‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 6 sur 266 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les conservateurs et les réformistes.

Les élections de Tannée 1846 apportaient au ministère conservateur, désigné dans le langage du temps sous le nom de cabinet du 29 octobre, une majorité considérable. Cette majorité se composait presque entièrement de fonctionnaires publics; il n’eri entrait pas moins de deux cents à la Cjiambre : fait exorbitant, sans exemple depuis l’établissement

du régime parlementaire et qui ne laissait que trop paraître Tabus des influences corruptrices exercées par le pouvoir sur le corps électoral. Jamais M. Guizot, qui présidait le conseil, et M. Duchâtel, qui, au ministère de l’intérieur, était plus spécialement chargé de mener à bien l’entreprise des élections, n’avaient remporté de victoire plus facile et plus complète ; jamais ils n’avaient rencontré dans les mœurs moins d’indépendance et de vertu politique. Le goût des places et Térnulation d’un zèle servile semblaient devenus les seuls

(1) Avis au Lecteur. — Pour donner à cette publication un intérêt plus vif dès le début, on a cru à propos 'écarter d’abord les considérations générales sur le double caractère, social et politique, de la Révolution de 1848. Le. lecteur n’y perdra rien toutefois. Il retrouvera à la fin du livre l’étude faite pour servir d’introduction au récit et qui en devient ainsi la conclusion. Cette disposition aura même son avantage; mieux instruit des faits, le lecteur pourra mieux remonter à. leurs causes; préparé par la lecture de l’histoire, il comprendra mieux, dans l’analyse de l’auteur, le mouvement d’idees qui a eu son explosion en février 1848 : mouvement qui venait de loin, et qui, comprimé ou détourné, dure encore.

mobiles d’activité dans ce yays légal auquel seuls ils avaient affaire et qui leur cachait l’autre. Aussi les deux premiers ministres ne concevaient-ils pas un doute sur l’heureuse issue de la session qui s’allait ouvrir, et tout en eux trahissait, avec la confiance la plus entière, l’extrême dédain que leur inspiraient presque également et les complaisances de leurs amis et l’inhabileté manifeste de leurs ' adversaires.

A ne considérer que le pays légal (1), en effet, la satisfaction des ministres était parfaitement motivée. La sécurité que donne un long état de paix, le bien-être qui s’y développe, entretenaient dans les classes aisées des dispositions favorables au pouvoir. Là brillante alliance du duc de Montpensier avec

l’infante d’Espagne, ce succès personnel des

ambitions du roi, était présentée par la presse conservatrice comme un triomphe diplomatique remporté sur l’Angleterre. « Nous rentrons dans la politique de Louis XIV, « disaient les courtisans ; « La France se relève de ses abaissements , » répétaient les gens crédules. L’opposition d’ailleurs, dans la session j précédente, avait été si molle et si mal conduite que, amoindrie comme elle l’était en- , core par les élections nouvelles, elle ne pouvait songer à une lutte sérieuse. La bataille parlementaire se bornerait, tout le faisait présager, à de légères escarmouches, dont vien- , draient aisément à bout l’éloquence de M. Gui- î zot et les habiles manœuvres de M. Duchàtel. , C’était la pensée de Louis-Philippe et de tout | ce qui l’entourait.

A la vérité, des émeutes très-graves, provoquées dans plusieurs départements par la cherté des grains, vinrent pour un moment troubler la sécurité du cabinet. La révolte des paysans de Buzançais et les exécutions qui en furent la suite, en rappelant les scènes analogues qui avaient signalé les commencements de la Révolution, jetèrent dans quelques es-

(1) C’est ainsi que, dans le langage parlementaire, on désignait l’ensemble des citoyens qui remplissaient les conditions du cens électoral.

prits des appréhensions, des pressentiments fâcheux. Mais les émeutes réprimées par la troupe, qui ne montra nulle part d’hésitation dans l’accomplissemént du devoir militaire, et le danger de la disette conjuré par de nombreux arrivages, l’on n’y songea plus. Les débats de redresse furent pour le ministX’re l’occasion d’un éclatant succès. *

Cependant quelques conservateurs cîe bonnrs foi, qui avaient pris au sérieux les promesses du ministère aux électeurs (1), élevaient la voix pour en réclamer l’accomplissement.

Cette témérité déplut à M. Guizot. Enflé par le succès croissant de sa politique, il ne cacha pas son dédain pour ces honnêtes dupes et s’oublia jusqu’à les provoquer ouvertement à la défection. « Ceux qui ne sont pas contents de la marche du cabinet, dit-il, dans un débat relatif à une proposition de M. Duvergier de Hauranne sur l’abaissement du cens électoral, peuvent passer dans le camp de l’opposition. » Cette vive injure, adressée à la plus complaisante des majorités, fut l’origine d’une fraction dissidente, qui, très-peu considérable en nombre et même en force morale, car elle ne se composait guère, avec les hommes insignifiants et de bonne foi dont je viens de parler, que de frondeurs suffisants et frivoles, acquit néanmoins quelque importance par l’énergie, l’activité et l’habileté peu communes d’un homme dont elle désavouait à demi le concours : M. de Girardin (2). Le rédacteur eu chef de la Presse avait été froissé comme tant d’autres dans ses rapports personnels avec M. Guizot; mais plus vindicatif et surtout

Cl) « Tous les partis vous promettront le progrès, avait dit M. Guizot au banquet des électeurs de Lisieux, le 2 août 1846: seul, le parti conservateur vous le donnera. »

(2) Cette petite fraction des progressistes^ à laquelle M. de Girardin suggérait des ambitions hors de proportion avec sa force, avait pour guide un jeune homme épuisé par la maladie et qui mourut bientôt (M. de Castellane). M. Guizot parlait fort dédaigneusement de cette coterie. « Nous sommes bien menacés, avait-il dit un jour, nous avons contre nous un impotent et un impossible. — Impossible, soit, répondit M. de Girardin, mais encore plus inévitable. » Je cite ces bons mots et j’en rapporterai d’autres, en leur place, parce qu’en France les bons mots et les quolibets font partie intégrante de l’histoire politique.

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