‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 29 sur 266 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Le radicalisme, perpétuellementaccusé dans la presse ministérielle de travailler à détruire la famille et la propriété, et de vouloir étaj blir en Europe le règne de la terreur, fut : brillamment défendu à la tribune par M. Ma-

j rie. « S’il existait une fermentation dangereuse dans certaines couches de la société, dit l’orateur, c’était la faute du cabinet, qui avait brisé l’alliance intime, formée par la révolution de 1830, entre le gouvernement et le peuple, en écartant de la vie politique la masse ' de la nation, en se refusant à toutes les réformes. « Et il disait vrai. Si le pouvoir rencontre toujours en France une disposition frondeuse et un esprit railleur, c’est dans la classe privilégiée. Les classes laborieuses des campagnes et des villes, le peuple enfin, malgré une certaine verve moqueuse à la surface, est, au fond, porté à l’amour pour ceux qui le gouvernent. Son instinct est juste, sa patience presque inépuisable ; il sait se confier, attendre , pardonner beaucoup à ceux dont il se croit aimé.

Un débat vide d’idées, rempli de personna- I lités mesquines, recommence, après le disj cours de M. Duvergier de Hauranne, entre MM. Léon de Malleville et Duchàtel. Signalant les prétentions exorbitantes du cabinet, le premier invite les citoyens à n’en pas tenir compte, puis il reproche au ministre les injures qu’il adresse à un parti jadis caressé, flatté. « Si le temps des dangers revenait, diti il d’un accent qui trahit la vanité blessée et l’espoir secret des représailles prochaines, je 1 sais bien à quels dévouements on s’adresserait encore au besoin. Il n’est donc pas prudent I d’insulter ceux dont la popularité serait d’un si grand prix aux jours de péril. »

A ces petitesses de l’esprit de parti, M. Duchâtel répond par d’autres petitesses. Il rappelle à son accusateur des lettres adressées, en 1840, du ministère de l’intérieur aux préfets, par lesquelles on interdisait formellement certains banquets politiques. « M. de Malleville étant à cette époque sous - secrétaire

d’Êtat au ministère de l’intérieur, il est à supposer, dit M. Duchàtel, qu’il approuvait ces lettres. Du reste, le gouvernement ne répondra pas à un défi par un autre défi, ajoute M. Duchàtel; mais il ne cédera pas non plus d’une ligne dans cette question où non-seulement la loi, mais tous les précédents administratifs lui donnent raison. » Et le ministre conclut en justifiant complètement les expressions de l’adresse. « On ne pouvait pas, dit-il, passer sous silence un fait aussi considérable; on pouvait moins encore ne pas signaler au pays comme hostiles les vœux antimonarchiques et antisociaux exprimés dans plusieurs banquets, ne pas qualifier d’entraînement aveugle la conduite de certains amis du gouvernement qui, non contents de s’asseoir à coté de ses ennemis déclarés, consentent encore, par une inexcusable faiblesse, à supprimer le toast au roi. »

A ce discours, fréquemment interrompu par les murmures de la gauche, M. Odilon Barrot répond en revendiquant le droit de réunion comme un droit essentiel à V usage de toutes les libertés , et que la Restauration même, si défiante et si portée aux mesures de rigueur, n’a pas osé attaquer.

M. Boissel vient ensuite réclamer contre l’injure faite au douzième arrondissement en lui interdisant ce qu’on a permis dans toute la France. Le garde des sceaux explique cette apparente inconséquence du ministère. Il dit que les lois politiques doivent être appliquées avec ménagement, que pour être utiles les lois répressives doivent être appelées par l’opinion. Il établit, par des citations empruntées aux toasts des derniers banquets, qu’on a abusé de la tolérance du gouvernement, et finit en déclarant que cette tolérance ne peut plus se prolonger sans péril. Il espère d’ailleurs que l’opposition ne donnera pas suite à ce défi imprudent; mais si, contrairement à cette espérance, elle persévère, le gomernement fera son devoir . Ces dernières paroles sont le signal d’un tumulte. Des huées, des rires accueillent le ministre, qui descend de la

tribune et retourne à sa place en jetant à la gauche un regard irrité.

