‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 261 sur 266 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

plétement inadmissible. Les discussions de 1 assemblée, à laquelle le roi refusait la qualité de constituante et qui refusait à son tour à Frédéric-Guillaume le titre de roi la grâce de Dieu., allèrent s’animant et s’envenimant de plus en plus, jusqu’au jour où le roi, qui voyait la révolution partout arrêtée en Allemagne, se crut en mesu^’e de braver l’opinion, quitta Berlin, s’établit à Potsdam, et de Icà, après avoir fait prendre au général AVrangel les dispositions militaires nécessaires pour réduire au besoin sa capitale, promulgua un décret (8 novembre) qui suspendait les séances de l’assemblée et la transférait à Brandebourg, sous le prétexte qu’elle était opprimée à Berlin par les sociétés révolutionnaires.

L’assemblée ne voulut pas céder. Quand le comte de Brandebourg se présenta, au nom du roi, pour lui intimer l’ordre de se dissoudre, son président Unrulie refusa de lever la séance. Deux cent cinquante-deux représentants contre trente déclarèrent qu’ils ne se sépareraient pas; mais comme ils étaient décidés à n’agir que par les voies légales et ne voulaient pas faire appel à l’insurrection, la force armée les expulsa, les poursuivit partout où ils essayaient de se réunir ; la garde nationale, qui les soutenait, fut dissoute. La nouvelle de la prise de Vienne vint achever leur défaite. Frédéric-Guillaume, résolu à ne plus rien ménager, chargea le général Wrangel de soumettre Berlin. L’état de siège fut proclamé, et, le 5 décembre, le roi, portant au comble l’ingratitude, le mépris de sa parole et l’oubli de son honneur, octroya à la Prusse une constitution qui effaçait les dernières traces de ses concessions et remettait toutes choses à peu près dans l’état où elles étaient avant la révolution.

Pendant que les souverains absolus, secrètement encouragés par la Russie, agissaient de la sorte à Naples, à Vienne, à Milan, à Pesth, à Berlin, et reprenaient peu à peu, par la ruse d’abord, puis par la force, tous leurs avantages, la diplomatie française, depuis le ministère de M. de Lamartine jusqu’à celui de

M. Bastide, suivait la même marche incertaine et se laissait partout effacer ou éconduire. Mal informée ou mal servie par des agents dont les uns, qui appartenaient à l’école révolutionnaire, s’étourdissaient du bruit d’une démagogie tapageuse et croyaient que les clubs menaient le monde, et dont les autres, suivant les anciens errements de la diplomatie dynastique, ne savaient ou ne voulaient^pas faire parler la France au nom de la Révolution, elle entamait avec les princes des négociations timides, perdait un temps précieux, laissait s’engourdir l’opinion. Bientôt, entre la Russie qui menaçait d’intervenir et l’Angleterre qui l’abusait par une amitié feinte, entre la diète centrale qu’il négligeait, la Prusse et l’Autriche qui se jouaient de lui, le gouvernement du général Cavaignac se trouva réduit à l’impuissance. Il laissa succomber Milan, périr Venise; il abandonna Charles-Albert; et le jour où il montra enfin quelque volonté, ce fut pour tendre au pape Pie IX, chassé de ses Etats, une main que celui-ci ne daigna pas même prendre.

Nous avons vu que Pie IX, poussé par les cardinaux à rompre l’alliance piémontaise et à se retirer de la ligue nationale, avait mis à la tête de son gouvernement le comte Rossi (14 septembre). Cette nomination avait causé dans le parti démocratique et dans la population qui regrettait le comte Mamiani une irritation extrême. Le’ 15 novembre, jour de l’ouverture de l’assemblée, comme le nouveau ministre descendait de voiture et traversait le vestibule du palais de la chancellerie, il fut entouré, séparé de sa suite par un groupe d’hommes inconnus, frappé à mort d’un coup de stylet.

