‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 28 sur 266 · U GUIZOT · texte numérisé non relu

U GUIZOT

vues de la commission que de laisser indécis le lieu de réunion. Ceci n’échappa point au cabinet, et il se fortifia dans la pensée que, en demeurant inébranlable, il enlèverait le vote de la Chambre et verrait aussitôt s’évanouir, devant ce vote, des menaces d’enfants, d’autant plus bruyantes quelles partaient de cœurs moins affermis. Telle était la mésestime que le roi et ses ministres avaient au fond pour le pays légal.- Une démarche du parti progressiste vint encore les confirmer dans leur sécurité dédaigneuse.

Une quarantaine de députés environ, appar¬

tenant à ce parti, ou plutôt à cette coterie, s’étaient constitués en comité, afin de mieux s’entendre sur la conduite à tenir dans la situation qu’allait créer à leur opposition ambiguë la discussion du paragraphe relatif au banquet. Une attitude franche et une résolution courageuse , pour des esprits de cette trempe, c’était une impossibilité de nature. Reconnaître le droit d’un côté ou de l'autre pour se ranger à sa défense n’était pas le sujet de leur perplexité. Il s’agissait pour eux sim* plement de tirer avantage des embarras du ministère et de mettre à bon prix leur concours.

D. STERN

Aussi, la veille du jour où devait s’ouvrir le débat, le 6 février, les progressistes députèrent à MM. Guizot et Duchàtel des commissaires chargés d’une proposition de transaction. Ils offraient de faire rejeter un amendement de M. Sallandrouze, qui eût entraîné la chute du cabinet, si l’on consentait à accepter un sous-amendement dont la forme bienveillante impliquerait néanmoins, pour le pouvoir, l’engagement d’une réforme parlementaire. A leur grande confusion, les émissaires progressistes furent congédiés par un refus catégorique. Au point où en étaient venues les choses . répondirent d’un commun accord MM. Guizot et Duchàtel, il n’y avait plus de transaction possible. Plus tard,, après la session, on verrait, on s’occuperait de chercher une combinaison propre à tout concilier. Sur ces paroles ironiques, le comité progressiste se sépara, et personne ne mit en doute, tant l’opinion s’était peu abusée sur les secrets mobiles de son opposition, qu’il dût voter avec le ministère.

La discussion, ouverte le 7 février, vint mettre en lumière la mauvaise foi politique de M. Guizot; car ses adversaires tirèrent un de leurs meilleurs arguments des paroles qu’il avait prononcées en 1840. « Les citoyens ont le droit, avait dit alors M. Guizot, de se réunir pour causer entre eux des affaires publiques, et il est bon qu’ils le fassent. Jamais ^e n essayerai d'atténuer les sentiments généreux qui poussent les citoyens à se réunir, à se communiquer leurs sympathiques opinions. « Et aujourd’hui, après avoir implicitement reconnu ce droit pendant les six mois qui venaient de s’écouler, après avoir souffert dans les départements, en l’absence des Chambres, des manifestations violentes, on prétendait supprimer tout d’un coup une réunion légale, présidée par un député, à laquelle devaient assister les personnes les plus notables du pays.

IM. Duvergier de Hauranne n’eut pas de peine à rendre saisissante l’énormité d'une semblable prétention. Instigateur principal

des banquets, il en avait fait un point d’honneur personnel; son discours le marquait assez. Un orateur du parti radical n’aurait pas été plus implacable et n’aurait certes pas porté de pareils coups; les amitiés infidèles ont seules de ces armes perfides et empoisonnées.

« Le ministère veut mettre la minorité en jugement, dit M. Duvergier de Hauranne, en faisant allusion à la phrase sur les passions aveugles et ennemies, mais qu’importe! La majorité ministérielle est libre de faire ce qui lui plaira; la minorité ne s’en préoccupe plus. Ce ne sera qu’une pièce de plus dans le grand procès qui se débat au sein de la Chambre, mais dont le quge est ailleurs. « Selon M. Duvergier de Hauranne, la loi ne donne aucun moyen, aucun prétexte au gouvernement de s’opposer à une manifestation de cette nature. Si l’on osait le tenter, il s’associerait sans hésiter à la résistance.

Expliquant ensuite l’omission du toast au roi dans plusieurs banquets : « Si c’est un avertissement, dit-il, il faut s’en prendre au cabinet, qui fait du souverain un chef de parti, dénature le gouvernement représentatif, abaisse et corrompt les mœurs, travaille à faire contre l’indépendance des peuples une noutelle sainte alliance. Vous nous accusez d’être mus par des passions aveugles et ennemies, s’écrie l’orateur; nous, nous vous accusons de fonder sur les passions basses et cupides tout l’espoir de votre domination. Vous nous accusez de troubler, d’agiter le pays dans un misérable intérêt d’ambition ou de vanité; nous, nous- vous accusons de le corrompre pour l’asservir. » Et il termine par un défi : « Comme M. Guizot l’a dit si souvent, audelà, au-dessus de la Chambre, il y a le pays, près duquel la minorité est toujours en droit de se pourvoir. C’est ce que nous avons fait et c’est ce que nous continuons à faire. Que cela soit donc bien compris, bien entendu ;

nous ne venons pas ici plaider devant la ma-

jorité contre le ministère, nous venons plaider devant le pays contre le ministère et contre la majorité. »

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