PREMIÈRE PARTIE
que le désordre se fait dans la première ligne. Le commandant, craignant de la voir brisée, s’écrie en toute hâte : « Croise’z la baïonnette ! » Pendant le mouvement occasionné par l’exécution de cet ordre, un coup de feu part. Instantanément, sans sommation préalable , sans roulement de tambour, sans que personne puisse se rappeler avoir entendu le commandement, une décharge à bout portant, un feu de file meurtrier frappe la masse populaire. Un cri aigu perce la nuit, et quand le nuage de fumée qui enveloppe ce cri déchirant se dissipe, il d’écouvre un horrible spectacle. Une centaine d’hommes gisent sur le pavé; les uns sont tués roides, d’autres atteints mortellement. Un grand nombre a été renversé par la commotion ; plusieurs se sont jetés le visage contre terre par un mouvement instinctif de salut. Le sang coule à flots. Le gémissehient des blessés, le murmure étouffé de ceux qui s’efforcent de se dégager de cette mêlée de morts et de mourants , navrent le cœur du soldat, auteur innocent de ce massacre, qu’il regarde d’un œil consterné. Bientôt les plus courageux d’entre les hommes du peuple, revenus de la première stupeur, pensent à secourir les blessés. Aidés par les soldats et par des gardes nationaux que le bruit de la décharge a fait accourir, ils relèvent et portent dans leurs bras, jusqu’aux maisons voisines et dans les pharmacies restées ouvertes, les victimes qui respirent encore. Il n’y en a pas moins de trente-deux (1). Vingt-
(1) Cinquante-deux, dit M. Élias Régnault. Trente-cinq morts, quarante-sept blessés, dit M. Garnier-Pagès. De nombreuses versions ont circulé sur cette catastrophe mystérieuse. Aucune n’a acquis un degré suffisant 'd’authenticité pour que l’historien se prononce. Selon l’explication de l’officier envoyé par le lieutenant-colonel au café Tortoni, le commandant aurait donné l’ordre de croiser la baïonnette pour repousser l’agression populaire. Dans la précipitation du mouvement, un fusil armé serait parti, et les soldats, prenant ce coup isolé pour le signal habituel du feu de file, auraient fait feu. Selon d’autres officiers, un coup de pistolet tiré par les insurgés aurait fracassé le genou du cheval du commandant, et la troupe, se voyant attaquée, aurait usé du droit de légitime défense. Le fait positif, c’est qu’un soldat, du nom de Henri, fut tué par un coup de feu parti on ne sait d’où, et que ce coup de feu fut immédiatement suivi de la décharge. 11 est encore une autre version, pendant quelque
trois, dont un soldat, ont déjà rendu le dernier soupir.
Le lieutenant-colonel, au désespoir, sentant peser sur sa tête une lourde responsabilité et prévoyant les suites d’un pareil événement, se hâta d’envoyer l’un de ses officiers, M. Baillet, au cale Tortoni, afin d’y expliquer, en la présentant comme un malentendu, cette décharge qui suscite de toutes parts la vengeance du peuple ; mais les explications sont malvenues quand le sang fume encore. M. Baillet est arrêté par la foule devant le café de Paris. Il est menacé, frappé; il va succomber, quand les gardes nationaux de la deuxième légion accourent et le délivrent.
Cependant les fuyards , dispersés en tous sens, hommes, femmes, enfants, pâles, effarés, hagards, plus semblables à des spectres qu’à des humains, d’une voix entrecoupée et faisant des gestes de détresse, appellent au secours; plusieurs frappent vainement aux portes des maisons pour y chercher un refuge, se croyant poursuivis par des égorgeurs. On se rappelle le massacre de la rue Transnonain; on entre en effroi, la stupeur paralyse même la pitié.
Instruit de ce qui vient d’arriver par des gardes nationaux qui croient , comme les hommes du peuple , à une trahison infâme (I), le maire du deuxième arrondisse-
temps très-accréditée, entre autres par M. de Lamartine, dans son récit fantastique. C’est celle qui accuse M. Charles Lagrange d’avoir traîtreusement provoqué la troupe en tirant à bout portant un coup de pistolet sur un soldat. Le silence qu’opposa M. Lagrange à cette accusation et cette circonstance que, deux jours après, il fut saisi, à l’Hôtel de Ville, d’un accès de lièvre chaude, parurent à beaucoup de personnes une présomption très-forte contre lui. Mais le caractère de M. Lagrange, aussi bien que le témoignage de personnes dignes de foi, repousse ces allégations. Tout porte, d’ailleurs, à croire qu’il y eut, dans la catastrophe du boulevard des Capucines, plus de hasard que do préméditation. Un certain nombre de républicains avait bien, à la vérité, le dessein de recommencer la lutte et de saisir le premier prétexte de réengager le combat, mais, quant au lieu et au moment, ils n’avaient et ne pouvaient avoir aucune détermination précise.
