‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 247 sur 266 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

i|4 0. l’on procéderait incessamment à des fusillades en masse (1). La peur inouïe qu’insraient aux bourgeois de Paris les insurgés vaincus, tolérait, encourageait en quelque sorte les mauvais traitements auxquels ils Àfaient on butte. Pendant plus d’un mois après l’insurrection , l’annonce de quelque événement impossible venait chaque jour jeter l’alarme dans la population. Tantôt les y surgés, cachés dans les catacombes, allaient faire sauter en l’air le faubourg Saint- Germain ; tantôt ils devaient couper tous les conduits de gaz et se livrer dans les ténèbres à un immense massacre. Le soir, on prétendait apercevoir des signaux qui se répondaient de maison en maison ; on entendait dans les caves des bruits inexplicables; les orgues de Barbarie jouaient des refrains mystérieux. Les imaginations troublées attribuaient aux insurgés une volonté et une puissance du mal véritablement satanique (2). Le spectacle que présentaient les hôpitaux était navrant. Pendant les premiers jours, l’affluence y avait été si grande que, malgré

(1) On a parlé beaucoup de fusillades qui auraient eu lieu après le combat; aucun des récits que j’ai entendus n’établit à cet égard de faits positifs. Selon les témoignages les plus dignes do foi, on compterait environ cent cinquante insurgés fusillés par la troupe ou la garde mobile. M. Louis Blanc, qui n’est pas suspect d’indulgence pour les vainqueurs de juin, a constaté en termes énergiques le caractère purement individuel de quelques actes odieux. « Pas de responsabilité collective, pas d’accusations généralisées, s’écrie-t-il; grâce au ciel/ il n’est pas de classe en France à qui l’on puisse légitimement imputer de tels excès ; ils furent l’œuvre de forcenés, dignes d’être reniés par tous les partis, mais à qui, malheureusement, l’état de siège, la stupeur publique, la colère et la peur des uns, la douleur des autres, livrèrent une odieuse puissance. »’ {Nouveau Monde, n» 6, mars 1851). Nulle part, quoi qu’on en ait dit, ces exécutions no se firent sur l’ordre, ni même avec la tolérance des chefs. Le général Bedeau M. Guinard et d’autres officiers supérieurs firent des efforts inouïs pour sauver les prisonniers. Sur la place de l’Hôtel-de-Ville, MM. Marrast et Edmond Adam luttèrent avec les gardes mobiles pour leur arracher leurs victimes.

(2) L’autorité fut obligée de donner quelque satisfaction à ces frayeurs absurdes. On fit des fouilles aux flambeaux dans les catacombes et des perquisitions dans les maisons signalées. Ces fouilles et ces perquisitions n’amenèrent aucun résultat. Les reflets de. la lune sur le pavillon vitré d’un daguerréotypeur, la chandelle d’une pauvre ouvrière restée à son ouvrage très-avant dans la nuit, le piaflement des chevaux dans des écuries souterraines, avaient causé ces incroyables alarmes.

le dévouement des médecins, on n’était parvenu à donner à tous les blessés que les premiers soins indispensables (1). En dépit de la surveillance des gardiens , les gardes nationaux, les gardes mobiles, les insurgés, qui gisaient là, dans les mêmes salles, dans les mômes rangs, s’insultaient, se menaçaient d’un lit à l’autre. Ceux-ci gardent à leur chevet le drapeau qu’ils ont enlevé sur la barricade ; ceux-là disent tout haut qu’ils ne tarderont pas à prendre leur revanche ; quelques-uns trouvent dans le délire de la fièvre la force de se lever et se jettent avec rage sur le malheureux dont le lit est le plus voisin. D’affreux accidents nerveux, des folies furieuses se déclarent (2). On est obligé de mettre la camisole de force à plusieurs bles-

(1) Voici le relevé général des blessés l’eçns pendant les quafre jours de l’insurrection dans les principaux hôpitaux de

Paris :

Charité . 120

Val-de-Grâce . lÜO

Hôtel-Dieu . <151

Hôpital Dubois . 90

Clinique . 78

Saint-Lazare . 75

Saint-Louis . 5ii0

Beaujon . 110

Bon-Secours . 10

Saint-Merry . 47

Pitié . 8

Saint- Antoine . 60

Lourcine.. .. , . 11

Bicêtre . 9

Cochin . 11

Incurables . 85

Hôtel-Dieu (annexe) . 61

Hôpital Necker . J1

Hôpital du Mi'li . 4

Tuileries. . 78

Ambulances connues . 364

Total général . 2.529

(2) On a constaté que la plupart des folies furent, chez les insurgés, des tolies d’orgueil. Presque tous se croyaient de grands hommes et des réformateurs. Ils dictaient des constitutions, abolissaient l’esclavage et la misère. Chez les femmes, c’était l’inquiétude pour leurs maris ou leurs enfants qui produisait généralement l’aliénation mentale. Malgré les accidents nombreux qui suivirent l’insurrection, le chiflre total des aliénations mentales, en 1848, ne dépassa que de très-peu le chiffre ordinaire. Les révolutions qui multiplient certaines causes d’aliénation en font disparaître d autres. Les événements de la vie privée perdent de l’importance à mesure que ceux do la vie publique eu prennent davantage.

sés ; la sentinelle présente la baïonnette en allant et en venant dans les couloirs.

