‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 38 sur 266 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

troupe, qui hésite à son tour. La colonne se presse, le pont est franchi : premier succès qui jette dans le peuple une émulation d’audace. Il déborde sur les quais, escalade les grilles, monte en courant les degrés du péristyle. Quelques-uns déjà, les plus agiles ou les plus entreprenants, ont pénétré dans les couloirs. Le poste des gardes nationaux commis à la garde des députés repousse ces téméraires, plutôt par persuasion que par force. MM. Crémieux et Marie viennent recevoir la pétition des écoles; ils exhortent les élèves à la modération, promettant que justice sera faite des ministres; mais la multitude, qui ne peut entendre ces paroles conciliatrices, continue d’affluer autour du palais. On commence à craindre qu’elle n’envahisse la Chambre. Tout d’un coup les portes de la caserne du quai d’Orsay s’ouvrent et livrent passage à un escadron de dragons, qui fond au grand trot, le sabre nu, sur l’émeute. Mais, en apercevant cette. foule sans armes, ces visages si peu effrayés et si peu menaçants tout à la fois (1), l’officier surpris fait remettre le sabre au fourreau. « Vivent les dragons! »» s’écrie le peuple; et les soldats, ralentissant l’allure de leurs chevaux, dispersent avec d’infinis ménagements les groupes qui vont se reformer sur la place.

Virent les dragonsl ce cri de l’instinct populaire auquel personne ne fait attention encore, c’est un premier pacte conclu entre le peuple et l’armée. Vivent les dragonsl c’est le premier cri d’alliance. A partir de ce moment, dont nul ne soupçonne la gravité, la révolution est comme accomplie. Ce sabre remis au fourreau par un brave et fidèle officier, c’est la force matérielle cédant à la force morale; c’est la dynastie vaincue.

Que faisaient sur ces entrefaites les Cham-

(1) Une extrême douceur unie à un grand courage forme, avec rintclligence, le caractère des physionomies de la population parisienne. Pendant rmsiirrection des trois jours de février surtout, où le peuple a été livré à lui-même, l’urbanité de ces hommes des barricades a fait l’admiration de tous ceux à qui la peur ou l’esprit de parti laissait la faculté de voir et de Juger.

bres législatives? Au Luxembourg, les pairs refusent avec dédain à M. de Boissy l'autorisation d’interpeller le ministère sur la situa tion présente de la capitale. Au palais Bout* bon, pendant que l’émeute gronde à ses portes, la Chambre des députés discute un projet de loi sur la banque de Bordeaux. Une certaine aigreur se mêle bien à ces débats, où des intérêts privés sont en lutte, mais rien ne décèle, dans l’Assemblée, des préoccupations vives, et lorsque, à la fin de la séance, M. Odilon Barrot, d’un ton magistral, demande au président de vouloir bien annoncer à la Chambre le dépôt qu’il fait d’une proposition soutenue par un assez grand nombre de députés un sourire effleure les lèvres de M. Guizot. Le ministre monte au bureau, parcourt d’un œil moqueur ce papier qui contient son acte d’accusation, et vient se ♦ rasseoir. Chacun peut lire sur son visage la grande pitié que lui inspire une si solennelle niaiserie (1). Le président, demeuré impassible, annonce que la proposition sera soumise, le jeudi suivant, à l’examen des bureaux. Rien n’étant plus à l’ordre du jour, on se sépare. Il est un peu plus de quatre heures.

Depuis deux heures, les abords de la Chambre étaient balayés et gardés par la troupe. Un bataillon de la ligne avait pris position sur la place du palais Bourbon. Dans la rue de Bourgogne, on rangeait deux pièces de campagne en batterie. De toutes parts, on voyait surgir des piquets d’infanterie, des escadrons de chasseurs, de dragons et de gardes municipaux. « Les meilleures troupes du monde ne forceraient pas le pont, » s’écriait le général Perrot, commandant de la place, qui, à la tête de son état-major, surveillait les dispositions prises.

