TROISIÈME PARTIE
pecte, il offre de se mettre à la tête de la députation, de se livrer en otage. « Mais, de grâce, dit-il, ne perdez pas de temps, empêchez Paris de s’entr’égorger demain ; n’attendez pas d’autres nouvelles. Les clubs du désespoir sont en permanence ! — Vous parlez comme un factieux : à l’ordre ! ». s’écriet-on.
M. Duclerc, au nom du gouvernement, prie l’Assemblée de ne pas se faire « pouvoir des rues. « Une catastrophe peut arriver, dit-il, alors où serait le gouvernement?
L’Assemblée, après avoir rejeté la proclamation de M. Considérant et la proposition de M. Caussidière, adopte une proclamation à la garde nationale que propose M. Senard. Cette proclamation, en parlant de l’incendie qui déjà désole la cité, des formules du communisme et des excitations au pillage, qui se produisent sur les barricades, déclare que le crime des insurgés est à découvert, et que l’Assemblée ne reculera devant aucun effort pour faire son devoir, comme la garde nationale fait le sien.
C’était renoncer à tout espoir de conciliation. C’était donner à l’insurrection un caractère tellement odieux, qu’elle ne pouvait plus prendre conseil que du désespoir. Cependant l’Assemblée, en adoptant cette proclamation, n’est pas aussi résolue à la guerre à outrance qu’elle peut le paraître; elle hésite, elle ne sait ce qu’elle doit vouloir. Ceux qui parlent de clémence lui semblent des traîtres; ceux qui conseillent des mesures extra-légales étonnent sa conscience. M. Degousée, qui demande l’arrestation de tous les rédacteurs de journaux socialistes, n’est pas écouté. La séance reste un moment suspendue.
A dix heures, un vif mouvement de curiosité se manifeste ; le général Cavaignac monte à la tribune ; on l’écoute dans un silence profond. Le général en chef paraît extrêmement triste. Il regrette, dit-il d’une voix brève et saccadée, de n’avoir pas de renseignements complets à donner à l’Assemblée ; il n’y a pas de rapports des généraux. La résistance a été
malheureusement bien énergique. Les barricades sont encore debout ; mais les régiments des environs de Paris sont en route. Il ne doute pas que la garde nationale des départements n’arrive promptement. Il annonce que pendant la nuit les troupes resteront massées autour de l’Assemblée.
On se sépare sur ces paroles peu rassurantes du général en chef. La consternation est dans tous les esprits. Le président, le bureau de l’Assemblée et un certain nombre de représentants, passent le reste de la nuit au Palais- Bourbon.
Le lendemain 24, à huit heures du matin, la séance est reprise. On entend gronder le canon et la fusillade. Les bruits les plus contradictoires circulent. Selon les uns, l’insurrection est refoulée et concentrée sur un point ; selon d’autres, elle avance et menace à la fois l’Hütel-de-Ville et l’Assemblée. M. Senard vient mettre fin à ces doutes. D’un ton grave, il lit un rapport d’après lequel les insurgés étendraient leurs moyens d’action : « Il est impossible, dit M, Senard, d’opérer une solution prompte, à moins d’une lutte énergique. Il faut que l’Assemblée réponde à l’admirable dévouement de l’armée et de la garde nationale. ». Alors il propose un décret par lequel l’Assemblée adopte, au nom de la République, les veuves et les enfants des citoyens morts pour la patrie. Il donne des nouvelles des représentants Bixio et Dornès, des généraux Bedeau et Clément Thomas. L’affliction et l’anxiété sont sur tous les visages ; la séance est encore une fois suspendue.
Pendant cette suspension, une décision de la plus grande gravité est prise.
On se rappelle que, depuis quelque temps, le parti des républicains modérés voulait remplacer la commission exécutive par un chef ûnique du pouvoir exécutif.