La mortalité dépasse toute proportion.

Dans le seul hôpital Saint-Louis, elle est d’un blessé sur quinze pour les militaires; d’un sur six pour les insurgés (1).

L’exaltation et le désespoir des insurgés aggravent singulièrement leur état. Beaucoup d’entre eux, dans la crainte d’être fusillés, sont restés cachés longtemps dans des réduits d’où ils ne sortent que vaincus par d’intolérables souffrances et quand la gangrène ronge déjà leurs os. Privés des soins de leurs familles qui n’osent se présenter dans les hôpitaux, en butte aux mauvais traitements des gens de service qui, malgré les ordres sévères des médecins, n’ont de soins et d’égards que pour les blessés de la garde nationale, forcés de répondre aux interrogatoires du juge d’instruction (2), et certains que, s’ils guérissent, ce sera pour passer devant les conseils de guerre, leur condition est la plus misérable du monde. Plusieurs arrachent l’appareil de leurs blessures; d’autres essayent de se laisser mourir de faim, préférant la mort à de si douloureuses incertitudes.

On n’a pas connu avec exactitude le chiffre des morts (3). Encore aujourd’hui, on n’est parfaitement certain ni du nombre des détenus, ni du nombre des insurgés. D’après la statistique des journaux de médecine, il y aurait eu 2,529 blessés soignés dans les hôpitaux de Paris ; le nombre de ceux qui ont été soignés à domicile a dû être beaucoup plus considérable, mais il est impossible de le constater. Selon le rapport du préfet de po-

(1) Voir les journaux de médecine : la Gazette des hôpitaux, VUtiion médicale, etc.

(2) 11 faut dire à l’honneur des médecins de la Faculté de Paris qu’ils s’opposèrent avec beaucoup de fermeté à ces interrogatoires. « 11 n’y a ici pour moi que des malades et non des prévenus, » répond M. Michon, chirurgien de la Pitié, au juge d’instruction qui voulait savoir de lui le chiffre des insurgés reçus dans ses salles. « Je ne connais ici que des blessés, » dit le docteur Roux, à qui l’on demande combien il a dans son service de gardes nationaux et combien d’in- Burgés.

(3) La presse anglaise a prétendu qu’il y avait eu cinquante mille morts.

lice, M. Ducoux, en date du 8 octobre, le nombre total des morts, civils et militaires, à la suite de l’insurrection, aurait été de i;

1,460; les deux tiers appartenaient à l’armée ^

et à la garde nationale (1). Le général Cavaignac a dit, à la tribune, dans la séance du 3 juillet, que persoîine n'évaluait à plus de cinquante mille le nombre total des insurgés, et que l'armée comptait en tout seqit cent trois hommes tués ou blessés.

Cependant les convois et les services funèbres se succédaient avec une continuité lugubre. Le 6 juillet, on fit une cérémonie générale en l’honneur de toutes les victimes de l’insurrection. Au pied de l’obélisque de Louqsor, un autel somptueux fut dressé où trois évêques, appartenant à l’Assemblée constituante , célébrèrent le service divin. L’Assemblée et son président, le général Cavaignac, le maire de Paris, la plupart des officiers supérieurs de l’armée, les chefs de la garde nationale, y assistaient. Un char symbolique, surmonté d'un catafalque et qui renfermait les corps d’un certain nombre de victimes s’avança par l’avenue des Champs- Elysées vers l’autel et fut béni par les évêques.

Mais, malgré l’appareil extraordinaire que l’on avait voulu déployer en cette solennité, elle parut vide et froide à tous ceux qui en saisirent le caractère. Tout y était officiel, contraint, plein de contradictions. On yvoyait bien encore les emblèmes républicains; on y

(l) La seule garde républicaine a eu 92 morts, dont deux officiers supérieurs. On a compté six généraux tués ; ce sont les généraux Bourgon, Damesme, Renaut, Duvivier, Négrier,

Bréa; et six blessés ; Bedeau, François, Korte, Lafontaine,

Foucher, Courtigis. Deux représentants ont été tués, MM. Bornés et Charbonnel. Pendant les trois journées de juillet 1330, il y avait eu 500 hommes tués. Au mois de février 1318, on n’en a compté que 200. Selon le général Lamoricière, deux millions oent mille cartouches auraient été distribuées aux soldats, et environ trois mille coups de canon auraient été tirés pendant les quatre jours du combat. Les insurgés avaient des armes en quantité ; sur un seul point, dans le iietit village de Gentilly qui compte à peine 1,200 habitants, on trouve 1,800 fusils de munition et 2,000 sabres ; mais ils avaient fort peu de munitions. Ils fabriquèrent eux-mêmes presque toute la poudre dont ils se servirent. Vers la fin du troisième jour, elle leur manquait,

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