‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 250 sur 266 · QUATRIEME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE

ému. La nuit, d’ailleurs, s’avançait et amenait avec la lassitude le désir de terminer la discussion. Les pâles clartés de l’aube qui pénétraient par les fenêtres et se mêlaient à la lumière mourante des lustres donnaient à l’aspect de la salle quelque chose de lugubre. Les physionomies devenaient de plus en plus mornes. Dans les tribunes, qui s’étaient d’abord montrées sympathiques aux prévenus, le sommeil s’emparait des auditeurs les plus attentifs. En vain le discours de M. Caussidière vint-il remuer de nouveau les esprits et les intéresser par sa verve pittoresque ; en vain le parti révolutionnaire, par l’organe de MM. Flocon, Bac, Lagrange, essaya-t-il de lutter encore et d’obtenir du moins de l’Assemblée quelle ne votât pas l’urgence; au moment où l’on pouvait croire qu’il allait obtenir ce faible succès, le président du conseil

parut à la tribune. Un profond silence s’établit. La parole du chef du pouvoir exécutii allait mettre fin aux incertitudes ; son opinion allait tout trancher ; on ne la connaissait pas, on la croyait favorable aux prévenus. Dans une des séances précédentes, le jour de la lecture du rapport, on avait vu le général Cavaignac tendre la main à M. Ledru-Rollin, au moment où celui-ci descendait de la tribune après avoir réfuté avec éclat les principales accusations du rapport. Les personnes bien informées assuraient que le chef du pouvoir exécutif, déjà très-irrité des exigences de la réaction, avait résolu de rompre avec elle plutôt que de lui faire une concession nouvelle. La surprise fut donc extrême lorsqu’on entendit le général Cavaignac demander, au nom de la to'ancjuillité dio pays, que V Assemblée, dont la conviction devait être formée, ne

FUNÉRAILLES DES VICTIMES DES JOURNÉES DE JUIN. (p. 484.)

prolongeât 'pas la discussion et n'ajournât pas son vote. Mais, bien que cette surprise fût mêlée d’improbation, la majorité se rangea à l’opinion du gouvernement. Un seul représentant, M. Grévy, essaya de protester encore et demanda rajournement au nom de la justice, en démontrant jusqu’à l’évidence que le temps avait manqué pour examiner les documents fournis par l’enquête. D’ailleurs, ajoutait M. Grévy, à côté des documents de l’enquête, il y avait aussi les documents apportés par les prévenus, qu’il était d’autant plus nécessaire d’examiner que la commission avait violé toutes les formes judiciaires, en ne confrontant pas les accusés avec les témoins, en n’articulant devant eux aucun des faits produits à leur charge. « Au-dessus des intérêts momentanés de la politique qui pouvaient faire désirer au pouvoir de presser la solution, disait M. Grévy, n’y avait-il pas les intérêts éternels de la justice qu’une grande assemblée ne devait pas sacrifier? »

Mais ces considérations, d’un esprit élevé et indépendant, venaient trop tard. L’Assemblée était décidée. Sur 785 votants, 493, après avoir prononcé l’urgence , livrèrent MM. Louis Blanc et Caussidière à la justice.

Si la majorité républicaine n’avait pas trouvé dans sa conscience la condamnation de ce vote impolitique, elle n’aurait pas tardé à reconnaître l’étendue de sa faute à la joie extrême qu’en ressentit la minorité dynastique. Bien que le gouvernement eût favorisé l’évasion de MM. Louis Blanc et Caussidière et les eût ainsi soustraits aux rancunes de leurs ennemis, le triomphe des adversaires de la révolution n’en était pas moins complet. Du moment qu’ils avaient réussi à diviser les républicains, à compromettre le général Cavaignac et à lui arracher un gage de cette nature, ils ne devaient plus rencontrer d’obstacles insurmontables.

Le parti de l’ordre, comme on l’appelait alors, devait ce succès décisif à l’habileté de son chef, M. Thiers. Aussi longtemps que ce parti n’avait eu pour le conduire que la vo¬

lonté indécise de M. Odilon Barrot et pour le représenter que les noms impopulaires de MM. de Falloux et de Montalembert, il avait fait peu de progrès dans l’Assemblée; mais, depuis l’arrivée de M. Thiers, tout avait changé de face.

