CHAPITRE VIÏ
Préparatifs du banquet. — Imminence de la catastrophe.
Le rejet de tous les amendements conciliateurs, le maintien intégral, dans l’adresse, des paroles repoussées comme injurieuses par Topposition jetaient M. Barrot et son parti dans de grandes perplexités.
A Touverture de la se.ssion, l’opposition dynastique, satisfaite de la dernière revue qu'elle avait passée de ses forces au banquet de Rouen, et craignant que le radicalisme ne prit l'avantage si Ton prolongeait la campagne, avait décidé qu’on s’en tiendrait là, l’agitation réformiste n’ayant plus, disait-elle, sa raison d’être pendant les débats de la Chambre. Mais le tour irritant de la discussion, l’attitude hautaine du ministère et le persiflage du Château, piquant au vif les amours-propres, provoquèrent au combat. Une fois le combat engagé, il ne fut plus au pouvoir de personne d’en diriger l’élan ni d’en prévenir Tissue.
Dès le 8 février, M. de Girardin, dont le journal devenait de plus en plus menaçant et annonçait hautement une crise prochaine, adressait à M. Odilon Barrot une lettre pleine à la fois de raison et de courage pour l’engager à donner sa démission dans le cas où le paragraphe injurieux serait voté. « Il est impossible, disait le rédacteur de la Presse, si vous donnez votre démission (et comment vous abstenir de faire ce qu’a fait M. Berryer en 18-11?), que l’opposition tout entière ne suive pas votre exemple. Je n’en excepte ni M. Thiers, ni M. de Rémusat, ni M. Dufaure (1). » En effet,
(1) La Presse publiait, le lendemain du rejet de l’amendcment de M. de Givré, un excellent article dans lequel elle insistait sur la question de légalité restée douteuse aux yeux d’anciens ministres, de conseillers à la Cour de cassation, d’anciens bâtonniers de l’ordre des avocats et de cent quatrevingts députés sur quatre cents. Elle conseillait au cabinet de saisir les pouvoirs législatifs d’un projet de loi qui déterminerait dans quelles circonstances et sous quelles réserves le droit de s’assembler pourrait être exercé ou serait interdit. [La e, Press du 12 février.) C’était encore là, pour le ministère, une
aussitôt après le vote, cette question fut débattue dans la réunion des députés réformistes. En appellerait-on de la majorité parlementaire à la majorité électorale? Forcerait-on le pouvoir, par une démission en masse, de convoquer plus de cent collèges électoraux, et susciterait-on de la sorte dans le pays une agitation nouvelle infiniment plus sérieuse, plus profonde, d’un caractère plus révolutionnaire que ne l’avait été l’agitation des banquets? C’était l’avis des tempéraments irascibles, et particulièrement de ceux d’entre les députés dont la réélection était certaine. On en compta quinze sur cent quatre-vingts. L'avis contraire prévalut, et, le 14 février, M. de Girardin fut seul à donner sa démission en ces termes :
« Monsieur le président,
« Entre la majorité intolérante et la minorité inconséquente, il n y a pas de place pour qui ne comprend pas :
« Le pouvoir sans l’initiative et le progrès, l’opposition sans la vigueur ^t la logique. Je donne donc ma démission.
« J’attendrai les élections générales.
« Émile de Girardin. »
Pour se relever à ses propres yeux de cette première défaillance, l’opposition arrêta que nul d’entre ses membres n’accepterait plus aucune invitation, ni chez le président de la Chambre, qui avait voté avec le parti conservateur, ni même aux Tuileries, et que, si le sort en désignait quelques-uns pour la députation chargée de présenter au roi l’adresse, ils s’abstiendraient. Puéril effort d’héroïsme, néanmoins encore au-dessus du courage civique de ces austères législateurs, car, au jour de l’exécution du serment, sur trois députés dont les noms étaient sortis de l’urne, un seul demeura fidèle à la résolution prise (1),
manière loyale et prudente de sortir du conflit; mais le cabinet, par un rare privilège, manquait presque également de prudence et de loyauté.