Les députés du centre, intimidés par le tour violent qu’ont pris les débats, peu confiants dans leur droit et blâmant au fond les expressions de l’adresse qu’ils sont obligés de soutenir, laissent voir sur leur physionomie et dans leur contenance , un malaise qui redouble l’audace de leurs adversaires. Enfin un peu de calme se rétablit; M. Ledru-Rollin monte à la tribune. Pour la première fois, peut-être, depuis qu’il siège à la Chambre, on l’écoute avec une attention sérieuse; pour la première fois aussi il s’élève à la hauteur des orateurs de nos grandes assemblées. Son argumentation est d’une logique serrée, son débit passionné mais contenu. Son éloquence emprunte à la cause qu’elle défend une force virile. « La faculté de se réunir est de droit naturel, imprescriptible, dit l’orateur; il ne saurait être entravé que par une défense catégorique, expresse. Or, non-seulement cette défense ne se rencontre nulle part dans nos lois, mais encore la Constitution de 91 garantit aux citoyens la liberté de s’assembler faidhlemCrnt et sans armes. On objecte que la Charte de 1830 est demeurée silencieuse, ajoute M. Ledru-Rollin, et qu’en dehors de ceux qu’elle octroie, il n’y a pas de droits. C’est là une bien triste et bien pauvre doctrine, sans élévation, sans grandeur, mais sans vérité surtout, et contre laquelle protestent la dignité de l’homme et la conscience liiimaine. « Puis, en comparant les textes, l’orateur s’attache à montrer que la Charte de 1830 n’a été qu’une série de découpures faites dans celle de 1814, qui n’était elle-même qu’un octroi jaloux, parcimonieux , de provenance étrangère. « Il est tout simple, dit-il, qu’elle ne parle pas du droit de réunion. Mais la loi qui permet aux citoyens de se réunir publiquement date de la Constitution de 1791, et le droit de s’associer, du, soir même de la prise de la Bastille. « Après avoir fait sentir le vice de l’argumentation ministérielle : « Voyez où vous marchez, s’écrie M. Ledru-Rollin. De sophisme

en sophisme, vous arrivez à nier toute espèce de droit en dehors des droits écrits, c’est-àdire que vous portez atteinte à ce qu’il y a de plus vivace dans la moralité humaine, à ce qui seul ne peut pas se prescrire : le droit. Vous ébranlez ce qui est le plus profondément enraciné dans le cœur de l’homme, car il n’y aurait pas eu de sociétés si les- droits naturels n’avaient vécu d’eux-mêmes. Et c’es^ vous qui osez parler de principes anti-sociaux! «

Cette parole forte et pleine excité dans l’Assemblée un mouvement extraordinaire.

L’émotion augmente quand M. Ledru-Rollin proteste, en son nom et au nom de ses amis, contre les conséquences possibles de l’opiniâtreté du ministre qui peut amener l’efiusion du sang, et que, s’adressant à toutes les nuances de la gauche, il s’écrie: « Le gouvernement s’attaque à la plus vitale de nos libertés. Attachons-nous à elle par d’unanimes étreintes; environnons-la de nos bras comme un dernier autel qu’il faut maintenir debout. Tous, nous irons jusqu’au bout, et si nous sommes brisés dans la lutte, que le pays alors, comme en 1829, forme une vaste association pour le refus de l’impôt. «

La réponse du garde des sceaux soulève de nouvelles tempêtes. « Jamais, s’écrie M. Odilon Barrot en faisant un geste menaçant, ni Polignac, ni Peyronnet n’ont parlé ainsi. »

A ces mots, un grand nombre de députés se lèvent et quittent leurs bancs. On se lance des apostrophes injurieuses, on se menace du geste et du regard, on crie, on trépigne, on vocifère. M. Hébert, les bras croisés, dans l’attitude d’un homme préparé atout, regarde fixement M. Barrot comme pour lui reprocher d’avoir donné le signal d’un tel désordre. Etourdi par le tumulte, troublé par la peur, le président quitte précipitamment son fauteuil sans songer à lever la séance. On le ramène au bureau ; il prononce d’une voix éteinte la formule officielle et disparaît.

Depuis la Convention, on n’avait pas mémoire d’une séance pareille. Paris révolution-

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