PREMIERE PARTIE
sente à leur esprit, mais comme un enseignement, non comme une menace. On se gardera de tomber dans les fautes auxquelles on attribue la chute de Charles X. L’imprévoyance de M. de Polignac a tout perdu, la prévoyance de M. Guizot va tout diriger, tout rétablir.
Instruit presque jour par jour, par ses agents, des complots qui se trament contre Louis-Philippe, le préfet de police, M. Delessert, homme actif, dévoué, intelligent, tient dans ses mains bien des fils et connaît plus d’un secret; il dispose de la garde municipale et des sergents de ville, deux corps parfaitement organisés (1). La possibilité d’un soulèvement et les chances de la lutte sont calculées avec précision. Un plan de défense, considéré par les hommes compétents comme un chefd’œuvre de l’art stratégique, enveloppe Paris d’un réseau de baïonnettes qui, au premier signal, se resserrera et étouffera l’émeute avant même qu’elle ait le temps de se reconnaître.
On doit à l'expérience du maréchal Gérard ce plan habile, adopté en 1840, et connu dans l’armée sous le nom ordre dicjour du 25 décembre. Par une combinaison très-simple et très-savante tout à la fois, le libre mouvement et la concentration instantanée de forces irrésistibles deviennent aussi faciles dans les quartiers populeux de Paris qu’en rase campagne (2).
Les hésitations du parti dynastique, près d’un mois perdu à délibérer et à négocier, ont, d’ailleurs, laissé au gouvernement le loisir de prendre les dispositions les plus minutieuses. Trente-sept mille hommes, pourvus de vivres et de munitions, armés de pelles, de haches, de pioches, de marteaux fi’armes pour enfon-
(1) Les cadres de la garde municipale, commandée par le colonel Lardenoix, portaient 3,200 hommes, dont 600 de cavalerie. 2,800 seulement ont été engages dans la lutte des trois jours.
(2) Depuis quelque temps, à mesure que les troupes arri¬
vaient à Paris, on faisait faire aux officiers, habillés en bourgeois, la reconnaissance des différents postes qu’ils devaient occuper en cas d’une bataille des rues. |
cer les barricades, de pétards pour incendier les maisons, sont cantonnés dans Paris ou dans le voisinage (1). Les garnisons de Vincennes et du Mont-Valérien sont prêtes à marcher au premier signal. Canons, caissons, gargousses, sabres et baïonnettes, tout est là en profusion. Deux fils du roi animeront de leur présence la troupe, dont l’esprit est excellent, dit-on. Le duc de Nemours a le commandement supérieur de la force armée. Le général Sébastian! commande la division et s’entendra au besoin avec le général J acqueminot, commandant en chef de la garde nationale (2). Toutefois on préférerait se passer de la milice citoyenne ; on a quelque raison de se méfier d’elle, et puis ne dispose-t-on pas d’une armée suffisante, plus que suffisante pour disperser, écraser à elle seule les séditieux? La perspective d’une collision n’a donc rien d’alarmant, bien au contraire. Après avoir déployé une habileté consommée dans la bataille parlementaire, on fera preuve d’énergie et de résolution dans la bataille des rues. Quoi de plus souhaitable? quoi de mieux calculé pour affermir le ministère, le trône, la dynastie? C’est ainsi que l’on raisonne, et non sans avoir pour soi les probabilités, du moins les petites probabilités de la sagesse vulgaire.
Cependant, dès sept heures du matin, une foule inaccoutumée se répand dans les rues. Ce sont des ouvriers qui ne vont point au travail, des femmes, des enfants, des curieux de toute sorte, attirés par les bruits qui circulent à l’occasion du banquet. — Est-il
(1) On sait qu’en 1830 il se trouvait à peine 12,000 hommes, et très-mal approvisionnés, dans Paris.