Le 22 juin, trente ou quarante membres de la réunion du Palais-National, voyant l’imminence de l’insurrection, avaient délibéré sur le choix qu’il conviendrait de faire en des circonstances si difficiles. Les noms de MM. Du-
pont (de l’Eure), Arago, Lamartine et même celui de M. Ledru-Rollin, ayant été successivement proposés et écartés, on se prononça pour le général Cavaignac et l’on décida que trois membres de la réunion, MM. Landrin, Ducoux, Latrade, se rendraient auprès de lui^ afin de sonder ses dispositions et de s’assurer qu’il accepterait le pouvoir, dans le cas où l’Assemblée renverserait la commission exécutive.
Dans le même temps, la réunion de la rue de Poitiers, composée exclusivement, à l’origine, de nouveaux parlementaires qui affectaient de n’appartenir à aucun autre parti qu’à celui qu’ils appelaient le parti de l’ordre, mais qui, en admettant tout récemment MM. Thiers et Berryer, avait pris un caractère politique beaucoup plus prononcé, délibérait également sur le renvoi de la commission exécutive et entrait, par l’entremise de M. d’Adelsward, en relations avec le général Cavaignac.
La réponse du ministre de la guerre aux membres de ces deux réunions fut la même. Le général était convaincu, disait-il, des inconvénients nombreux que présentait le partage du pouvoir dans les circonstances actuelles; il était à la disposition de l’Assemblée, si elle avait confiance en lui ; mais il entendait agir loyalement envers la commission exécutive, dont il était en ce moment le subordonné et ne voulait entrer en arrangement que sous la condition expresse quelle en serait prévenue.
Cependant l’opinion publique était si favorable à la formation d’un nouveau pouvoir, que, le 23, dès qu’on vit éclater l'insurrection, le bruit se répandit que le général Cavaignac était nommé chef du pouvoir exécutif. Ce bruit était prématuré. Nous avons vu que la commission, pressée de se retirer, avait répondu qu’elle ne pouvait consentir à se déshonorer en abandonnant son poste à l’heure du péril; mais, le 24, de grand matin, tout changea de face. L’insurrection prenait manifestement l’offensive ; elle cernait l’Hôtel-de-Ville. Le général Duvivier, qui remplaçait le général
Bedeau, déclarait que, sans des renforts considérables, il ne pouvait plus tenir; enfin, ce ] qui fut décisif, M. Recurt faisait savoir que la j garde nationale, qui n’avait pas de confiance ' dans la commission exécutive, ne marcherait pas si l’on ne déclarait Paris en état de siège et si l’on ne concentrait tous les pouvoirs entre les mains du général Cavaignac.
Forts de cette déclaration, quelques représentants se rendent, à huit heures du matin, au conseil de la commission exécutive ; ils lui annoncent ce qui se passe ; ils ajoutent que la réunion du Palais-National et celle de la rue j de Poitiers sont d’accord pour porter au pouvoir le général Cavaignac ; ils demandent , enfin, positivement à la commission de donner sa démission. MM. de Lamartine, Garnier- Pagès, Barthélemy Saint-Hilaire et Pagnerre s’y refusent encore formellement. Ils disent i que leur honneur est engagé, qu’il faut avant tout en finir avec l'insurrection dans la rue, j puis qu’on verra ensuite à prendre des mesures | politiques dans le conseil. Les partisans du général Cavaignac, voyant qu’il n’y a rien à obtenir de ce coté, décident d’agir directement par l’Assemblée.
Pendant ce temps, M. Senard et le général Cavaignac conféraient ensemble sur les conditions du pouvoir. Le général parlait en soldat. « Il ne connaissait pas la France, disaitil ; il ne connaissait pas l’opinion publique ; c’était aux hommes politiques à résoudre ce qui convenait au pays. Quant à lui, il était prêt à faire ce que l’on déciderait, à une condition toutefois, c’est qu’il resterait seul chargé du pouvoir exécutif et qu’il choisirait ses ministres là où il jugerait bon de les prendre. »
La réunion de la rue de Poitiers faisait quelques difficultés d’accepter cette dernière condition. M. Thiers n’ignorait pas que le général Cavaignac l’excluait positivement, lui et ses amis, de toute participation aux affaires; mais le danger pressait. C’était beaucoup, d’ailleurs, de renverser, par les mains des républicains, la commission exécutive, qui était
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