‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 236 sur 266 · TROISIEME. PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME. PARTIE

çoit qu’ils reculent. Vers le soir, seulement, Lamoricière, qui a voulu conduire lui-même l’attaque de l’entrepôt de la Douane, et qui vient d’y avoir un cheval tué sous lui, réussit à s’en emparer et coupe en deux l’insurrection. Tandis qu’il en rejette une moitié vers la Villette, l’autre moitié est repoussée vers Montmartre par les troupes que commande le général Lebreton.

Dès le matin, le général Lebreton a reconnu une excellente position dans les abattoirs Montmartre, d’où l’on domine les barricades construites à la barrière Rochechouart. Il y envoie une partie du 2® bataillon de la 3® légion et un peloton du 21* de ligne ; il fait placer des hommes aux fenêtres des maisons qui plongent à la fois sur la barricade et sui‘ la barrière et commande une décharge générale qui met la plupart des insurgés hors de combat. Ce qui reste s’embusque dans les bâtiments de l’octroi et dans les maisons voisines. Une vive fusillade s’engage et continue sans interruption pendant quatre heures. Les soldats réussissent à débusquer les insurgés de cette position ; puis le général Lebreton les ramène â l’assaut de la barricade Poissonnière, dont on parvient, après des efforts inouïs, à se rendre maître.

Sur la rive gauche de la Seine, dans le faubourg Saint-Marcel, la lutte, qui se prolongeait, suivait à peu près les mêmes phases que sur la rive droite. Le 23, les barricades, construites en assez grand nombre dans les rues Mouffetard et de l’Arbalète, rue Pascal, rue de Lourcine, à la barrière d’Italie, ont été enlevées sans trop de difficultés par la garde mobile, qui a refoulé les insurgés jusqu’à la fabrique des Gobelins. Mais on n’a pu pousser plus loin faute de munitions, et, dans la nuit, les insurgés ont repris toutes leurs positions. Pendant la journée du 24, ils se sont défendus avec beaucoup d’énergie. La troupe n’a pu qu’à grand’peine reprendre les barricades dans un quartiei: où la population entière et les trois quarts de la garde nationale appartiennent à l’insurrection.

Quand la nuit descendit pour la seconde fois sur la ville ensanglantée et qu’une illumination sépulcrale éclaira les rues désertes, dont le silence n’était interrompu que par le cri lugubre et monotone du soldat en faction: « Sentinelle ! prenez garde à vous ! « ce ne furent plus seulement, comme la veille, la tristesse et l’angoisse qui serrèrent les cœurs ; un frisson d’horreur glaça les imaginations, hantées par des scènes de meurtre et d’épouvante, par des cris, des gémissements, des malédictions, en proie à toutes les hallucinations qu’enfante le délire de la vengeance. Le combat, en se prolongeant au delà des prévisions, en prenant des proportions inaccoutumées, loin d’amener la lassitude et le désir . de la paix, s’était empreint d’un caractère d’acharnement presque étranger à nos mœurs. En plusieurs rencontres, sur plusieurs points disputés longuement, on l’avait vu dégénérer en férocité. Quelques régiments, familiarisés avec les représailles cruelles de la guerre d’Afrique, exaspérés en voyant tomber leurs officiers dont la valeur ne s’était jamais montrée si brillante, fusillèrent, dans un premier mouvement de rage, leurs prisonniers; mais ce furent surtout les enfants de la garde mobile qui parurent avides de sang, emportés par “ l’enthousiasme du carnage « . Cette horrible ivresse, que causent à tous les hommes, dans l’ardeur d’un premier combat, la vue du sang, l’odeur et la fumée de la poudre, «a tourné en délire chez ces enfants des faubourgs, dont la misère et une débauche précoce altèrent ou dépravent toutes les facultés ; l’orgueil aussi les exalte. D’une bravoure plus impétueuse que les soldats de la ligne qui marchent par obéissance, avec tristesse, à cette guerre civile, ils courent partout où retentit la fusillade ; ils arrachent à tous ceux qui les voient des applaudissements qui achèvent de les étourdir. Dans les intervalles du combat, ils fument, ils boivent du vin frelaté, de l’eau-de-vie, à laquelle, par bravade, ils mêlent de la poudre. Ces boissons, ces excès de toutes sortes les jettent dans une allé-

gresse farouche. Quand ils apprennent que l’état de siège est proclamé, ils s’imaginent qu’ils ont droit de tuer sans merci. Sourds à la voix de leurs chefs, ils n’écoutent plus qu’un instinct sauvage. Les cris, les supplications de leurs prisonniers, les excitent à des rires affreux; la face humaine ne leur impose plus ; ils deviennent plus semblables à des animaux de proie qu’à des hommes.

