TROISIEME PARTIE
ferez connaître à l’Assemblée que i’ai rempli mon devoir?
Arrivé au Val-de-Grâce, le blessé éprouve un tel épuisement qu’il s’endort. Pendant son sommeil, les chirurgiens examinaient la plaie; l’os est brisé en plusieurs éclats; l’inflammation commence ; le moindre retard dans l’opération peut en compromettre le succès.
M. Baudens, chirurgien en chef, éveille le général ; « Votre blessure est grave, lui dit-il; il n’y a pas grand’chose à faire ; mon avis serait de vous séparer de cette jambe... — Vous croyez? dit le général, sans trahir la moindre émotion; allons, que votre volonté soit faite! » Et presque aussitôt il se rendort.
Une seconde fois, quand les préparatifs de l’amputation sont terminés, on le réveille. Pendant l’opération, assez longue et très-dou¬
loureuse, il ne lui échappe pas une plainte. Après que l’amputation est faite * « Pourrai-je encore monter à cheval? dit-il en regardant le chirurgien en chef avec quelque inquiétude; et, sur sa réponse affirmative ; « Eli bien ! alors, je vaux autant qu’aupar avant... Vive la RépuUiqMel »
Ainsi s’exhalaient de cette âme héroïque et douce, en présence de la mort, les plus purs sentiments de patriotisme. Pas un regret qui lui fût personnel, pas un retour sur lui-même et sur cette mutilation qui va le condamner à tant de privations et de souffrances. L’image même de sa jeune femme, enceinte de son premier enfant, ne trouble pas en lui une vertu plus haute. « Dites à l’Assemblée nationale que j’ai rempli mon devoir. » C’est, en tombant, sa première pensée. « Pourrai-je encore servir mon pays, la République? >.
[J. RTKRN.
C’est la seule crainte qu’il exprime après une amputation cruelle.
O simplicité! ô grandeur! que vous sembliez naturelles alors et comme maîtresses des âmes!... P liberté! ô patrie républicaine! quelles pompes triomphales pourraient effacer jamais le caractère sacré, la majesté funèbre de tes jours de deuil !
Nous avons laissé le général Lamoricière, le soir du 23, après la prise de la barricade Saint-Maur, dans la nécessité d’abandonner tous ses avantages. A trois heures du matin, les insurgés ont réparé les brèches de la barricade ; ils l’ont élevée à la hauteur d’un second étage ; les montagnards licenciés de Caussidière y sont retranchés ; il faut en recommencer l’attaque.
De ce côté, l’insurrection a pris, sur un vaste espace, des positions très-fortes. Elle occupe, à gauche du canal Saint-Martin, l’entrepôt de la Douane ; à droite, le quai de Jemmapes. Toutes les maisons de la rue Saint- M^iur sont percées jusqu’à la hauteur de la caserne, dont les insurgés sont maîtres. Postés aux fenêtres de quelques maisons avantageusement situées dans la rue du Temple, ils font, sur la troupe, un feu continuel qui part à la fois depuis le soupirail des caves jusqu’aux lucarnes des greniers ; mais le général Lamoricière a pris la résolution d’en finir à tout prix. Irrité de ne recevoir aucun renfort et de voir disparaître les gardes nationaux dont beaucoup, dès que l’action se prolonge, abandonnent leur poste sans même prévenir leurs officiers; exaspéré à l’idée de trahison qui s’est emparée de son esprit, il ne veut plus rien ménager, ni les hommes, ni les propriétés, ni surtout lui-même.
L’œil en feu, la chevelure au vent, la voix presque éteinte, tant il a prodigué les ordres, les exhortations, les reproches à ses soldats qu’il trouve indécis: « Je me ferai tuer, mais je ne céderai pas ! »» répond-il aux personnes qui l’engagent à ne pas s’opiniâtrer, comme il le fait, sur des points qui paraissent imprenables. C’est à grand’peine qu’il revient sur
l’ordre de fusiller deux brigadiers des ateliers nationaux sur lesquels on a trouvé la somme de quatre-vingts francs et un laissez-passer signé Lalanne. Il répète tout haut que l’administration des ateliers trahit. Il veut qu’on lui amène le directeur pour le faire passer par les armes (1) ; il fait arrêter le commandant AVatrin, de la 6® légion, parce que celui-ci, ignorant l’ordre qu’il vient de donner de jeter des bombes dans une maison de la rue du Faubourg-du-Temple, d’où Ton veut déloger les insurgés, est accouru pour éteindre l’incendie ; il menace les soldats, il n’épargne pas les officiers; il se répand en injures contre la garde nationale (2).
Tandis que, par son ordre, le canon tonne incessamment contre les barricades, la sape et la mine ouvrent, dans l’intérieur des maisons, un chemin aux soldats qui vont de la sorte prendre l’ennemi à revers. Les bombes et les obus éclatent ; l’incendie dévore les charpentes; une fumée épaisse remplit des rues entières, aveugle les combattants, enveloppe et cache à demi ces scènes de dévastation. Le colonel Dulac, avec son régiment, Tun des plus éprouvés de l’armée, seconde admirablement le général Lamoricière. C’est lui que le général choisit toujours pour l’envoyer sur les points périlleux ; c’est lui qu’il charge d’enlever les barricades les plus formidables.
Toute cette longue journée du 24 se passe en combats sanglants ; les insurgés se défendent pied à pied; c’est à peine si Ton s’aper-
(1) Le général Lamoricière se refusait à croire que M. Lalanne agît d’après les ordres du général Cavaignae et de M. Senard. On espérait, en continuant la paye des ateliers nationaux, retenir un grand nombre d’ouvriers et les empêcher de se battre.
(2) Quelquefois aussi il plaisante : « En voilà de la fraternité ! » s’écrie-t-il, en voyant tomber à droite et à gauche une pluie de balles. S’apercevant que les soldats hésitent à attaquer une barricade, il met son cheval au pas au milieu de la chaussée, s’avance tout seul sous le feu des insurgés, revient aussi lentement qu’il est allé ; « Vous voyez bien que ce n’est pas difficile, » dit-il aux soldats. Une autre fois encore, voyant qu’un officier pâlit en s’apprêtant à passer devant une brèche d’où part une fusillade continue, il le prend par le bras, tout en causant, le couvre de son corps, passe lentement avec lui sous la brèche et ne le quitte que lorsqu’il n’y a plus de danger.