‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 249 sur 266 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

et administrativement par mesure de sûreté générale et de salut public. Il fallait que la loi, ajouta-t'il, se tût un instant et que les liorames qui avaient fait une guerre à mort à la société fussent déportés. Toutefois, distinguant entre les instigateurs de la guerre sociale et ceux qui n’en avaient été que les soldats, il demandait que l’instruction commencée contre les premiers suivît son cours.

Quelques expressions de ce rapport appelèrent le chef du pouvoir exécutif à la tribune. Ces expressions tendaient, dit le général Cavaignac, à faire croire qu’en attribuant à la juridiction militaire la connaissance de l’insurrection, il avait voulu se montrer plus sévère que la nation et que l’Assemblée. A sa demande expresse, le mot transportation qui n’impliquait pas la prison dans l’exil fut substitué au mot déportation. Allant plus loin encore, il s’engagea dans le conseil des ministres à ne pas faire exécuter le décret dans toute sa rigueur et à ne s’en servir que pour éloigner de Paris les prisonniers, dans un moment où il était dangereux pour eux-mêmes de les y garder. Il promit enfin de donner l’amnistie aussitôt que les terreurs de la bourgeoisie paraîtraient calmées.

En parlant et en agissant ainsi, le général Cavaignac était d’une sincérité parfaite. Etranger à la peur qu’avaient inspirée les combattants, il l’était également au ressentiment contre les vaincus. Il n’ignorait pas non plus que, si parmi ces prisonniers que l’on allait frapper en masse, condamner sans jugement et souvent même sans constater leur identité (1), il se trouvait des hommes pervers, le plus grand nombre étaient des ouvriers honnêtes, attachés à la République (2), et qu’il serait aussi impolitique qu’injuste et

(1) Il y eut un assez grand nombre d'individus transportés par erreur, que l’on relâcha apres qu’ils eurent passé plusieurs mois sur les pontons.

(2) Dans son diseours du 3 juillet, le général Cavaignac a du des ouvriers des ateliers nationaux : « La plupart, il faut l’avouer, ne demandent qu’à travailler. » Et plus loin : « Ce qu’on appelle à Paris la Société du bâtiment ne fait que des demandes extrêmement mesurées. »

immoral de les châtier, eux et leur famille, d’un crime très-grand, il est vrai, mais que la conscience publique, si elle était équitable, ne pouvait imputera eux seuls.

D’autres considérations encore, quoique secondaires, portaient le chef du pouvoir exécutif à user de clémence envers les vaincus. Ombrageux et défiant par nature, le général Cavaignac se tenait en garde contre les perfidies du parti dynastique. Son instinct l’avertissait que, s’il cédait aux premières exigences d’un parti qui ne faisait déjà que le tolérer au pouvoir, il perdrait bientôt toute autorité et ne serait plus qu’un instrument que l’on briserait dès qu’il aurait été jugé inutile. Cependant, par un effet regrettable de cette indécision dans la volonté qui ne provenait chez lui ni de l’indifférence, ni de l’inapplication aux affaires, mais de l’absence de ces vues larges et hautes de l’homme d’Etat qui mesure et domine les obstacles quotidiens et les incidents particuliers de la politique, le général Cavaignac n’entra pas résolûment dans les voies d’une politique généreuse et forte où il dépendait de lui d’entraîner l’Assemblée, S’exagérant les dangers que courait la République, il crut les conjurer en prolongeant le régime du pouvoir militaire et des mesures exceptionnelles. Au lieu de rentrer le plus promptement possible dans l’ordre légal, il demandait la prolongation de l’état de siège (7 juillet) pour un temps indéfini; il froissait une certaine délicatesse de l’opinion républicaine en décorant des soldats, des gardes nationaux et des gardes mobiles qui s’étaient signalés pendant l’insurrection (1); il suspendait un grand nombre de journaux (2); il retenait au secret, pendant onze jours, le rédacteur de la Presse, dont les imprudentes

fl) Le général Changarnier fut obligé d’adresser à plusieurs colonels qui refusaient les décorations ait nom de leurs légions une lettre dans laquelle il en appelait au principe de l’obéissance.

(2) Entre autres, la Presse, l’Assemblée nationale, la Liberté, la Vraie liépublique, V Organisation du travail, le Napoléon républicain, le Journal de la canaille, le Père Duchesne, le Pilori, la liévolulion de lb48, le J.anipion.

jmblicatioïis perdo'aient , disait-il, la llèjmblique, la nation et la société tout entière (1); il se laissait arracher enfin, quoique avec beaucoup de répugnance, la déclaration que le gouvernement ne s’opposerait pas à la mise en accusation de MM. Louis Blanc et Caussidière, désignés par le rapport de la commission d’enquête comme coupables de complicité dans l’attentat du 15 mai et dans l’insurrection de juin (2).

