PREMIÈRE PARTIE
mieux en mesure de donner cours à son I désir de vengeance, il tendait vers ce but tous les ressorts de son esprit. Devinant bien ; que les promesses du banquet de Lisieux i n’étaient qu’un leurre, il les avait inscrites en guise d’épigraphe en tête de son journal, et les rappelait en toutes circonstances à ses nombreux, lecteurs. Le jour où M. Guizot fit son imprudente sommation aux conservateurs, M. de Girardin, comme pour marquer l’indignation d’une confiance subitement déçue, efiaça l’épigraphe de la Presse et lui en substitua une autre extraite d'un discours de M, Desmousseaux de Givré, dans la séance ' du 27 avril. « Qu’a-t-on fait depuis sept ans? i s’était écrié ce conservateur poussé à bout, rien, rien, rien. » Ces trois mots devinrent la devise ironique de la Presse. A partir de ce jour elle se posa en accusatrice du ministère, et ne lui laissa plus aucun répit. Usant tantôt de ruse, tantôt de violence, M. de Girardin fut, pour M. Guizot, le plus dangereux des j ennemis, parce que, ayant longtemps servi sa politique, il en connaissait bien et en dévoilait sans scrupule les ressorts secrets.
Sans autorité dans la Chambre, sans ascendant sur les masses, M. de Girardin n’en était pas moins, par la vigueur de sa dialectique, par son habileté à tendre des pièges, par sa familiarité avec l’utopie, par une science de l’effet merveilleusement appropriée à l’état de nos mœurs, par la justesse acérée de son sens critique, un redoutable adversaire. Les blessures qu’il fit dans cette session au ministère conservateur furent des blessures mortelles; mais on était loin encore de concevoir des inquiétudes sérieuses ; tout semblait, au contraire, justifier l’infatuation des ministres.
Battue dans la question des mariages espagnols, amoindrie par la défection de MM. Billault et Dufaure, deux des membres les plus influents de la Chambre, que suivirent aussitôt une trentaine de députés, humiliée, découragée, l’opposition brandissait d’une main débile sa vieille arme émoussée : la réforme. Ce
I n’était pas là chose bien formidable. M. Duchàtel ne s’en tourmentait guère ; M. Guizot ; haussait les épaules ; le roi riait sous cape de i ces honnêtes niaiseries. Personne en France, non assurément personne, ne pouvait soupçonner le tour extraordinaire qu’allait prendre, à peu de temps de. là, une discussion usée à l’avance par sa monotonie. Depuis quinze ans déjà, cette question de réforme électorale et parlementaire se reproduisait invariablement à chaque session. L’opposition répétait que le pays n’était pas représenté avec sincérité, et que l’indépendance de la Chambre n’était pas ' suffisamment garantie. Elle s’appuyait sur des 1 considérations et des exemples d’une justesse incontestable ; mais, tout en signalant une partie du mal extérieur, elle se gardait bien de descendre jusqu’au vice essentiel de la constitution, jusqu’au principe immoral du cens, qui subordonnait la capacité politique au privilège grossier de la fortune. On aura j peine à comprendre un jour comment la nation la plus chevaleresque, la plus délicatement sensible du monde moderne , a pu laisser fausser son jugement à ce point d’admettre que la richesse, si souvent acquise aux dépens de la probité, soit non-seulement la plus sûre, mais la seule garantie de la capacité politique. On s’étonnera qu’un peuple élevé par une religion et une philosophie éminemment spiritualistes ait accepté comme modèle des gouvernements un système dont le matérialisme formait la base et se trahissait jusque dans le langage. Quelle pauvre idée ne concevra-t-on pas dans l’avenir d’une génération si promptement façonnée à considérer l’Etat comme une machine, ayant son jeu, sa 'pondération, ses rouages; à dire, en se désignant soi-même, la matière électorale ; à ne se servir enfin, en parlant de ce qu’il y a de plus idéal au monde, le génie d’un peuple exprimé dans ses institutions, que de locutions empruntées à la mécanique! J’ai la certitude de ne pas faire ici une observation puérile. Rien n’est puéril dans ce qui tient essentiellement à la vie d’une nation ; il n’entre pas de hasard dans la formation des
langues; l’idiome d’un peuple, c’est ce peuple lui-même.