Le parti des cardinaux et le parti populaire se renvoyèrent l’accusation de cet acte odieux, mais tout le monde en parut complice par l’indifférence avec laquelle on l’apprit et par la négligence qui fut mise à en poursuivre les auteurs. La Chambre n’interrompit même pas la lecture de son procès-verbal et ne fît pas la ! moindre mention de l’événement pendant la

séance ; le peuple fit disparaître l’assassin et célébra l’assassinat par des promenades aux flambeaux; la police refusa de prendre aucune mesure contre les démonstrations populaires ; la garde nationale, enfin, et les soldats fraternisèrent avec le peuple.

Le lendemain, une députation de l’assemblée et de la garde nationale, suivie d’une foule nombreuse, vint demander au pape un ministère libéral et le retour du comte Mamiani. Pie IX, entouré de ses cardinaux et de la plupart des membres du corps diplomatique, refusa d’abord de prendre un engagement explicite. Pendant les longues négociations qui s’entamèrent à ce sujet au Quirinal, le peuple et la garde nationale, accourus en masse autour du palais, le cernèrent et menacèrent d’en faire l’assaut. Les Suisses, qui en gardaient les portes, firent une décharge qui d’abord força le peuple à s’éloigner ; mais il revint bientôt avec la garde civique, la légion romaine, la troupe de ligne et la gendarmerie qui s’étaient jointes au mouvement, et recommença la fusillade contre le palais. Le pape, convaincu enfin qu’il n’avait plus le pouvoir de lutter contre le vœu général, feignit de s’y rendre; il promit le retour de Mamiani, le renvoi des Suisses. Pour tout le reste, il s’en remettait, disait-il, à la décision des Chambres. Ayant réussi de la sorte à tromper encore une fois l’opinion, Pie IX échappe à la surveillance de ceux qui le gardaient, et,

quittant furtivement son palais et ses Etats dans la voiture du comte dé Spaur, ministre de Bavière, qui faisait les fonctions d’ambassadeur d’Autriche à Rome, il se réfugie à Gaëte.

Depuis longtemps déjà notre ambassadeur^ le duc d’Harcourt, et, dans ces derniers jours, M. de Corcelle, envoyé par le général Cavaignac en mission extraordinaire à Rome, pressaient le pape, qui ne se regardait plus comme libre, d’accepter un asile en France. Pie IX semblait disposé à prendre ce parti et témoignait au général Cavaignac, dans les termes les plus affectueux, sa reconnaissance

et son estime. Le saint-père n’élevait à sa venue en France qu’une seule objection sérieuse, fondée sur le peu de temps que le chef actuel du pouvoir exécutif avait encore à diriger les affaires. Si l'élection ne répondait pas aux vœux du pape, disait-on au Quirinial, si le prince Louis-Napoléon devenait président de la République, le saint-père, qui considérait la famille Bonaparte comme son ennemie, ne pourrait avec honneur accepter la protection du chef de cette famille.

Néanmoins, en ces derniers temps, les scrupules du pape semblaient dissipés ; en partant pour Gaëte, Sa Sainteté laissa croire au duc d’Harcourt qu’elle y attendrait un bâtiment français, afin de s’embarquer pour Marseille. En conséquence, l’ordre fut expédié au consul de Civita-Vecchia de faire chauffer le bateau le Tènare , pour aller chercher immédiatement le pape à Gaëte. Le général Cavaignac décida de faire embarquer une brigade de 3,500 hommes sur quatre frégates à vapeur pour protéger la retraite du pape, et, sur l’avis reçu par dépêche télégraphique de Marseille et communiqué à l’Assemblée par le chef du pouvoir exécutif en personne, le ministre de l’instruction publique partit de Paris afin de se trouver au débarquement du saintpère et de le recevoir avec tous les honneurs qui lui étaient dus.

Mais tout d'un coup la nouvelle se répand et se vérifie que le pape a joué le gouvernement français ; que, loin de songer à demander un asile à la République, Pie IX s’est rendu à la cour du roi de Naples, d’où il annule tous les actes de son gouvernement à partir du IG novembre, c’est-à-dire toutes les concessions faites à l’opinion libérale et au parti laïque.

Un pareil dénoùment à une négociation diplomatique à laquelle le gouvernement avait évidemment attaché une grande importance touchait au ridicule. Les adversaires du général Cavaignac saisirent avec empressement cette occasion de l’attaquer par l’épigramme. Depuis quelque temps, les hostilités de la

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