‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 241 sur 266 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

témoigner, à son tour, comme le faisait la société politique, que son esprit était vivant encore et qu’il n’avait pas perdu, dans l’affaissement des mœurs, les inspirations de la charité et la puissance du martyre.

Un homme d’un cœur simple, un prêtre dont l’existence avait été sans éclat jusqu’à ce jour, était réservé à ce témoignage. Le martyre de l’archevêque de Paris allait renouveler, à la face du monde, ce grand spectacle, qui fut la force et qui restera la gloire de l’Eglise chrétienne. Il allait montrer aux hommes, qui l’oubliaient trop, la domination de la volonté humaine sur la nature , le triomphe de l’esprit sur la chair, l’immortalité conquise au sein de la mort.

Depuis les premières heures de l’insurrection, M. Affre avait laissé paraître un trouble extrême. Autant son esprit était demeuré toujours inébranlable dans l’exercice de ses droits et de ses devoirs spirituels, autant sa constitution physique le livrait, dans les actes ordinaires de la vie, aux conseils de la peur. La moindre agitation populaire, la possibilité seule d’un combat, quand il l’entrevoyait, lui causaient un effroi dont il ne se rendait pas maître. En plusieurs occasions on l’avait vu préoccupé de se soustraire à des dangers encore lointains, de manière à surprendre, à affliger ceux qui honoraient son caractère.

Comme il administrait, le 23, à Saint- Etienne-du-Mont, le sacrement de la confirmation, les barricades s’étant élevées inopinément autour de l’église, il n’avait pas osé rentrer dans sa demeure et il avait passé la nuit au collège Henri IV. Pendant toute la journée du 24, on put croire, à sa contenance, à ses paroles même, qu’il ne songeait qu’à son propre danger. Ce ne fut pas sans peine qu’on le décida, aux approches de la nuit, les abords du Panthéon étant complètement dégagés par la troupe, à regagner le palais épiscopal. Mais le lendemain, c’était le jour de la Fête-Dieu, après qu’il eut offert le sacrifice de la messe, il ne parut plus le même homme. Il avait passé la nuit seul, en prière. Ses esprits abattus

s’étaient relevés ; son âme s’était recueillie et fortifiée. Une inspiration simple et de source divine y était descendue ; elle y ramenait la sérénité.

Ayant appelé auprès de lui ses deux grands vicaires, M. Affre leur communiqua, en peu de mots, la résolution qu’il venait de prendre. Il allait, disait-il, se rendre au milieu du peuple, l’exhorter, essayer de le ramener à la paix. Il ne se fiait pas, pour le succès d’une telle entreprise, au pouvoir de sa parole, car il la savait dénuée d’éloquence et paralysée par une timidité excessive ; il s’abandonnait au Dieu qui l’envoyait et qui saurait bien parler par sa bouche.

Les vicaires, étonnés d’une pareille résolution, tentèrent de l’en dissuader ; ce fut en vain : « Ma vie est si peu de chose ! » disait le prélat, avec une simplicité parfaite, quand on lui peignait les dangers qu’il allait courir.

Cependant, comme il était possédé de la notion du devoir et de la règle, il voulut, avant d’aller aux barricades, faire acte de soumission au général en chef et obtenir de lui, en quelque sorte, la permission de mourir. Le 25, à dix heures, il sortit à pied de l’archevêché. Revêtu de ses habits pontificaux, suivi de ses grands vicaires, il s’achemina vers l’hotel de la présidence.

* En entendant sa requête, le général Cavaignac s’émut. Pénétré de respect pour une si grande résolution si simplement exprimée, il fit néanmoins tous ses efforts pour en détourner le saint prêtre. Il lui peignit l’état violent des esprits, l’échec de toutes les tentatives conciliatrices, la colère et la défiance avec lesquelles elles avaient été repoussées. Il lui apprit l’assassinat du général Bréa, la mort de plusieurs représentants. « D'autres, lui dit-il, qui sont allés dans les faubourgs, y sont retenus prisonniers, et l’on craint tout pour eux. «

L’archevêque reçoit sans se troubler ces avertissements sinistres ; il n’oppose aucun raisonnement aux paroles du général Cavaignac. “ Ma vie est si peu de chose ! »» Il n’a

pas d’autre réponse, mais cette réponse porte avec elle la conviction, parce qu’elle émane d’une âme élevée désormais au-dessus de toute faiblesse et qui déjà n’appartient plus au monde que par l’espérance du martyre. Le général Cavaignac s’incline devant une pareille force de volonté ; il remet à l’archevêque, qui lui demande quel gage de clémence il peut porter aux insurgés, la proclamation qu’il a fait publier le matin.