(1) J’entre dans ce détail parce qu’il me paraît caractériser, mieux que bien d’autres plus importants eu apparence,
et le roi, en recevant la députation, put se féliciter tout haut de la trouver plus nombreuse qu’il ne l’avait vue depuis bien des années. La plupart des conservateurs s’y étaient joints en effet, malgré leur mécontentement et leurs murmures. Ils auraient souhaité que le ministre, si gravement atteint par la discussion de l’adresse, donnât sa démission pour leur épargner l’embarras d’une fidélité devenue très-compromettante. Le cabinet, disaient-ils, durait depuis trop longtemps. Leurs regards se tournaient vers M. Molé. Celui-ci prenait entre l’opposition radicale et le ministère une attitude également sévère pour l’une et pour l’autre, et se ménageait avec MM. de Rémusat, Billault, Dufaure, des intelligences qui devaient le mettre à même de composer un cabinet de conciliation tout à la fois agréable au pays (du moins il le pensait ainsi) et moins blessant pour le roi que ne le serait l’entrée de M. Thiers aux affaires. Mais, en attendant que cette combinaison fût arrivée à maturité, les conservateurs voulaient garder les apparences et faire àcte de soumission au Château.
En renonçant à l’agitation électorale, en décidant de rester à son poste, l’opposition se voyait engagée d’honneur envers les électeurs parisiens, la garde nationale et les écoles, dont les intentions devenaient de jour en jour moins douteuses, à poursuivre, par tous les moyens légaux, l’exercice du droit de réunion. Conséquemment il fut décidé que les députés flétris assisteraient en corps au banquet ; mais ils se réservèrent d’en fixer à loisir, après mûre réflexion, le jour, le lieu, l’heure, le mode, le cérémonial et l’étiquette. Il régnait à cet égard très-peu d’accord parmi les réformistes. La crainte d’en faire trop ou trop peu, en les agitant diversement, les tenait en incertitude. Les jeunes gens des écoles, qui avaient dù organiser un banquet particulier, y avaient renoncé, afin de ne pas faire de di-
l’ostentation d’indûpendance et la faiblesse réelle de l’opposition dynastique. Combien le roi et les ministres n’avaient-ils pas raison détenir en grand dédain de pareilles brav.ades!
version, et, non contents d’offrir, c’est-à-dire d’imposer à M. Barrot leur concours dans la grande manifestation que préparait l’opposition dynastique, ils demandaient à la commission des cartes d’admission pour un certain nombre d’ouvriers. Cette demande fut mal accueillie ; mais, appuyés par le comité de la Réforme, les étudiants arrachèrent aux répugnances des chefs réformistes vingt cartes pour eux et douze pour .les ouvriers. Sans s’arrêter à ce premier succès, la Réforme, toujours dans les mêmes vues, insistait pour qu’on se réunit, selon le premier projet, dans le douzième arrondissement, au faubourg Saint-Marceau, au sein d’une masse populaire en ébullition, qui ne pouvait manquer d’enj traîner la manifestation bien au-delà des voies I légales. L’intention était évidente. Aussi la ■ réunion des députés écarta-t-elle tout d’abord ! cette proposition. On se mit à délibérer sur différents autres projets dont aucun ne paraissait offrir toutes les convenances désirables. Il s’en fallait bien, d’ailleurs, que la réunion fût aussi unanime que l’opinion publique. Tantôt I M. Duvergier de Hauranne, tantôt M. Thiers,
' tantôt des avis un peu moins timides l’emportaient dans les conseils de M. Barrot, et, pen- I dant ces oscillations, le temps .s’écoulait. Les Parisiens, toujours amateurs de spectacles et d’émotions, s’impatientaient; les républicains semaient le soupçon dans le peuple et lui représentaient les lenteurs de M. Barrot comme un jeu combiné avec la cour, comme une trahison. Chaque soir on voyait se former dans les rues des groupes animés. Au Théâtre-Historique, où l’on jouait le Chevalier de Maison- Rouge, drame de M. Alexandre Dumas, le chœur des Girondins {Mourir potcr la patrie'), devenu populaire, était redemandé à grands cris. Au théâtre de TOdéon, fréquenté par les I étudiants, retentissaient chaque soir des chants patriotiques ; et le matin, en rapportant les débats scandaleux d’un procès de viol suivi d’assassinat, intenté au frire Léotade, les journaux démocratiques ravivaient dans le peuple le mépris pour le clergé et de tout ce qui
pre:\iière partie
pouvait, à un degré quelconque, être suspect d’aristocratie (1). Chaque heure perdue par l’opposition réformiste était une heure gagnée par la révolution.
