‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 62 sur 266 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

gardes nationaux étaient entrés dans le château, ou s’étaient retirés dans l’intérieur des postes. La colonne populaire qui vint prendre possession des Tuileries marchait en bon ordre et sans aucun tumulte. Le maire du deuxième arrondissement, M. Berger, la canne à la main, ceint de l’écharpe tricolore, était en tête de cette procession armée, mais pacifique. On y voyait des ouvriers en blouse, des gardes nationaux, des soldats de la ligne, des femmes, des enfants qui se donnaient gaiement le bras et semblaient, tout ravis de leur facile victoire, n’avoir d’autre pensée que celle d’une fraternité confiante (1). Cette foule inoffensive se répandit bientôt dans les appartements royaux. A ce moment, M. de Girardin, qui revenait de la place du Palais-Royal et qui ignorait les derniers événements, entrait aux Tuileries. Poussé dans le château par le flot populaire, reconnu et interrogé par des insurgés qui ne savaient pas plus que lui ce qu’était devenue la famille royale, i), leur annonce l’abdication de Louis-Philippe et la régence de la duchesse d’Orléans. Cette nouvelle est favorablement accueillie ; elle paraît même surpasser l’attente de ceux à qui il la communique. « Estce bien vrai? disent-ils, est-ce signé? « M. de Girardin, pour donner plus de crédit à ses paroles, s’assied à une table, et, pendant une heure environ, il écrit et signe près de cinq cents bulletins ainsi conçus :

- Abdication du roi ;

« Régence de la duchesse d’Orléans;

“ Dissolution de la Chambre ;

- Amnistie générale.

“ Emile de Girardin. »

Cependant, au milieu de la foule qui se heurte et se pousse tumultueusement en avant, M. de Girardin aperçoit M. Dumoulin portant un drapeau tricolore, haranguant à droite et à

(l) « lis vont aux Tuileries, disait un ouvrier à un garde national qui, apercevant do loiu cette bande année, s’inquiétait do lui voir prendre la direction du Cliâteau ; mais ce n’est pas pour faire du mal : c’est histoire de se promener. »

gauche du geste et de la voix. Il a rallié autour de lui une bande de deux cents hommes environ qu’il va conduire à la Chambre. M. de Girardin se joint à lui, pensant que la présence de cette bande populaire peut favoriser la proclamation de la régence. On se met en marche, on sort par le guichet du pavillon de Marsan ; on suit la rue de Rivoli. La troupe, qui stationne sur la place de la Concorde, ne fait aucune difficulté pour laisser passer cette petite colonne qui n’est point armée. Arrivé à la grille du palais législatif, M. Dumoulin fait ranger ses hommes près des voitures de la cour, qui attendent madame la duchesse d’Orléans; il échange quelques paroles avec le général Gourgaud et pénètre seul dans l’enceinte. M. de Girardin y est déjà, et, bien qu’il ne soit plus député, il est allé reprendre sa place auprès de M. de Lamartine.

A partir de ce moment jusqu’à une heure avancée de la nuit, le château des Tuileries est abandonné à la multitude. Elle se répand à flots des caves jusqu’aux combles. Eblouie à l’aspect de ces splendeurs, curieuse, étonnée, étourdie de son propre bruit, excitée par sa propre licence, ivre de joie d’abord, de vin ensuite, elle s’y livre à tous les caprices d’une imagination en délire. Ce château, d’où l’étiquette rigide d’une reine dévote et un veuvage sévère avaient, en ces dernières années, banni toute J oie, devient le théâtre d’une immense orgie, d’une saturnale indescriptible.

Pendant que les uns, pour assouvir de sauvages colères, se ruent sur les objets inanimés, brisent les glaces, les lustres, les vases de Sèvres, mettent en pièces les tentures, déchirent, foulent aux pieds, brûlent, au risque d’allumer un effroyable incendie, livres, papiers, lettres et dessins (i), les autres, en

(1) Une certaine raétliode préside, pendant les premières heures, à cette dévastation. Dans la salle des Maréehaux, le portrait du maréchal Dugeaud est percé de coups de haïonnetle et mis en lambeaux; celui du maréchal Soult est fusillé. Les noms cll'atés sont remplacés par ces mots : Traîtres à la patrie. Dans les appartements de madame Adélaïde, une toile représentant Louis l’hilippe saignant le courrier Varner est lacérée. Le buste en bronze du roi, dans le salon dit de Famille, est jeté par les fenêtres, mutilé, et enlin fondu dans

beaucoup plus grand nombre, prennent avec une verve inoffensive le plaisir plus raffiné de la satire en action (1). Comédiens improvisés, ils imitent, avec une gravité du plus haut comique, les solennités des réceptions officielles. Dans la salle de spectacle, où l’on s’est emparé de tous les instruments de l’orchestre, une infernale cacophonie semble prendre à tâche de rendre sensible à l’oreille déchirée le chaos moral de cette heure révolutionnaire.

