TROISIEME PARTIE
formait contre lui de mauvais desseins, fut assailli sur le boulevard par -des gardes nationaux en armes et courut risque de la vie (1).
Mais revenons à l’insurrection, qui, bien que refoulée et aux trois quarts vaincue, ne se décourage pas, et dont le sombre acharnement semble s’accroître à mesure que s’éteint l’espérance.
Dans l’après-midi du 25, la lutte continuait aux abords de l’Hôtel- de-Ville*; mais les insurgés perdaient du terrain, et, comme ils étaient complètement battus dans le faubourg Saint-Jacques et le faubourg Saint-Marcel, le général Duvivier espérait achever de les réduire en poussant jusqu’à la place de la Bastille, où devait s’opérer sa jonction avec le général Lamoricière. Dans ces vues, Duvivier partage ses forces en deux colonnes : l’une, qu’il veut conduire lui-même, va prendre le chemin des quais ; il charge le colonel Renaut de s’avancer, à la tête de la seconde, par la rue Saint-Antoine, en dégageant, sur son chemin, les rues latérales.
La colonne du colonel Renaut rencontre de grands obstacles sur sa route. Il faut tout à ]a fois, avec des forces très-insuffisantes, enlever les barricades dont les rues sont hérissées, faire le siège des maisons, reliées entre elles par des chemins souterrains, et d’où les insurgés tirent sur la troupe. Pendant trois heurves on se bat au marché Saint-Jean et derrière l’église ; la mairie du neuvième arrondissement et les rues environnantes sont reconquises pied à pied. La troupe, qui fait des pertes énormes, s’abat et se décourage ; un grand nombre de gardes mobiles disparaissent; les cartouches manquent. Le colonel Renaut et son régiment donnent l’exemple d’une bravoure intrépide et font là des prodiges de valeur. .M. Marrast, qui en est témoin, se rend auprès du général Cavaignac et rapporte à Renaut les éppüettes de gçnéral. Comme il le retrouve à peu de distance du
(1) C’était principalement comme fondateur et organisateur des ateliers nationaux que la bourgeoisie, très-mal inlonnéo, haïssait M. Louis Blanc. i
lieu où il l’a quitté, faisant le siège d’une barricade très-forte, élevée devant l’église Saint- Paul, il lui demande la permission de lui attacher lui-même les épaulettes de son nouveau grade; « Vous allez voir comment je les gagne, « lui dit Renaut. Un quart d’heure aprèi’ la barricade était enlevée ; mais Renaut rece • vait, à dix pas de M. Marrast, une balle ei. pleine poitrine (1).
Presque au même moment le général Duvivier est atteint d’un coup de feu au pied (2'. Informé de ce malheur, le général Cavaignac offre le commandement de la colonne de renfort, qu’il envoie au faubourg Saint-Antoine, au général Baraguay-d’Hilliers ; mais celui-ci bayant refusé avec une froide obstination, sans donner aucun motif de son refus (3), M. Charras, qui était présent à ce colloque et à l’embarras où se trouvait le général eu chef, lui désigna le général Négrier, qui arrivait au même instant de Versailles, comme parfaitement capable de remplir avec honneur cette mission périlleuse.
Négrier accepte avec empressement le commandement qui lui est offert. Il part aussitôt, à la tête de deux escadrons de dragons, de quelques détachements d’infanterie et de gardes nationaux de la banlieue, pour recommencer l’attaque. La troupe remporte de continuels avantages. Vers deux heures environ
(1 ) Le bruit se répandit, au moment même, que le général Renaut mourait de la main d’un prisonnier auquel il venait de sauver la vie. On raconta que ce malheureux, arraché pa* le général à la fureur des gardes mobiles, s’ était avancé vers lui comme pour le remercier, et que, tirant de dessous sa blouse un pistolet qu’il y tenait cacfié, il l’avait étendu mort à ses pieds.
(2) Le généi-al Duvivier mourut, le 8 juillet, des suites de cette blessure qu’on avait jugée légère. Jusqu’à sa dernière heure, il se montra très-vivement préoccupé du sort les insurgés qu’il avait combattus. « Ces pauvres ouvriers, disaitil, ils ont besoin d’être contenus, mais il faudra faire quelque chose pour eux; il faut leur donner du travail; il faut que la main de la patrie s’ouvre. » Ainsi que je l’ai déjà fait remarquer, ces sentiments d’humanité dominaient alors dans tous les cœurs; pas un des officiers supérieurs qui combattirent l’insurrection de juin n’oublia, tout en accomplissant son devoir de soldat , qu’il était citoyen et qu’il combattait des hommes dignes de compassion plutôt que de haine.