Après ce court entretien, l’archevêque, dont les forc.es ph3"siques sont épuisées par les fatigues et les émotions des jours précédents, rentre chez lui pour prendre quelque nourriture; ensuite il se dirige vers la place de l’Arsenal, à travers des rues dévastées, où l’insurrection, à peine vaincue, a laissé des traces sanglantes. Il voit passer des civières sur lesquelles on porte des blessés, des mourants, des morts ; il s’arrête à chaque pas pour bénir et pour absoudre. Les soldats, les hommes du peuple ploient le genou;* les officiers le conjurent de ne pas aller plus loin ; rien ne saurait plus le retenir. Il demande au général Bertrand, qui commande l’attaque du faubourg, de suspendre le feu; celui-ci redouble d’instances pour le détourner d’une entreprise qu’il juge aussi périlleuse qu’inutile ; mais l’approche du danger rend plus inébranlable la sainte obstination du prélat. A sa prière, on envoie annoncer aux insurgés une trêve d’une heure ; puis, le feu ayant cessé de part et d’autre, l’archevêque s’avance lentement, le crucifix à la main, vers le milieu de la place. Un garde national, nommé Albert, porte devant lui un rameau de buis, en signe de paix.

Le prélat veut défendre à son domestique, qui l’a suivi jusque-là, de venir plus loin, et celui-ci, aussi simple, aussi héroïque dans son dévouement que son maître, lui répond par ces seules paroles : « S’il y a danger pour moi, il y a danger pour vous ; je ne saurais vous quitter. — Eh bien ! allons, » dit l’archevêque avec l’accent d’un homme qui ne tourne plus ses pensées vers la vie : et il hâte le pas, comme poussé par rme force intérieure. Son

visage s’illumine d’un rayonnement surnaturel. Lui, si timide, si pusillanime, il s’approche sans trembler de la barricade; il franchit, sans regarder en arrière, l’étroite issue qu’on y a ménagée ; il entre résolùment dans le faubourg. Quand il se retourne, il se voit seul avec le brave Albert qui se tient à ses côtés et le serviteur obscur qui veut lui rester fidèle jusqu’à la mort.

L’agitation de la foule, au milieu de laquelle l’archevêque cherche à se faire place, est extrême ; les visages sont crispés de colère, les regards haineux et farouches; ces hommes ruisselant de sueur, les mains et les vêtements noircis de poudre, les yeux enflammés, semblent dans le délire d’une fièvre ardente.

On n’entend pas un ordre, pas une parole dis- [ tincte dans ce tumulte, mais le bruit des fusils qu’on arme, le retentissement des crosses sur le pavé, les sourdes rumeurs d’une multitude hors d’elle-même.

Albert agite en l’air le rameau de paix.

« Mes amis, écoutez-moi, » dit l’archevêque...

Il ne parvient pas à se faire entendre. Un coup de feu a retenti. « Aux armes ! crie la foule, nous sommes trahis, aux armes ! » Aussitôt une triple décharge part des deux côtés de la barricade et des maisons voisines. L’archevêque, atteint d’une balle dans les reins, chancelle et s’affaisse. A cette vue, la foule s’émeut. Par un de ces mouvements soudains, par un de ces changements instantanés, si fréquents dans les émotions populaires, les combattants jettent loin d’eux leurs fusils, en donnant tous les signes du désespoir.

On s’empresse autour du prélat; son dopiestique, Albert, et quelques insurgés le soulèvent et l’emportent dans la maison la plus prochaine ; mais cette maison est vide ; on n’y trouve pas un lit, pas un banc pour reposer le blessé. On en ressort aussitôt, afin de chercher un asile plus convenable. Cependant le jour baisse, la trêve est rompue ; le combat recommence de toutes parts ; les balles sifflent autour du groupe qui porte l’archevêque ; l’une d’elles atteint le brave Celliers, qui sou-

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