(2) Cette entente était rendue fort difficile par les relations très-peu bienveillantes qui existaient entre les deux officiers supérieurs. Le général Sébastian! était peu propre à ce commandement. D’un caractère sans initiative et sans autorité, il n’avait, d’ailleurs, aucune expérience de la guerre des rues. Le choix du général Jacqueminot pour commandant de la garde nationale n’était point judicieux. Le général .lacqueminot n’avait guère d’autre titre à ce poste important que d’être allié à JL Duchâtel. Le monde parisien ne connaissait de lui que son goût prononcé pour les facéties. Au surplus, il était indisposé, et sou inactivité habituelle se trouvait, à ce moment, encore alanguie par le malaise.
vraiment contremanclé? aura-t-il lieu? la garùiv yiationale y viendra-t-elle? le gouvernement exécutera-t-il sa menace? se défendrat-on? Il serait bien possible qu’on en vînt aux mains. Allons voir. — Tels sont les propos que l’on entend dans la foule, et, peu à peu, les boulevards, la place de la Concorde, et surtout la place de la Madeleine, où avait été fixé, dans l’origine, le rendez-vous des souscripteurs du banquet, se remplissent de monde. Plusieurs arrivent en habit de fête. On s’aborde, on s’interroge, on fait mille conjectures. L’attente est sur toutes les physionomies. Bientôt cette attente prolongée, par une froide brume, devient désagréable et chagrine. On apprend, par lesjournaux que l’on s’arrache dans les cafés, la défection de l’opposition. L? curiosité désappointée tourne en aigreur. Néanmoins il n’y a pas encore là une apparence de mouvement séditieux. On ne voit point de troupes, pas un seul sergent de ville en uniforme. Les soldats du poste des affaires étrangères, sans armes, sur le seuil, ont tranquillement regardé passer la foule. On ne sait trop à quoi s’en tenir sur cette agitation silencieuse qui semble n’avoir et qui n’a, en effet, ni but, ni plan, ni concert (T). Mais voici qu’un incident survient qui cause une fermentation plus prononcée. Onze heures sonnent, lorsqu’on voit inopinément deux détachements de gardes municipaux traverser au trot la place de la Concorde et monter l’avenue des Champs- Elysées. Ils portent sur leur dos des haches et des pelles; ils vont faire enlever les préparatifs du banquet (2). Au même moment, de forts détachements du vingt et unième de ligne paraissent à la gauche de la Madeleine et se rangent en bataille sur la chaussée. Un murmure hostile les accueille.
Pourquoi cet appareil militaire? que faisons-
(1) L?s socictt'8 secrètes, peu nombreuses et médiocrement organisées, s’étaient déclarées en permanence, afin d’épier les symptômes du mouvement, mais elles n’en avaient pas l’initiative, et elles n’en prirent la direction que dans la nuit du mercredi au jeudi.
(2) Un détachement de troupe de ligne, masqué derrière l’arc de triomphe, devait, au besoin, appuyer ce mouvement.
nous de répréhensible? depuis quand n’est-il plus permis de causer sur la place publique? — Ces propos et d’autres plus hardis circulent dans les groupes. Mais, silence ! quelles sont ces voix lointaines qui retentissent soudain? quel est ce chant bien connu qui se rapproche, vibre, éclate? C’est la Marseillaise entonnée à pleine poitrine par une colonne de sept cents étudiants qui débouchent sur la place en deux rangs serrés, dans l’attitude la plus résolue. La vue de ces jeunes gens aimés du peuple et les fiers accents de l’hymne révolutionnaire font tressaillir la multitude. Une acclamation de surprise et de joie électrise l’atmosphère. Deux fois les étudiants font le tour de l’église en échangeant avec les ouvriers des paroles de haine contre le gouvernement et de provocation à la révolte. Leur contenance ferme, leurs évolutions régulières donnent aux rassemblements incohérents je ne sais quel sentiment de discipline. Le peuple se sent conduit, et, par une impulsion instinctive, le flot demeuré incertain, presque immobile jusquelà, s’ébranle dans une même direction. Il se pousse en avant, par la place de la Concorde, vers le palais Bourbon. D'un attroupement de curieux et de désœuvrés la présence des étudiants fait une manifestation politique. Un momentauparavant les commissaires des écoles s’étaient présentés chez M. Odilon Barrot, qui n’était pas chez lui. Son nom exprime encore à cette heure les prétentions extrêmes de la rébellion.
Sans trop bien se rendre compte- de ce quelle peut vouloir, mais vaguement décidée à demander justice, la colonne populaire s’avance en bon ordre Elle traverse sans opposition la place de la Concorde ; mais, à l’entrée du pont, un peloton de gardes municipaux, sorti du poste de la terrasse du bord de l’eau, lui barre le passage en croisant la baïonnette. La foule s’arrête, hésite. Un jeune homme sort des rangs; déchirant sa veste d’un mouvement brusque, il se précipite, poitrine nue, au-devant des fusils chargés : « Tirez! » dit-il. Tant de hardiesse étonne la