‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 61 sur 266 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

insurgés se détachent pour accompagner le colonel jusque dans ses appartements. De plus en plus surpris du succès de leur audace, les insurgés pénètrent dans le -vestibule du pavillon de l’Horloge, d’où ils aperçoivent au loin, dans le jardin, dont les grilles d’enceinte sont encore fermées, le cortège fugitif de madame la duchesse d’Orléans qui touche à la place de la Concorde. Ils montent le grand escalier, croyant à chaque pas être assaillis. Ils parcourent ainsi avec précaution plusieurs salles et galeries. Le général Carbonel, enveloppé d’un caban, passe rapidement près d’eux et se retourne pour recommander au volontaire Lacombe de ne rien gâter dans les appartements. Dans une pièce de service, un garçon lampiste est tranquillement occupé à nettoyer un verre de lampe.

Enfin l’on arrive à la salle du trône. Deux faisceaux de drapeaux tricolores en soie, frangée d’or, ornent les deux cotés du fauteuil royal. Chaque insurgé veut s’y asseoir à son tour. Dunoyer fait à ses compagnons d’armes une allocution chaleureuse, puis il trace sur les moulures du trône ces simples paroles :

LE PEUPLE DE PARIS A l’eUROPE ENTIÈRE :

Liberté, Égalité, Fraternité.

24 février 1848.

Un cri enthousiaste de : Vire la Répahliquel le premier qu’on ait poussé depuis le matin, tant on a été fidèle à la consigne donnée par les chefs politiques, salue cette proclamation solennelle et familière tout ensemble de la victoire du peuple. Les insurgés courent aux fenêtres et font retentir au dehors leurs acclamations. A cet appel, les gardes nationaux de service arrivent; l’un d’eux, lieutenant de la 5® légion, monte les degrés du trône, et commence, à la surprise générale, une harangue en faveur du prince Louis Bonaparte ; interrompu par des marques de réprobation unanimes, l’orateur désappointé se perd dans la foule.

Après une courte halte, la colonne Dunoyer se remet en marche et traverse les appartements qui conduisent au musée. Tout annonce qu’ils viennent à peine d’être quittés par la famille royale. De grands feux brûlent dans les cheminées. Des billes et des queues de billard sont encore jetées pêle-mêle sur le tapis, comme pour une partie momentanément suspendue. Un piano est resté ouvert. Des albums sont épars çà et là. Dans la salle à manger, la table n’est qu’à moitié desservie; quelques insurgés s’y rafraîchissent à la hâte. Arrivés à l’escalier du pavillon de Flore, près de l’aile attenante au Louvre, un bruit confus se fait entendre ; une porte à double battant s’ouvre comme d’elle-même, et les insurgés se voient, à l’entrée de la galerie du musée, à dix pas d’un détachement de gardes municipaux sous les armes (1); à l'autre extrémité de la galerie, un détachement du génie est occupé à former une barricade avec des banquettes.

Les insurgés s’arrêtent brusquement ; ils se croient pris dans une embûche. « Nous sommes trahis ! » s’écrient-ils, et aussitôt leurs armes s’abaissent ; mais le capitaine Dunoyer s’avance entre eux et les gardes municipaux, et, s’adressant au commandant : « Vous êtes tous des braves, lui dit-il ; vous pouvez vous défendre, mais à quoi bon? le roi est en fuite. Le peuple vainqueur arrive de toutes parts ; aucun de vous n’échappera à sa colère. Laissez là vos armes, fiez-vous à nous et nous jurons de vous sauver. >»

Le maréchal des logis tend la main à Dunoyer et donne ainsi le signal de la paix; aussitôt les soldats élèvent la crosse de leurs

(1) Ce détachement se composait de 350 hommes venus des différents postes de Saint-Eustache, de la Halle-aux-Blés, des Petits-Pères, de la place des V^ictoires, qu’ils avaient remis à la troupe de ligne après avoir reçu l’ordre de se replier sur les Tuileries, et d’environ 65 hommes venus du Château-d’Eau. Ils étaient commandés par le maréchal des logis Roubieu et par le lieutenant Périn. Un chef de bataillon du génie les avait placés dans la galerie du musée qui communique avec les Tuileries; il avait fait établir avec des banquettes une espèce de barricade; puis, répondant au lieutenant Périn, qui lui demandait la consigne . « Vous vous battrez, s’il le faut,» avait- il dit; après quoi il avait disparu.

fusils en criant : A bas Guhot / vivent les en- ; fants de Parisl vive la garde nationale \ vue la réforme l Puis ils déposent leurs armes, jettent à terre leurs équipements et leurs cartouches, et viennent serrer la main des gardes nationaux et des insurgés. Ceux-ci, craignant d’être surpris par l’invasion du peuple, se hâtent de quitter une partie de leurs vêtements pour en couvrir les gardes municipaux; on protège leur retraite à travers la foule en armes, qui déborde déjà dans les salons. On les escorte par petits groupes; on les conduit au poste du pavillon de Marsan, que vient de quitter le 52® de ligne. Là, ils achèvent de se travestir, puis ils sortent isolément, comme ils peuvent (1).