Cependant, malgré les dédains vrais ou affectés avec lesquels on parlait au Chcâteau du
(1) L’attitude du parti clérical, en cette circonstance, avait été d’une insigne maladresse. Encouragé par la reine, il prenait hautement la défense de l’accusé, s’eflorçant d'obscurcir l’évidence des faits. Les religieux de l’ordre apportaient de telles entraves à l’action de la justice par leurs faux témoignages ou leur silence, que le garde des sceaux crut devoir s’en plaindre officiellement à l’archevêque de Toulouse.
banquet et des hanqiietistcs, comme, èn dépit des prévisions, on touchait à une rupture ou verte, peut-être à une lutte armée, tout en plaisantant et en raillant M. Barrot et ses amis, ni la cour ni le cabinet ne négligeaient les négociations et les entremises. M. Thiers
s’y employait de tout son esprit ; mais la difficulté n’était pas petite. Chaque jour rendait une retraite de l’opposition plus malaisée. Les adresses de félicitations, les exhortations à persévérer arrivaient en masse des départements. Les écoles se prononçaient, et l’on commençait à sentir, dans Paris, cette fer-
D. StEKN.
mentation à laquelle se reconnaît l’approche des grands soulèvements populaires. Le Journal des Délais baissait le ton. Il n’insultait plus et promettait que la question de réforme serait discutée à fond et définitivement résolue dans le cours de la législature actuelle. Il ajoutait, dans un langage énigmatique, que cette question désormais ne dépendait plus des ministres, mais de la Providence.
Enfin, le 17, après bien des tergiversations, le National, autorisé par la réunion des députés réformistes, annonçait qu’on s’était entendu sur le choix d’un local privé où le banquet aurait lieu le dimanche suivant. Ce local était un terrain vague, appartenant à M. Nitot et situé dans les Champs-Elysées. Un nombre considérable d’anciens députés de l’opposition, parmi lesquels on comptait MM. de Cormenin, Martin de Strasbourg, Taschereau, etc., et trois pairs de France, MM. le duc d’Harcourt, de Boissy, d’Alton-Shée, faisaient connaître en même temps leur intention formelle d’assister au banquet. Le bruit
tenaient prêts des billets de service en blanc, au moyen desquels on improviserait une garde nationale de choix, une fatcsse garde nationale, disaient les journaux radicaux (1). On
(1) Ces bruits prirent si bien consistance, que le chef d’état-major de la garde nationale, M. Carbonel, crût devoir réclamer dans les journaux contre cette calomnie. Voici les réflexions dont le Constitutionnel accompagnait la lettre du général ;
c( Nous avons publié hier le procès-verbal d’une réunion extraordinaire des officiers et délégués de la 3® compagnie du 4' bataillon 10® légion, duquel il résulte que le sergentmajor de la compagnie, chargé de composer un piquet de douze hommes pour une éventualité, a remis directemml à l’état-major de la 10® légion douze billets de garde sans date et portant les noms de douze chasseurs qu’il est convenu avoir choisis sur le contrôle de la compagnie, sans observer, ainsi que c’était son strict devoir; l’ordre naturel des tours de service, et sans en avoir informé le capitaine.
« A propos de cette publication, M. Carbonel nous somme de reproduire la lettre suivante qu’il a adressée au National.
« Après avoir lu cette lettre, on s’apercevra aisément qu’elle ne détruit pas les assertions contenues dans le docu- | ment que nous venons de rappeler, et qu’elle ne just.ilie point |
affirmait aussi que M. le duc de Montpeiisier avait donné l’ordre, à Vincennes, où l’on travaillait nuit et jour à confectionner des munitions, d’expédier sur l’Ecole militaire deux batteries d’artillerie de campagne, vingt caissons d’infanterie, des boîtes à mitraille, des pétards et des flambeaux pour le service de nuit. Tout semblait donc hâter le conflit, mais ce n’était là qu’une apparence. Pendant qu’on amusait le public par des démonstrations extérieures, .par des menaces, par de grands airs de courroux, les dispositions pacifiques j du comité réformiste prenaient le dessus dans l’intimité des conseils; elles éclataient dans le choix même du lieu de réunion pour le banquet. Comment un mouvement populaire aurait-il pu prendre quelque consistance et résister au moindre déploiement de troupes , dans les larges avenues des Champs-Elysées, sur un terrain ouvert de toutes parts? La pensée n’en pouvait venir à personne. Mais ce n’était pas tout. A force de pourparlers et
et de Morny, avait fait accepter de part et
les irrégularités signalées dans les mesures prises par le sergent-major.