Et tout ce sang répandu, ces pertes irréparables ne donnent encore aucune certitude sur l’issue du combat. L’insurrection a reculé, il est vrai; la prise du Panthéon a déterminé son mouvement rétrograde et l’a coupée en deux. L’Hôtel-de-Ville est sauvé ; mais l’avis des officiers supérieurs est que la journée du lendemain sera vivement disputée ; que l’on doit se résigner à de nouveaux sacrifices; qu’il faudra attaquer les maisons, les détruire par le boulet, recourir enfin, contre les faubourgs, aux moyens les plus extrêmes.

De leur côté, les insurgés sont montés au plus haut degré de l’exaltation. Leurs chefs, pour les animer à la résistance, leur persuadent qu’ils n’ont aucun quartier à attendre des vainqueurs. Ils ont encore des munitions. Ils y suppléent, d’ailleurs, par toutes sortes d’expédients. Ceux d’entre les ouvriers qui suivent les cours de chimie, au Conservatoire des arts et métiers, connaissent le procédé par lequel se fabrique la poudre ; ils contraignent les pharmaciens à en faire sous leurs yeux; ils fondent le plomb des tables de comptoir, chez les marchands de vin, pour couler des balles. Ils chargent leurs armes avec toutes sortes de métaux; ils y emploient jusqu’à des caractères d’imprimerie. Les femmes, qui Se sont jetées avec une sorte de frénésie dans l’insurrection , aident activement à la fabrication des cartouches ; elles sont ingénieuses à inventer mille ruses pour porter aux combattants des vivres et des munitions. Elles surprennent les projets de l’ennemi, épient les mouvements de la troupe. L’une apporte aux insurgés de la poudre dans le double fond d’une boîte au lait ; une autre

en emplit des pains ou des pâtés, creusés à l’intérieur; celle-ci simule un état de grossesse ; celle-là se fait des papillotes avec des feuilles de papier imprimées, sur lesquelles on a tracé au crayon ‘quelque avis important. Les soldats, devenus très-défiants, renversent des civières dont les matelas se trouvent bourrés d’armes ; ils arrêtent un faux enterrement et brisent un corbillard d’où s’échappent des fusils, des sabres et des pistolets. Il semble que, pour cette guerre- grandiose et terrible, où se rallument tant de passions que l’on avait crues éteintes à jamais, un destin vengeur ait permis aux hommes de retrouver à la fois, pour les concentrer et les tourner contre eux-mêmes, les instincts rusés de la vie sauvage, la fureur des temps barbares, l’héroïsme de la chevalerie, l’exaltation des siècles de foi, la réflexion, la science et l’art de la civilisation moderne.

Le dimanche, 25 juin, à neuf heures du matin, le général Cavaignac fait donner pour la troisième fois le signal de l’attaque. De même que les deux jours précédents, le combat s'engage sur trois points : par la division du général Bréa, qui remplace le général Damesme, au faubourg Saint-Marcel; par la division Négrier, au faubourg Saint-Antoine ; par la division Lamoricière, aux faubourgs Poissonnière, Saint-Denis, du Temple.

Les pertes que les insurgés ont faites la veille et leur mouvement rétrograde n’ont jeté aucune hésitation, aucun découragement dans leur esprit. Ils occupent encore, avec des forces considérables, les faubourgs Saint- Marcel, Saint - Antoine, Saint - Martin, du Temple, les boulevards extérieurs. Ils sont retranchés au clos Saint-Lazare comme dans une forteresse dont les ouvrages avancés touchent à l’église Saint-Vincent-de-Paul et à l’entrepôt de la Douane. Des secours continuels leur arrivent par les barrières de la Chapelle-Saint-Denis et de la Villette. La population de l’île Saint-Louis, restée neutre jusque-là sous la protection de la garde nationale, paraît s’agiter. Le caractère social de

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