La commission d’enquête, présidée par M. Odilon Barrot et dans laquelle les républicains étaient en très-petite minorité, après avoir siégé, sans désemparer pendant près de six semaines et entendu plus de deux cents témoins, avait nommé pour son rapporteur M. Quentin-Baucliart, l’un de ses membres les plus hostiles à la République. Le rapport qui, avec les pièces justificatives, ne formait pas moins de trois volumes in-4®, était un acte d’accusation en règle contre la révolu- i tion de Février. Remontant non-sealement au 15 mai, mais au 16 avril et au 17 mars, incriminant les conférences du Luxembourg, les bulletins et les circulaires du ministre de l’intérieur et du ministre de l’instruction publique, à peu près tous les actes enfin d’un gouvernement qui, d’après la sentence de l’Assemblée, avait bien mérité de la patrie, le rapport de M. Quentin-Bauchart était manifestement dicté par un étroit esprit de rancune, il reposait sur des faits si peu démon- | très, il s’appuyait sur des témoignages si

(1) Ce sont les propres expressions du général Ca^aiguac dans une lettre en réponse à J\l. de Girardin.

(2) Je crois devoir rapporter ici le témoignage de M. de Lamartine, non suspect quand il s’agit de rendre justice aux socialistes. « Ceux-là même, parmi les membres du gouvernement les plus démocrates, que l’ignorance publique a ac • (iusés de connivence perfide avec l’insurrection étaient, au fond, les plus impatients et les plus actifs dans la préparation des mesures militaires destinées à écraser cette sédition. Les socialistes, chefs et disciples, furent des citoyens loyaux, pacifiques, intermédiaires, messagers de paix et de réconciliation sur tous les points, pendant toute la mêlée, et, s’ils ont démérité du bon sens avant, pendant et après la République, ils n’ont pas démérité un seul jour de la patrie et de rimmanité. La justice n’est pas un hommage, mais elle est un devoir. Les socialistes furent innocents de ces fatales journées. » {Cours lamilier de '.üléralure. — Kntretien LXXII, p. 24 et 30.)

suspects OU si puérils, que le public et l'Assemblée, malgré l’excitation des esprits, ne purent s’empêcher de le désapprouver, du moins dans sa forme.

Les débats auxquels il donna lieu furent les plus passionnés qu’on eût encore vus. Ouverts le 25 août, à midi, ils durèrent, presque sans interruption, jusqu’au lendemain, six heures du matin. C’était la première fois que, dans l’Assemblée constituante, la révolution qu’elle représentait était sérieusement et presque ouvertement attaquée. M. de Lamartine traduit devant une commission d’enquête; M. Ledru- Rollin forcé de venir défendre à la tribune les actes de son gouvernement; MM. Louis Blanc et Caussidière ressaisis par leurs ennemis qu’une première défaite n’avait pas découragés, c’était là des signes manifestes du progrès qu’avaient fait les partis dynastiques.

Dans un discours chaleureux, M. Ledru- Rollin essaya d’arracher l’Assemblée à ces emportements de la peur qui la jetaient aveuglément dans des voies rétrogrades. «La république rouge est un fantôme, s’écria M. Ledru-Rollin. B n’y a pas de république rouge. Il y a des hommes qui caressent des illusions, qui, abusés par les besoins, peuvent être entraînés -, mais soyez bien convaincus que l’immense majorité du pays se rattache à la République vFaie. Dites-vous surtout, ajouta-t-il d’un accent ému et prophétique, que, en commençant l’ère des proscriptions, tous les partis peuvent y passer les uns après les autres ; et alors ce ne sera pas la perte de la liberté en France, ce sera la perte de la liberté en Europe !

Bien que l’Assemblée considérât M. Ledru- Rollin comme un révolutionnaire dangereux, elle fut sensible à son éloquence ; quand il descendit de la tribune, on sentit que sa cause personnelle était gagnée. Il n’en fut pas de même de M. Louis Blanc. Sa théorie de l’organisation du travail, sur laquelle il revint longuement, avec une obstination honorable, mais qui n’avait rien d’habile, refroidit l’auditoire que M. Ledru-Rolliu avait vivement

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