(1) On répandait le bruit que plusieurs gardes nationaux étaient tombés victimes du guet-apens de l’hôtel des Capucines. Accourus à la mairie du deuxième arrondissement, les gardes nationaux exaspérés demandent des cartouches. On leur l'épond qu’il n’y en a pas, et cette nouvelle marque de
ment fait battre le rappel; le tocsin sonne. Bientôt on entend le bruit sec des pioches sur les pavés et la chute pesante des arbres du boulevard; c’est le peuple qui refait ses barricades. Sa colère, un moment apaisée, se ranime avec plus de fureur.
Minuit va sonner. Les boulevards sont faiblement éclairés encore par rillumination pàlis.sante. Les portes, les fenêtres des maisons et des boutiques sont closes ; chacun s’est retiré chez soi, le cœur oppressé de tristesse. Le silence des rues semble recéler des embûches. Les bons citoyens ne savent ce qu’ils doivent craindre ou souhaiter, mais ils sentent qu’un grand désastre est proche. Dans cette nuit pleine d’appréhensions et d’angoisses, on demeure l’oreille au guet, épiant tous les bruits. On s’épuise en conjectures; le foyer reste allumé, la famille veille.
Tout à coup un roulement sourd se fait entendre sur le pavé, quelques fenêtres s’entr’ouvrentavec précaution. Qu’ont-ils vu, ceux qui se retirent si précipitamment? Quel spectacle les repousse, les attire de nouveau, les jette en elfroi? Quelles sont ces clameurs, ces voix inarticulées? Que signifie ce cortège funèbre, qui semble conduit par les Euménides populaires ?
Dans un chariot attelé d’un cheval blanc, que mène par la bride un ouvrier aux bras nus, cinq cadavres sont rangés avec une horrible symétrie. Debout sur le brancard , un enfant du peuple, au teint blême, l’œil ardent et fixe, le bras tendu, presque immobile, comme on pourrait représenter le génie de Iq^ vengeance , éclaire des reflets rougeâtres de sa torche, penchée en arrière, le corps d’une jeune femme dont le cou et la poitrine livides sont maculés d’une longue traînée de sang. De temps en temps, un autre ouvrier, placé à l’arrière du chariotj enlace de son bras musculeux ce corps inanimé, le soulève en secouant sa torche, d’où s’échappent des flammèches et des étincelles, et s’écrie* en prodéfiance les confirme dans la pensée qu’ils sont, tout autant que le peuple, en butte au mauvais vouloir du gouvernement.
menant sur la foule des regards farouches :
« Vengeance ! vengeance ! on égorge le peuple ! » — « Aux armes! « répond la foule; et , le cadavre retombe au fond du chariot qui continue sa route, et tout rentre pour un moment dans le silence. L’enfer de Dante a seul de ces scènes d’une épouvante muette. Le peuple est un poète éternel, à qui la nature et la passion inspirent spontanément des beautés pathétiques dont l’art ne reproduit qu’à grand’peine les effets grandioses.
Parti du lieu même où les victimes sont tombées (1), le char funèbre s’avance lentement vers la maison de la rue Lepelletier où, deux heures auparavant, la bande populaire s’est arrêtée pour entendre des paroles de paix et saluer de ses vivats l’un des chefs de la presse démocratique. Cette fois, elle s’y arrête encore, et c’est M. Garnier-Pagès qui se charge de la haranguer.
« Le malheur qui nous frappe, dit-il en maîtrisant son émotion, ne peut être attribué qu’à un malentendu. De grâce, rentrez chez vous. Ne troublez pas l’ordre. Sans aucun doute, il y a un coupable; justice sera faite. Nous obtiendrons que le gouvernement prenne soin des familles des victimes ; mais renoncez à cette démonstration, qui peut amener des
(1) On a dit que, dans la préméditation d’un macsacre, les provocateurs de la colère du peuple avaient fait tenir, aux environs du ministère des affaix'es étrangères, des tombereaux sur lesquels on transporta les cadavres. Le fait est inexact. Je tiens de plusieurs témoins exempts de toute passion politique que, peu de minutes après la décharge, une de ces voitures qui servent au transport des bagages dans les messageries débouchait surleboulevard par la rue Neuve-Üaint- Augustin. On l’arrêta, les effets qu’elle contenait furent jetés à terre, et on la chargea d’autant de cadavres qu’elle en pouvait contenir. L’homme du peuple qui conduisait la marche se nommait Soccas. Un détachement de dragons, qui stationnait dans la rue Royale, ayant aperçu de loin le convoi, sans rien distinguer dans cette masse mouvante, lit une charge au galop pour là disperser. Respect aux morts! s’écria Soccas, au moment où les tètes des chevaux touchaient la voiture funèbre. L’officier qui commandait rit faire halte, et, retournant sur leurs pas, les dragons reprirent leur poste, saisis do l’étrange spectacle qu’ils venaient de voir. Un bataillon do la 2° légion, accouru sur le boulevard au bruit de la fusillade, voulut intervenir pour arrêter, s’il était possible, cet appel à la vengeance populaire. Vivement pressé de donner des ordres, le chef de bataillon hésita, se troubla et finit par décliner la responsabilité d’une initiative qu’il jugeait inutile ou dangereuse.