(3) On a prétendu que le dépit de s’être vu ôter le commandement des forces destinées à la défense de l’Assemblée avait inspiré au général Baraguay-d’Hilliers ce triste refus.
elle s’était emparée du pont Marie ; elle ayait enlevé les barricades du quai Saint-Paul, de la rue de l’Étoile, de la rue des Barres et de la rue du Petit-Musc; elle avait délogé les insurgés des Greniers d’abondance. Elle occupait le pont d’Austerlitz, elle touchait à l’entrée de la gare de l’Arsenal. Là, le général Négrier partage sa colonne. Il prend à droite, par le boulevard Contrescarpe ; M. Edmond Adam prend à gauche, par le boulevard Bourdon. On s’avance ainsi jusqu’à l’angle de la place de la Bastille.
De son côté, le général Perrot, qui commande à la place du général Renaut, dégageait la rue Saint-Antoine, où il emportait, une à une, soixante-huit barricades, les plus fortes qu’on eût encore eu à détruire (1); il chassait les insurgés de maison en maison, reprenait la mairie du huitième arrondissement et poussait enfin, après avoir enlevé la dernière barricade, jusqu’à l’angle de la rue Saint-Antoine et de la place. On était convenu d’y attendre la jonction des troupes du général Lamoricière, qui opérait simultanément dans le faubourg du Temple.
C’est le moment décisif. La place de la Bastille présente un aspect effrayant. Une immense barricade crénelée en ceint tout un côté, depuis la rue Bourdon jusqu’à la rue Jean Beausire, et se relie aux barricades du grand boulevard et à celles qui ferment l’entrée des rues de la Roquette, du Faubourg Saint- Antoine et de Charenton. Le drapeau rouge flotte sur la colonne de Juillet. D’un côté, les maison^ sont occupées par les insurgés. Deux d’entre elles, démantelées par les boulets et les obus, sont toutes fumantes encore et semblent prêtes à s’écrouler. De l’autre côté, les soldats ont pris position dans un chantier, d’où ils tirent, abrités par les planches. Ils occupent aussi les maisons situées à l’angle de la rue Saint- Antoine et font de là des feux de mousqueterie. Des pièces de
(1) Ces barricades étaient construites avec des charrettes remplies de pavés et des troncs d’arbres renversés.
campagne , braquées contre les barricades, essayent, depuis quelques heures, mais sans aucun succès, de les ébranler et d’ouvrir un passage aux soldats.
Quand la colonne du général Négrier, déjà épuisée de fatigue, accablée par la chaleur et démoralisée par la disparition d’un assez grand nombre de soldats, aperçoit ce vaste espace vide que sillonnent les balles, elle est saisie de frayeur, elle hésiste, elle recule presque. Le général feint de ne rien voir et continue d’avancer. Une décharge épouvantable part de la barricade ; elle fait onduler et ployer sa colonne. Négrier continue; il va jusqu’au milieu de la place, suivi d’une douzaine d’hommes à peine. Rien ne le protège, rien ne le masque ; l’ombre de la colonne de Juillet trace seule une ligne étroite sur le sol inondé de lumière.
Le feu de l’ennemi redouble ; en vain on veut arracher Négrier à une mort presque certaine : « Laissez-moi, laissez-moi, » dit-il en se dégageant des bras de ceux qui essayent de le retenir; et il avance toujours. Un coup de feu, parti du chantier, l’atteint ; le général chancelle ; « Je meurs de la main d’un soldat, » dit-il avec une expression douloureuse à M. Trélat, qui le reçoit dans ses bras. Au même moment, le représentant Charbonnel e.st frappé mortellement et tombe à ses côtés.
Nobles victimes du patriotisme et de l’honneur ! De quels regrets l'on se sent pénétré en retraçant, d’une plume si rapide, vos derniers moments, dont aucune circonstance ne devrait rester inconnue ! Mais la mort, en ces jours néfastes, frappe des coups si prompts, si multipliés, si cruels, qu’elle nous force en quelque sorte à l’imiter et nous interdit les larmes.
L’honneur militaire et le courage civil. ne devaient pas seuls, d’ailleurs, ofîrir à la patrie un sang généreux. Pour que l’immolation fût complète et que le génie de la France se montrât dans toute sa grandeur, il fallait que le sacerdoce, qui eut de tout temps une part si forte dans la gloire de la nation française, vînt