La foule, rejetée sur la place de la Concorde, oscillait dans un mouvement indéter-

(1) M. Guizot, néanmoins, n’était pas tout à fait aussi rassuré qu’il voulait le paraître. Dès la veille, sa mère et ses filles avaient quitté l’hôtel des aflliires étrangères, o Je puis répondre de tout jusqu’à ce soir, disait-il, le mardi matin, à une personne de ses amies qui l’interrogeait à la Chambre; mais je ne suis pas sans inquiétude pour la nuit.

min de flux et de reflux. On donna l’ordre à la garde municipale de la disperser. Ce corps d'élite, composé d’hommes éprouvés et qu’une forte solde tenait attachés au gouvernement, était jalousé par la troupe de ligne à cause de ses privilèges et détesté du peuple à cause de ses attributions de police. Sa discipline était sévère; il exécutait ses consignes avec rigueur. De ses fréquents conflits avec la population parisienne résultait une animosité réciproque qui ne pouvait, en de telles circonstances, que précipiter les hostilités, tandis qu’elles auraient pu encore être évitées par une sage intervention de la garde nationale. Ce fut donc une faute que de commencer l'attaque par des charges de la garde municipale (1), bien quelle les fît d’abord avec de grands ménagements. Le peuple, animé de ♦ passions plus violentes, commença le combat à coups de pierre. Les soldats, ainsi provoqués, s’ouvrirent passage, le sabre au poing, à travers la foule, culbutant, frappant, blessant grièvement des vieillards et des femmes qui ne pouvaient fuir assez vite. Il suffit de quelques-unes de ces charges pour faire évacuer la place ; mais la mort d’une pauvre vieille femme, jetée rudement sur le pavé, et le sang d’un ouvrier, mortellement atteint par le tranchant d’un sabre, arrachèrent à la multitude un premier cri de vengeance ; l’acharnement des représailles populaires, pendant les trois jours de la lutte, fit cruellement expier à la garde municipale la faute du gouvernement (2).

Dans les Champs-Elysées, les rassemble-

(1) Les gardes municipaux étaient très-mécontents de ces dispositions. Leurs chevaux qui glissaient sur l’asphalte de la place et l’animosité singulière de la population les exposaient beaucoup idus que ne l’eût été la troupe de ligne.

(2) Quand le silence fut rétabli sur la place, • on entendit tout à coup retentir de joyeuses fanfares, exécutées par la musique d’un régiment de chasseurs qui gardait la Chambre des députés. M. de Courtais, s’étant approché du colonel, lui reprocha l’inconvenance de ces marques d'allégresse à un pareil moment, et la musique cessa presque aussitôt; mais une impression pénible avait été produite. Les cœurs étaient serrés, les esprits pleins d’angoisse; tous les bons citoyens accusaient le pouvoir; tous donnaient en secret raison au peuple.

ments ne lâchaient pas pied , malgré des charges répétées. Les enfants du peuple huaient et sifflaient la garde municipale ; quelques-uns lui lançaient des pierres. Se retranchant derrière les fossés, les troncs d’arbres, les chaises amoncelées, ils narguaient la troupe. Les dragons passaient au petit galop en riant et ne faisaient point de mal; mais les gardes municipaux frappaient sans pitié et opéraient des arrestations nombreuses. Quant à la troupe de ligne, elle assistait, encore immobile, l’arme au bras, à ces préludes de la lutte. Vers trois heures, une bande d’ouvriers, drapeau en tête et chantant

Marseillaise, déboucha dans l’avenue Marigny, tout près d’un corps de garde dont les soldats surpris n’eurent pas le temps de fermer les grilles. Ne voulant point faire usage de leurs armes, ils évacuèrent le poste. Un ouvrier y planta son drapeau. Les enfants accoururent à ce signe de victoire et mirent le feu à la maisonnette de planches ;Mnais bientôt la troupe revint en force sur ce point, la foule se dispersa de nouveau sans essayer de résistance sérieuse. Sur la rive gauche, la fermentation n’était pas moins grande ; une bande d’insurgés, parmi lesquels se trouvaient des étudiants de l’Ecole de droit et de l’Ecole de médecine, se porta vers l’Ecole polytechnique pour engager les élèves à venir se joindre à eux. On espérait que l’Ecole polytechnique se signalerait comme en 1830 ; mais elle montra cette fois des dispositions beaucoup moins révolutionnaires (1).

Des scènes plus vives se passaient presque simultanément devant le ministère des affaires étrangères, à la Bourse, au Palais- Royal et sur la place de la Bastille. S’apercevant enfin qu’il est sans armes, le peuple arrache les grilles de l’Assomption, de Saint- Roch, du ministère de la marine; il enfonce

(1) Les élèves restèrent et se soumirent à la consigne rigoureuse qui leur enleva, pendant les deux premiers jours, leurs uniformes et leurs épées; ils ne sortirent, le troisième jour, qu’avec l’autorisation de leui's chefs pour aller aider la garde nationale à rétablir l’ordre.

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