Un moment déconcerté par la révolution de février, M. Thiers avait repris très-vite cette parfaite confiance en lui-même, cette liberté d’esprit et d’allures qui faisaient la plus grande partie de sa force. Il ne lui fallait pas, du reste, beaucoup d’efforts pour s’accommoder d’une République qui ne blessait chez lui ni des principes ni des sentiments bien profonds. Les origines, l’éducation, les travaux, l’ambition, toute la fortune de M. Thiers l’attachaient à la révolution. Il n’était pas dans la nature de son esprit de chicaner beaucoup avec elle et de lui demander un compte trop

! rigoureux de ses emportements. Comme his-

i torien, il l’avait expliquée et approuvée jus- I qu’à Danton; comme homme d’Ëtat, il avait I combattu en son nom la politique conservai trice. La crise qui renversait cette politique ' en la personne de son rival donnait, jusqu’à I un certain point, raison à la sienne. Quelque chose lui disait, d’ailleurs, que, à moins de circonstances inattendues, il ne pouvait manquer, sous un gouvernement libre, de reprendre tôt ou tard une grande influence. Patriote sincère, il n’était pas insensible à la pensée que la politique révolutionnaire allait relever en Europe le rôle de la France. Orateur et écrivain, qu’avait-il personnellement à perdre dans l’établissement d’une République parlementaire? L’institution de la présidence ne devait pas non plus déplaire beaucoup à Tun des hommes que sa fortune, son talent, sa célébrité conviaient si naturellement à y prétendre.

Aussi M. Thiers ne s’était-il pas oublié en de longs regrets. En se présentant aux électeurs pour l’Assemblée constituante, il avait annoncé l’intention de ne pas rester étranger aux destinées nouvelles de son pays. Attentif à tout et voyant qu’une première fois il avait

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échoué parce que le clergé lui demeurait hostile, il avait cette fois rendu hommage à la prépondérance des influences cléricales et n’avait épargné de ce côté ni avances ni promesses. Le clergé, dont la politique alors était de tout accueillir, feignit de le croire sincère et le porta sur sa liste (1). M. Thiers entra à l’Assemblée.

Il y entra modestement, sans bruit, en homme désabusé, dont la carrière politique était terminée. Tout au plus, disait-il à des amis chargés de répéter ses paroles, pourraitil encore mettre au service de l’Assemblée un peu de bon sens pratique ; ouvrir à l’occasion, dans quelque comité , un avis utile sur des questions spéciales. Puis il se rapprochait de tous les républicains qu’il voyait influents; il les flattait et s'efforcait de leur persuader qu’il voulait comme eux et avec eux la République.

Introduit dans la réunion de la rue de Poitiers que présidait le général Baraguay-d’Hilliers où se rencontraient encore des représentants de tous les partis, MM. Duvergier de Ilaiiranne, Vivien, Dufaure, Degousée, d’Adelsward, de Montalembert, Falloux,Berryer, M. Thiers était devenu bientôt, par la souplesse et la grâce de son esprit, le lien de ces éléments hétérogènes. Contenant les uns , excitant les autres, donnant à tous l’exemple de l’oubli des torts passés, il sut les discipliner, les amener à une politique bien combinée qui consistait, d’une part, à soutenir en apparence la République, d’autre part, à défaire pièce à pièce tout ce qu’avait fait le gouvernement provisoire et à convaincre ainsi d’impuissance le parti républicain, pour, le jour venu, se substituer à lui sans effort et sans violence. On a vu que, fidèle à cette politique, M. Thiers s’était déclaré favorable au général Cavaignac. Mais déjà, à ce moment, il ne s’exprimait plus avec la même modestie ; son in-

(1) « Je ne suis pas obligé do me mettre à, la place Je Dieu et Je sonder les consciences, disait l’abbé Fayet, évêque d’Orléans, représentant du peuple ; mais apparemment, visiblemenv, M. Thiers est tout à fait revenu à nous. » |

fluence sensible dans l’Assemblée, son ascendant sur la réunion de la rue de Poitiers, lui rendaient impossible l’humble rôle qu’il avait pris d’abord; il commençait à s’ennuyer de garder le silence et n’attendait qu’une occasion pour reparaître à la tribune avec éclat. Un homme, dont la renommée excentrique enflait de jour en jour la présomption, M. Proudhon, ne craignit pas d’entrer en lutte avec M. Thiers et lui fournit bientôt cette occasion désirée.

J’ai dit brièvement, dans la seconde partie de cet ouvrage, quels avaient été les premiers travaux de M. Proudhon et par quelles qualités singulières ils avaient attiré l’attention des esprits curieux de nouveautés.

Le journal qu’il publia après la révolution de Février fît connaître son nom au peuple et le posa en chef de parti. Après avoir, par sa vigoureuse dialectique , contribué plus que personne à ruiner dans l’opinion les systèmes communistes; quand, par suite des événements , les chefs d’écoles socialistes eurent disparu de la scène publique, M. Proudhon, dont l’avantage consistait à n’avoir pas de système et à nier plus hardiment que personne ne l’avait jamais fait les principes constitutifs d’une société que le prolétariat accusait de tous ses maux, demeura le seul représentant de l’instinct populaire et vit se diriger contre lui tous les ressentiments de la bourgeoisie.