Mais les vues de l’opposition n’allaient pas si loin. Nous verrons bientôt qu’elle ne se piquait pas de logique. M. Barrot et son parti, ne voulant point comprendre que la source de la moralité publique était empoisonnée, s’inquiétaient seulement de la voir un peu trouble à la surface, et s’occupaient avec une conscience puérile à lui rendre sa limpidité en la faisant passer par le filtre de la réforme. Quant à M. Thiers, un certain goût pour les aventures révolutionnaires, le plaisir vaniteux de s’imposer à un roi réputé pour ses habiletés, par-dessus tout l’intempérance remuante d’un enfant gâté de la fortune, le jetaient en avant, à tous hasards, à tous risques, à tous périls. De son côté, le pouvoir, par simple répugnance pour le mouvement, quel qu’il fût, répondait sans se lasser, tantôt que la mesure était inopportune, tantôt qu’il la trouvait dangereuse; toujours, que les ministres donneraient leur démission si elle était adoptée.
Ayant perdu l’espoir d’obtenir un résultat quelconque dans la lutte parlementaire, les radicaux, en 1840, avaient essayé de faire appel à l’opinion du dehors. Ils étaient parvenus à réunir cent mille signatures au bas d’une pétition ferme et explicite ; mais c’est à peine si cette pétition avait été discutée à la Chambre, tant l’opposition modérée répugnait à une alliance aussi scabreuse. Cette année, deux hommes de conviction, appartenant l’un au radicalisme tempéré, l’autre à la gauche dynastique, tentèrent, sans s’être entendus, un rapprochement politique qui leur paraissait l’unique moyen d’arracher quelques concessions à l’obstination du pouvoir. M. Carnot, fils de l’illustre conventionnel, dans une brochure intitulée : Les Radicaux et la Charte, tout en confessant ses sympathies républicaines, exprimait le désir de se conformer à la volonté nationale attachée aux institutions de Juillet, et montrait que la réforme n’était aucunement en contradiction avec elles. « Insensé, disait-il, quiconque demanderait aux
révolutions ce qu’il peut obtenir du simple vœu des électeurs! » Quant à M. Duvergier de Hauranne (1), esprit actif, désintéressé, d’une inattaquable probité politique, il conjurait tous les chefs de l’opposition de s’unir pour provoquer ce que l’on devait plus tard appeler la 'pression dîi dehors, c’est-à-dire une agitation extra- parlementaire, de nature à convaincre le pouvoir que le pays blâmait la politique conservatrice et voulait une politique libérale plus ferme et plus sincère.
Ces deux écrits non concertés, dictés par la conscience d’un état de choses où tout semblait perdu si l’on ajournait les résolutions hardies, facilitèrent le rapprochement des radicaux et des dynastiques. Depuis quelque temps, le comité central des élections y travaillait. Ce comité venait de remporter des succès signalés dans les élections municipales et dans celles de la garde nationale. A l’instigation de MM. Marrast et Duvergier de Hauranne, d’accord pour commencer l’attaque qui, dans la pensée du premier, devait ébranler la dynastie, tandis que, selon le programme du second, elle devait seulement renverser le ministère, on rédigea une pétition qui fut approuvée par les comités locaux, par les chefs parlementaires, et qu’appuya toute la presse libérale; on résolut d’organiser une manifestation imposante et de réveiller l’opinion engourdie en élevant une tribune libre en face de la tribune asservie du parlement ; un banquet fut décidé.
Il n’y avait rien d’illégal, ni même d’insolite dans une telle réunion. Non-seulement, dans les usages de l’Angleterre politique, les banquets étaient considérés comme une partie essentielle du gouvernement représentatif, mais, en France même, il n’était pas rare de voir les députés accepter de leurs commettants des ovations de ce genre. MM. Guizot et Ducliàtel en avaient très- récemment donné l’exemple. Cependant le ministère vit avec déplaisir les préparatifs du banquet réfor-
(1) Di la Héforme électorale et parlementaire.
f — l.np 1. , fin Bac.