QUATRIÈME PARTIE
son développement, inévitables peut-être, mais bien douloureuses, puisqu’elles semblent exclure la liberté. Je me bornerai donc ici, afin d’éclairer encore de quelque reflet l’histoire qu’on vient de lire, à rapporter succinctement les principaux actes politiques du général Cavaignac et la fin rapide d’un gouvernement qui emporta dans sa chute le dernier simulacre de pouvoir resté encore à la bourgeoisie républicaine.
Certes, ce n’est point une exagération de dire que, après l’insurrection de juin, la société tout entière, qui demeurait, malgré sa victoire, en proie à un sentiment de terreur auquel on ne saurait rien comparer depuis l’invasion de Rome par les barbares, salua son libérateur d’une acclamation unanime et lui remit, dans un véritable transport de reconnaissance, le soin de la conduire et de la préserver de nouveaux périls.
Depuis longtemps prévue , souhaitée par l’opinion, nécessitée enfin par l’événement, l’élévation du général Cavaignac avait un sens profond, auquel peut-être on n’a pas donné jusqu’ici une attention suffisante.
Pour la troisième fois depuis le renversement du trône de juillet, ce qu’on appelle la force des choses, c’est-à-dire cette voix latente qui se dégage à certains moments décisifs dans la vie des peuples de l’état général des idées et des mœurs, se prononçait et proclamait la République ; pour la troisième fois aussi, et à chaque fois d’un accent moins équivoque, elle marquait le caractère démocratique, mais le mouvement tempéré que le pays entendait donner au gouvernement républicain.
Le nom de M. de Lamartine au gouvernement provisoire, la popularité passionnée qui l’entoura et qui ne voulut voir que lui, même en ces heures d’ivresse où l’élément populaire débordé semblait assigner à quelquesuns de ses collègues le rôle principal, furent une première indication, mais déjà très-précise, des limites tracées à la révolution par le commun instinct les élections pour l’Assem¬
blée constituante en furent un autre. Ces élections, aussi générales, aussi libres qu’il était possible de les concevoir, donnèrent à l’état républicain sa sanction, en même temps que son interprétation la plus large et la plus modérée.
Aussi, quand l’Assemblée constituante, en se réunissant, fit retentir le cri de : « Vive la République î »* ne parut -elle à personne ni hypocrite ni téméraire, car chacun sentait en elle et souhaitait qu’elle exprimât dans les lois l’esprit de liberté, d’égalité, de fraternité qui éclairait visiblement alors la raison et qui remuait les entrailles de la France.
J’ai tâché d’expliquer, en retraçant les fautes politiques des partis qui se formèrent au sein de l’Assemblée, comment s’opéra la scission entre les deux classes qui, dans Paris, avaient fait la révolution, si ce n’est de concert, du moins ensemble.
Cette scission funeste, née dans le cerveau malade de quelques fanatiques, rendue plus profonde par l’inaction du gouvernement, par les excitations des factieux et les prédications des sectaires, cet antagonisme plus factice que réel, entre la république politique et la république sociale, entre la bourgeoisie et le prolétariat, aboutit, comme nous venons de le voir, par une logique rapide à la révolte et à la défaite des prolétaires.
La victoire que l’Assemblée nationale remporta sur l’insurrection fut applaudie par la France et par l’Europe , comme une victoire de l’ordre sur l’anarchie. Cette appréciation était juste, mais incomplète. Réprimer une révolte contre la souveraineté nationale, c’était assurément rétablir l’ordre, mais non pas seulement un ordre apparent et tout matériel, tel que le concevait la peur du vulgaire, ou tel que le voulait, en attendant autre chose, l’hypocrisie des partis, c’était surtout rétablir cet ordre moral autant que politique, qtii naît, dans une société libre, de la soumission des esprits à des institutions conformes à l’état des mœurs.
C’est ainsi que le comprit l’Assemblée cons*
tituante lorsqu’elle conféra le pouvoir suprême à un homme dont le nom et l’épée étaient tout à la fois un symbole et un gage de l’ordre républicain. De son aveu, de l’aveu du peuple qu’elle représentait, l’idée républicaine se concentra dans un homme, comme pour se rendre plus sensible. Afin d’imposer mieux à ses ennemis le sentiment de sa force, elle se personnifia dans un soldat.
