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manquer que d’en faire partie. Mais, tout d’un coup, vers le milieu du repas, le ministre reçoit des nouvelles alarmantes. Il apprend qu’un poste considérable de gardes municipaux a rendu les armes; que le peuple, victorieux sur plusieurs points , s’exalte de plus en plus et menace de se porter sur le ministère de l’intérieur et sur l’iiôtel des affaires étrangères. On se consulte, on décide de donner quelques ordres ; madame Duchâtel passe dans une chambre voisine et quitte à la hâte les bijoux et les fleurs dont elle est parée pour revêtir des habits plus convenables en cas de fuite. Les convives disparaissent. On se prépare à quitter l’hôtel en secret.
Cependant la nouvelle du changement -de ministère, portée simultanément sur tous les points de la capitale par des officiers d’ordonnance, des gardes nationaux et des députés, dont les discours et les visages radieux promettaient bien au delà de la réalité, produisait presque partout l’effet attendu. On se groupait autour de ces messagers de paix. Moitié curiosité , moitié entraînement, le peuple, qui, d’ailleurs, avait été plutôt calmé qu’excité par l’attitude de la troupe de ligne et par l’intervention si franche en sa faveur d’une partie de la garde nationale , trompé par l’expression de contentement qu’il voyait éclater sur toutes les physionomies, quittait ses barricades. Tout en demandant, sans qu’on sût trop lui répondre, quelles étaient les concessions obtenues, il s'associait au triomphe du pays légal. La troupe rentrait dans les casernes; la circulation se rétablissait., En peu d’heures, l'aspect de Paris avait changé comme par magie. La nuit venue, une illumination spontanée, une immense foule de promeneurs paisibles et satisfaits , répandus sur les boulevards et sur les places publiques, donnaient à la ville un air de fête qui trompa presque tout le monde.
La garde nationale et l’opposition parlementaire, qui n’avaient voulu que la réforme, bien que la concession fût avarement mesurée et que le nom de M. Mole ne donnât pas à cet
égard des garanties bien solides, heureuses d’échapper à une lutte dont elles venaient de voir de près le danger, s’accordaient à ne plus rien prétendre et à se féliciter bruyamment de leur commun triomphe. Mais l’instinct du peuple, plus sùr et plus courageux, après s’être un moment laissé surprendre à la joie générale, le poussait à passer outre. Les chefs d’atelier, les membres influents des sociétés secrètes, quelques journalistes radicaux encourageaient cette disposition. Ils exhortaient les citoyens à se méfier des nouvelles perfidies cachées sous cette feinte condescendance de Louis-Philippe. Qu’était-ce donc, en efl'et, que M. Molé , pour que le peuple se réjouît de son avènement au pouvoir ? Un courtisan , un homme d’ancienne noblesse. Comment, quand le peuple restait maître du champ de bataille , quand la garde nationale se prononçait pour lui, et quand la troupe de ligne refusait de le combattre, il se contenterait ‘de si peu ! Quand les cadavres des siens gisaient encore sur le pavé des rues, quand des femmes et des enfants criaient vengeance pour leurs maris et leurs pères massacrés par les ordres d’un roi exécrable , il souffrirait que, une fois de plus, au château, on raillât sa crédulité, sa faiblesse ! On mêlait à ces propos excitants des bruits de trahison; on parlait de pièges tendus. On insinuait que la retraite de M. Guizot n’était point officielle, quelle cachait d’ailleurs un guet-apens. Aussitôt que le peuple aurait quitté ses armes, le pouvoir jetterait le masque et se vengerait, par des exécutions sanglantes, de son humiliation momentanée (1).
L’esprit républicain , à peine représenté dans la Chambre, réprimé sur toute la surface du pays légal, s’était concentré, ardent et taciturne, dans la population ouvrière de Paris.
(1) Pendant que les liommes de parole réveillaient ainsi les colères du peuple, les hommes d’action organisaient la résistance dans son véritable centre, dans tout l’espace compris entre la rue V'^ieille-du-Temple et le faubourg Saint-Denis. Là un réseau serré de barricades restait gardé par des républic lins déterminés, qui se concertaient pour l’attaque du lendemain.