « Qu’ils demandent, » dit-il en se reprenant. Puis, malgré la défaveur avec laquelle M. Corbon se voit écouté, il continue et donne lecture d’un projet de décret ainsi conçu :
« Art. I®*^. Les associations de travail entre ouvriers sont protégées et encouragées par la République. Les conditions de chaque association sont librement débattues et arrêtées entre les intéressés.
« Art. 2. L’Etat n’intervient que par les encouragements qu’il fournit. Les encouragements de l’État sont indépendants des institutions de crédit destinées à favoriser le travail agricole et industriel. »
Le rapport de M. Corbon, dont toutes les expressions sont ménagées, son projet de décret qui, pour n’être pas la consécration du droit au travail, reconnaît cependant la légitimité et l’utilité des associations, aurait peut-être, s’il eût été adopté par acclamation, fait tomber les armes des mains de cette partie honnête et loyale de l’insurrection à laquelle les menées des factieux n’avaient point eu de part, et qui s’était soulevée uniquement dans la pensée que l’Assemblée nationale voulait, comme le pouvoir exécutif, se débarrasser des prolétaires. L’association était, en ce moment, l’idée fixe des ouvriers de Paris. Ils voyaient sous cette forme tous les progrès qu’ils avaient attendus de la proclamation de la République. On leur avait persuadé que la bourgeoisie et le gouvernement, influencés par les royalistes, s’opposaient à l’association, dans la crainte que le prolétariat y trouvât la force de s’arracher à la tyrannie des patrons, ou, comme on parlait alors, que le travail s’affranchît du capital.
M. Corbon , ouvrier lui-même, connaissait bien cette disposition du prolétariat ; son projet était conçu dans un esprit d’humanité et de véritable politique, que l’Assemblée, troublée par la peur du socialisme, travaillée et trompée par des hommes de parti, ne voulut ou ne sut pas comprendre ; elle ne donna aucune marque d’assentiment au rapport et prononça la question préalable.
Quelques instants après, M. Garnier-Pagès vint excuser la commission exécutive de ne s’être pas rendue plus tôt au sein de l’Assemblée. « Elle a été tout occupée, dit-il, à prendre des mesures de vigueur; elle en va prendre de plus vigoureuses encore. » Il déclare (\\i\\/aut en finir. L’Assemblée répond par le cri de : « Vive la République ! »
M. de Lamartine paraît à son tour. Il conjure l’Assemblée de ne pas aller aux barricades comme on l’a annoncé. « C’est aux membres du pouvoir exécutif à s’y rendre ; c’est à eux, dit-il, d’aller où la gloire les appelle. « Puis il monte à cheval pour se joindre à la colonne du général Cavaignac, dont j’ai dit plus haut la marche. Le président suspend la séance jusqu’à huit heures du soir.
Quand l’Assemblée se réunit de nouveau, l’aspect de Paris est lugubre ; les maisons sont hermétiquement fermées, les rues désertes ; un silence sinistre plane sur la ville. De loin en loin, quelques décharges, quelques coups de feux isolés, annoncent que la nuit n'apporte pas la fin, mais la suspension momentanée des hostilités, nécessitée par les ténèbres. On entend à distance, sur la rive droite, battre la générale. Le tocsin sonne dans les faubourgs. Les représentants voudraient paraître calmes, mais l’anxiété la plus vive se lit sur les visages. Chacun apporte des nouvelles de son quartier. Tous sont persuadés que l’insurrection se propage ; on lui suppose un plan savamment combiné ; on dit que les barricades sont construites selon toutes les règles de l’art des fortifications ; les soldats, dit-on, sont peu animés. On
doute beaucoup de l’efficacité des mesures prises par la gouvernement ; la garde nationale, qui a perdu beaucoup de monde, se défie à l’excès de la commission exécutive ; tout le monde est d’accord sur un point : c’est que, soit trahison, soit négligence, la troupe est partout insuffisante.
Cependant, M. Considérant est monté à la tribune. Il apporte une proclamation aux ouvriers qu’il a rédigée de concert avec M. Louis Blanc, et qu’ont signée M. Jules Simon et une soixantaine de représentants. « Cette proclamation a pour but, dit-il, de rassurer les ouvriers sur leur sort, de leur faire comprendre que leurs souffrances ont été engendrées par la fatalité des choses et non par la faute des classes ou des hommes ; elle leur annonce que l’Assemblée nationale veut consacrer, par tous les moyens possibles et pratiques, le droit qu’a tout homme en venant au monde de vivre en travaillant ; qu’elle veut développer, par des subventions et des encouragements de toutes sortes, ce grand principe de l’association, destiné à unir librement tous les intérêts, tous les droits. » M. Considérant demande à l’Assemblée de nommer une commission, afin d’entendre la lecture de sa proclamation. M. Baze s’y oppose. « Il ne faut pas, dit-il, que l’Assemblée tienne un langage opposé aux actes du gouvernement; il faut laisser faire le général Cavaignac. » La proposition de M. Considérant est écartée. Quelques instants après, M. Caussidière la reproduit sous une autre forme. Il supplie l’Assemblée d’envoyer un certain nombre de représen- ! tants, accompagnés d’un membre de la com- I mission exécutive, dans les faubourgs, ce soir I même, à l’instant, sans perdre une minute, et de lire aux flambeaux, devant les barricades, une proclamation conciliante. C’est à peine si on écoute. « On ne raisonne pas avec les factieux, s’écrie M. Bérard, on les bat! » M. Caussidière reprend avec chaleur, affirme qu’en accédant à ce qu’il propose, l’Assemblée ramènera l’ordre et fera cesser l’effusion du sang. Comme il sait qu’on le sus-