En présence de ce grand fait, la société préservée de l’anarchie par les républicains, aucune oppositif)n sérieuse à la République n’était plus possible. L’élévation du général Cavaignac, comme l’Etat républicain luimême qu’il venait de sauver et qu’il était chargé de raffermir, avait un caractère de nécessité qui, sans en diminuer l’éclat, en doublait la force et devant lequel tous les partis rentraient dans le silence. Jamais plus soudaine élévation ne s’était produite avec moins de part de la personne exaltée. Le général Cavaignac n’avait pas été libre de la vouloir ou de ne la pas vouloir ; la convoiter ou la repousser, lui eût été presque également impossible. Son absence prolongée de la France et la trempe de son caractère , en le rendant étranger aux partis qui se disputaient la conduite des affaires, étaient une cause principale, mais toute négative de sa fortune. Plus sa personne restait inconnue, mieux la double idée qui s’attachait à son nom républicain et à sa profession de soldat devait apparaître à l’heure où le besoin de contenir la révolution et l’impossibilité de fonder, en dehors de cette révolution même, une autorité capable de la dominer, éclataient à la fois de toutes parts et s’imposaient à la conscience publique.
C’est le propre des civilisations avancées qu elles se soustraient davantage, dans leur marche plus compliquée et plus savante, aux influences personnelles, à ce qu’on pourrait appeler l’accident, le hasard. Les idées y engendrent plus manifestement les faits. Les événements semblent s’y ranger sous une loi supérieure que trouble de moins en moins
l’action des volontés particulières. Par une contradiction qui n’est qu’apparente, plus la liberté humaine croît en puissance, plus aussi elle s’ordonne et se soumet à cette nécessité divine, à cette invisible souveraineté qui gouverne le monde. Aussi voyons-nous dans la t suite des histoires qui transmettent d’une gé- 1 nération à l’autre les révolutions des empires, j la tâche du narrateur s’amoindrir à mesure j que s’étend celle du philosophe. Les aventures j \
perdent leur vraisemblance , les faits ne | ?
s’expliquent plus par le caprice du sort; les héros même ne sauraient plus nous intéresser si l’on ne sait nous montrer en eux l’expression vivante d’un temps et le génie d’un peuple.
C’est ce genre d’intérêt et d’instruction sévère, mais supérieure, qu’offre à un haut degré, selon moi, la révolution de 1848. Le mouvement général des idées y est tout; la valeur relative et passagère de certains hommes que ce mouvement amène au premier rang y est peu de chose. Nous l’avons vu dans la popularité si instantanée et si vite évanouie de M. de Lamartine ; l’élévation et la chute du général Cavaignac en seront un nouvel exemple ; plus tard, l’exemple deviendra plus frappant encore dans la fortune prodigieuse du nom de Louis Bonaparte.
Il n’est presque personne en France qui ne j crût, après l’insurrection de juin, le gouver- j uement républicain raffermi pour un long es- j pace de temps. En voyant l’Assemblée nationale et le général Cavaignac, en parfait accord d’intentions, préparer ce gouvernement régulier , ce pouvoir constitutionnel après lequel chacun soupirait, on ne mettait plus guère en doute la possibilité de combi- | lier, dans des institutions durables, la liberté et l’autorité dont on éprouvait un égal besoin.
La force mutuelle que se prêtaient en ce moment le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif en paraissait un présage certain ; toutes les difficultés de la situation politique semblaient aplanies. Le socialisme et ses 1
INSUKC.liS C<JMLiUlïS DANS LSS PRISONS. (1’. 4S2.)
exigences outrées pour loijgtenip.s hors de cause ; la majorité républicaine dans l’Assemblée, désormais confiante dans ses propres forces, mais disposée à suivre l’impulsion du chef qu’elle s’est donné; les partis royalistes réduits, une seconde fois, par la grandeur de l’événement, à feindre l’acquiescement à la République; l’armée rétablie dans Paris; des généraux victorieux qui ne réclament rien, après le péril, de l’honneur du succès et se rangent avec déférence derrière celui auquel ils commandaient encore la veille ; la révolution, bien que domptée au dedans, assez puissante au dehors pour que les souverains ne puissent susciter à la France aucun embarras : tel était l’ensemble des faits qui créaient au général Cavaignac une situation plus grande et plus forte, en apparence, que ne l’avait eue, depuis longtemps, aucun des hommes qui
avaient possédé le pouvoir. Mais si la situation d’un homme lui est faite le plus souvent par des circonstances où il n’a que peu ou point de part, l’avantage qu’il tire de cette situation est toujours son œuvre personnelle.