D’autres s’installent aux tables de jeu et parient les millions de la liste civile; on remarque deux individus qui, assis à une table d’échecs, la tête appuyée sur leurs mains, les yeux fixés sur l’échiquier dans l’attitude d’une méditation profonde, donnent, au milieu du plus étourdissant fracas, une muette comédie. Les boms mots, les lazzis volent à travers les coups de feu qui se croisent au hasard (2).

Les enfants se revêtent de robes de chambre en velours, se font des ceintures avec des franges d’or et des torsades de rideaux, des bonnets phrygiens avec des morceaux de tentures.

un énorme brasier. Les portraits du prince de Joinville, au contraire, sont partout respectés. Dans le cabin''t où le roi ayait signé son abdication, le portrait du duc de Nemours est très- maltraité ; ni le portrait de la reine ni celui de madame Adélaïde ne sont touchés. Les tapisseries de la reine, ses laines et ses soies à broder, lui ont été restituées intactes, ainsi que le prie-Dieu où elle avait enfermé les linceuls de la princesse Marie et du duc d’Orléans. Ou se découvrit en entrant dans l’oratoire de Marie-Amélie. LTn élève de l’École polytechnique, saisissant le crucifix ; « Voici notre m^tre à tous! » s’écria-t-il ! et, suivi d’un grand nombre d’insurgés, il le porta processionnellement jusqu’à Saint-Roch, où il le remit entre les mains du curé. Les appartements de madame la duchesse d'Orléans ont été complètement préservés; de bons citoyens y avaient improvisé une garde. L’appartement du duc d’Orléans, fermé depuis sa mort, a été laissé religieusement dans l’état où il se trouvait. Les dévastations véritables n’ont été commises que plusieurs heures après la première invasion Nous les constaterons en temps et lieu.

(1' Dans cette dernière journée, un assez grand nombre de légitimistes avaient encouragé le mouvement insurrectionnel en distribuant au.x combattants beaucoup d’armes de luxe. Plusieurs parurent aux barricades. Ils avaient revêtu la blouse et la casquette du prolétaire. On en vit aussi se mêler, plus qu’il n’eût été bienséant à des partisans de la royauté, aux ébats du peuple dans les Tuileries.

(2) <c C'c&l toi qui es aveugle, » s’écrie un ouvrier en faisant de son mouchoir un bandeau au buste de Louis-Philippe. « Que fais-tu là, marquis? dit un fiicétieux à un enfant qui tenait à la main un plan de Neuilly. — Eh! vicomte, j’examine le plan de mes propriétés, » répond celui-ci avec gravité.

Les femmes font ruisseler dans leurs cheveux les essences parfumées qu’elles trouvent sur les tables des princesses. Elles fardent leurs joues, couvrent leurs épaules de dentelles et de fourrures, ornent leurs têtes d’aigrettes, de bijoux, de fleurs; elles se composent avec un certain goût burlesque des parures extravagantes. L’une d’elles, une pique à la main, le bonnet rouge sur la tête, se place dans le grand vestibule et y demeure, pendant plusieurs heures, immobile, les lèvres closes, l’œil fixe, dans l’attitude d’une statue de la Liberté : c’est une fille de joie. On défile devant elle avec toutes les marques d’un profond respect. Triste image des justices capricieuses du sort ; la prostituée est le signe vivant de la dégradation du pauvre et de la corruption du riche. Insultée par lui dans les temps prétendus réguliers, elle a droit à son heure de triomphe dans toutes nos saturnales révolutionnaires. La Maillard travestie en déesse Raison,, c’est l’ironique symbole de l’honneur populaire outragé, abruti, qui se réveille en sursaut dans l’ivresse et se venge.

Enfin, vers trois heures, le trône, incessamment foulé aux pieds par les insurgés, qui avaient tous voulu y monter à leur tour, est enlevé à bras et descendu par le grand escalier dans le vestibule du pavillon de l’Horloge. On prépare une marche triomphale. Des tambours battent de fantasques roulements. Deux jeunes gens, montés sur de beaux chevaux des écuries royales, prennent la tête du cortège le fauteuil est porté sur les épaules de quatre ouvriers, que suit une foule nombreuse. On. traverse ainsi le jardin, la place de la Concorde et toute la ligne des boulevards. Une multitude armée de piques, au bout desquelles pendent des lambeaux de pourpre, de damas,, de brocart, des habits de cour, des livrées, brandissant des baïonnettes et des sabres auxquels sont enfourchés des quartiers de viande, de pain, de lard, des bouteilles vides enlevées aux cuisines et aux caves royales, s’avance en chantant la Marseillaise. A chaque barricade, elle fait halte, et le trône, posé sur des assises

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