Le détachement du génie suit leur exemple et va se réunir à un autre détachement de la même arme qui se dispose à partir, ainsi que le 52® de ligne, et tout ce qui reste encore de troupes dans la cour du château.

Pendant cette retraite, une démonstration politique d’un caractère étrange avait lieu dans la salle des Maréchaux. Un homme de haute taille, les cheveux en désordre, les joues creuses, le regard flamboyant, les vêtements déchirés, fend la foule; ses longues mains crispées agitent une feuille de papier. Il fait signe qu’il veut parler ; il monte sur une banquette, et commence d’une voix épuisée par la fatigue et par l’émotion une lecture qui se perd dans le tumulte. Mais tout d’un coup le silence se fait ; on vient de reconnaître

(1) Le zèle des insurgés ii sauver les gardes municipaux est attesté par ceux-ci avec les expressions de la plus vive reconnaissance dans une déclaration collective. Le volontaire Lacombe père, qui n’avait pas quitté la colonne de Dunoyer depuis le matin, prend le maréchal des logis Koubieu sous le bras et le conduit dans sa propre maison, où il lui donne l’hospitalité pendant plusieurs jours. Le volontaire Bondaut amène chez lui le sous-oflicier Foyel et le garde Denizet. Préau, qui revient de la place du Palais-lloyal, conduit deux gardes municipaux chez son patron, le libraire Blosse, où ils restent cachés pendant une semaine. Le sergmt Duvillard en escorte deux jusqu'à la rue de l’École-de-iMédecine; k lieutenant Périn et un sous officier, qui marchait avec lui, furent seuls maltraités, a^'ant été séparés violemment de leur fraternelle escorte par le contre-courant de la foule. On leur arracha leurs épaulettes et on déchira leur uniforme. Ils ne , parvinrent qu’a grand’peine chez le concierge du pavillon de Marsan, qui les lit évader.

l’ami dévoué du peuple, le héros de l'insurrection lyonnaise, le républicain ardent, passionné jusqu’au délire : Charfes Lagrange. On se presse autour de lui ; on l’écoute avidement. Il lit d’un accent ironique l’acte d’abdication du roi : « Citoyens, s’écrie-t-il en promenant sur son auditoire un regard interrogateur, est-ce là ce qu’il vous faut? La France se courbera-t-elle sous le sceptre d’un enfant, d’une femme? Voulez-vous d’une régence en quenouille? — Non ! non! s’écrie la foule ; pas de royauté ! pas de régence !

« Vous avez raison, mes amis, répond Lagrange ; il nous faut une bonne République ! » Et il descend de sa banquette aux cris redoublés de: Vive la léépubliquel On l’entoure, on l’étouffe presque dans un transport d’enthousiasme. Suivi de la foule, il se dirige vers la salle du Trône, où le capitaine Dunojmr rallie ses hommes et se prépare à marcher sur la Chambre. Il vient d’ari*acher un drapeau du faisceau qui décore le trône. Le lieutenant Girard, de la 11® légion, en a pris un autre qu’il remet au jeune Lebelin, de l’Ecole polytechnique. « A la Chambre ! à la Chambre! pas de régence ! « s’écrie-t-on.

La colonne s’ébranle ; se pressant sur les pas de leur chef, les insurgés abandonnent les Tuileries à la multitude; ils sortent par le guichet du pavillon de Flore, traversent le pont Royal, se dirigent par le quai d’Orsay vers le palais Bourbon (1) ; il est environ deux heures. ,

Pendant que la colonne de Dunoyer sortait d’un côté, une masse considérable de peuple entrait de l’autre dans la cour du château. La place du Carrousel et la cour étaient, depuis dix minutes environ, complètement vides. Les troupes avaient opéré leur retraite. Les

(1) Dans la colonne ralliée ainsi autour du capitaine Diinoyer se trouvaient le lieutenant Girard et neuf autres gardes nationaux de la ID légion; le chasseur Barillet, de la 5'; des combattants arrivés du Cliàteau-d’Kau, parmi lesquels on remarquait un garçon boucher eu tablier de service, armé d’uu coutelas; un vieillard à barbe blanche, armé d’un sabre antique à la garde duquel on voyait un demi-pain de munition traversé par la lame; les élèves Lebelin et Vial de l’École poiy- I technique, etc.

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