Elle ne voulut voir dans son élection à l’Assemblée constituante qu’un défi jeté par les anarchistes à la moralité publique (1 ). La personne de M. Proudhon se prêtant, d’ailleurs, par je ne sais quel flegme puissant et ironique d’attitude, de physionomie et d’accent, au rôle extraordinaire que lui créait la peur; son orgueil, qui s’en trouvait flatté, l’accep-

(1) Depuis l’insurrection Je juin, la répulsion qu’inspirait JI. Proudhon était devenue un véritable sentiment d’horreur, lin entrant, le 25, dans le faubourg du Temple, les troupes y avaient rencontré M. Proudhon, qui, plus tard, sommé par la commission d’enquête d’expliquer sa présence, répondit ‘dinplement : « qu’il était allé contempler la sublime îiorreu;' de la canoiinade. »

tant avec complaisance, on en vint à le regarder comme un être à part, exempt des ! sentiments qui animent la généralité des hommes; comme une perversité incarnée qui souhaitait, méditait et préparait savamment la ruine de la société.

Mais, après la victoire de juin, les esprits s’étant un peu rassis, on commença dans l’Assemblée à s’étonner de l’importance que l’on y accordait à M. Proudhon et à son silence; on pensa qu’il serait bon de la réduire à ses proportions véritables, en mettant cet adversaire audacieux de la propriété en demeure de produire enfin au grand jour ses théories sociales et surtout les moyens qu’il proposait pour les réaliser.

Pressé de toutes parts, non-seulement par ses collègues, mais par l’opinion publique, M. Proudhon consentit à déposer sur le bureau de l’Assemblée une proposition tendant, suivant ses propres expressions, à réaliser sans violence, sans expropriation, sans banqueroute , ce qu’il appelait lœ liquidation de la meille société, c’est-à-dire V abolition de la p'opriété.

« Orgueil ou vertige, a dit plus tard M. Proudhon, je crus que mon heure était venue. »

M. Thiers, qui nourrissait en secret la même pensée, jugeant également et avec plus d’apparence de raison son heure venue, se chargea de combattre M. Proudhon dans le comité des finances d’abord, puis à la tribune.

La curiosité était excitée au plus haut point par l’annonce de ce débat. Beaucoup de gens considéraient encore comme une grande témérité à l’Assemblée de permettre la discussion publique des doctrines de M. Proudhon. j Ce ne fut pas sans peine que M. Thiers obtint

j dans le comité du travail un peu de calme et

! qu’il parvint à dominer par son sang-froid les clameurs qui éclataient à chaque parole de son adversaire (1). Quand M. Proudhon parut enfin à la tribune, le mouvement extraordi-

(1) « Il ne faut pas, disait M. Thiers, que les Erostrates du temps puissent s’en croire les Galilées, en disant qu’on a refusé de les entendre. »

naire qui agita l’Assemblée fit voir combien elle avait besoin d’efforts pour garder quelque bienséance envers un homme dont l’effronterie égalait, à ses yeux, la perversité.

Cependant, malgré de violentes interruptions, des injures, des éclats de rire qui partaient de tous côtés, M. Proudhon, qui n’en paraissait aucunement ému, occupa la tribune pendant près de quatre heures. Il exposa de nouveau, il développa tout l’ensemble de sa proposition que ni le comité ni M. Thiers, disait-il, n’avaient comprise.

Elle était pourtant, suivant lui, d’une simplicité parfaite. Selon M. Proudhon, la société était aux abois. Pour la sauver d’une ruine imminente, il fallait établir, au moyen d’un système de crédit gratuit et réciproque qui suprimât l'intérêt du capital, l’équilibre exact de la production et de la consommation. Il fallait une loi qui obligeât tous les capitalistes et rentiers à faire à leurs fermiers, locataires, débiteurs de tous genres, remise, à titre de prêt, d’un sixième de leur revenu (M. Proudhon évaluait ce sixième à la somme totale de 1500 millions), et à verser dans les caisses de l’État, à titre d’impôt, un autre sixième destiné à la création d’une banque d’échange. C’étaientlà, d’après M. Proudhon, des moyens assurés de faire renaître la circulation , le travail, la concurrence, l’industrie, et de procéder graduellement à l’abolition de la propriété.

M. Thiers n’eut pas besoin d’une dialectique très-forte pour démontrer combien une pareille mesure serait violente et inapplicable. L’Assemblée tout entière, le parti républicain en particulier et surtout les quelques socialistes qui s’y trouvaient encore et qui s’indignaient de voir M. Proudhon compromettre par des formules absurdes et des projets vides de sens la cause qu’il prétendait défendre, protestèrent contre lui.

Dans un ordre du jour motivé qu’elle vota à l’unanimité moins une voix, l’Assemblée déclara que la proposition de M. Proudhon était une attaque scandaleuse contre les principes de

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