Ce fut un malheur pour la France que le général Cavaignac ne joignit pas au sentiment du bien, du beau, du juste, qui était en lui et qui le plaçait au niveau des situations les plus élevées, cette pénétration de l’intelligence qui les comprend tout entières et cette spontanéité d’action qui les domine. Si. son génie lui eût révélé la triple force qui s’attachait à son nom, à son épée, à sa situation, il eût accompli une phase décisive de la révolution française, en fondant , pour une longue période de temps, le gouvernement républicain. Mais, ainsi qu’ont pu le faire pressentir quelques traits esquissés précédemment, le
D. ST nu N
général Cavaignac ne devait comprendre sa tcâclie et son rôle que d’une manière incomplètOi Tout au contraire de M. de Lamartine, pour s’être formé un idéal trop vaste de la révolution, négligea de pourvoir à rétablissement de la République , le général Cavaignac, s’embarrassant dans une application scrupuleuse, défiante et timide du gouvernement républicain, fermera son esprit aux inspirations hardies de la révolution. Ces deux hommes, semblables en courage et en noblesse d’âme, mais qui formaient par d’autres côtés de leur nature un contraste très-accusé, devaient avoir une même fin politique. Lamartine, à force de rêver la gloire, laissa échapper l’autorité ; Cavaignac^ occupé à défendre son autorité et surtout à préserver son honneur, ne connût pas ces élans vers la gloire qui entraînent les hommes. L’un et l’autre, en présence d’une Assemblée qui ne demandait qu’a être dirigée, ne surent ou ne voulurent exercer sur elle aucune action; Lamartine, parce qu’il la dédaignait un peu; Cavaignac, parce qu’il la respectait trop. Tous deux se perdirent et perdirent la révolution; Tun, parce qu’il la croyait accomplie déjà; l’autre, parce qu’il la jugeait impossible.
J’ai dit qu’au moment où le général Cavaignac prit en main la conduite des affaires, la société tout entière s’abandonnait à un sentiment de terreur rétrospective qui survécut longtemps au danger qu’elle avait couru. Le combat acharné qu’on s’était livré pendant quatre jours laissait dans les imaginations une impression profonde que l’aspect de Paris ravivait à toute heure. La vaste étendue du champ de bataille dont chacun, pendant le combat, n’avait mesuré qu’un point circonscrit, étonnait la pensée. Sur un espace de 1)1 usieurs lieues et qui comprend plus de la moitié de la ville, le boulet, l’obus, la mitraille, le canon, la sape et la mine n’ont pas cessé, pendant près de cent heures, d’exercer leurs ravages. Les colonnades, les frontons des palais et des églises sont mutilés, des fa¬
çades entières de maisons ont disparu. Des bivacs, des parcs d’artillerie, sont établis sur les places publiques ; on voit passer des chariots remplis d’armes enlevées aux vaincus (1). De longs convois de prisonniers s’acheminent vers les forts ; les prisons sont encombrées ; les arrestations sont faites par masses. On assure que dans le premier moment il n’y en a pas eu moins de vingt-cinq mille. Bien des haines personnelles, bien des rivalités de professions ont saisi l’occasion inespérée de se satisfaire en paraissant servir la chose publique ; les délations anonjmies sont innombrables. Les enfants de la garde mobile, qui se considèrent comme les vainqueurs de Paris et qu’on ne parvient pas à faire rentrer sous la discipline, plus de cent raille gardes nationaux accourus de tous les points de la France et qui rt’ont pas pris part au combat, amusent leur désœuvrement et signalent leur zèle par des perquisitions et des arrestations, dont leur caprice est la seule règle et l’unique prétexte. Au bout de quelques jours, l’autorité est si embarrassée de ses prisonniers, le danger de pareilles agglomérations d’hommes dans des espaces étroits et insalubres devient tel, qu’elle en fait relâcher, sans examen, plus de la moitié (2).
On craignait aussi , malheureusement ce n’était pas sans raison, que les ressentiments de la garde nationale ne la portassent à de tristes excès. Les factionnaires en sentinelle devant le caveau de la terrasse du bord de l’eau, dans le jardin des Tuileries, où quinze cents personnes sont entassées dans une boue fétide, ont tiré sur ces malheureux qui se disputaient les places voisines des soupiraux par lesquels leur venait un peu d’air et de lumière. Pour contenir les gardes mobiles, quelques officiers leur ont laissé entendre
(1) On a compté plus de cent mille fusils saisis clans les (quartiers insurgés.
(2) Selon le rapport de la commission d’encjuête, sur vingtcinq mille personnes arrêtées pendant l’insurrection et immédiatement après, on n’eu garda, au bout de quelques jours, que onze mille cinquante-sept.