CHAPITRE XIII
Le peuple à la Chambre des députés.
La Chambre des pairs avait été convoquée pour une heure et demie. Une courte discussion sur le procès-verbal occupa les premiers moments de la séance, puis le chancelier se leva, et, d’une voix txès-émue, annonça à l’assemblée les événements du dehors ; « Messieurs, dit-il, je ne sais que par le Moniteur que le ministère précédent n’existe plus et qu’un autre ministère se forme. Je n’ai reçu aucun avis officiel de qui que ce soit : par conséquent il n’y a rien dont je puisse entretenir la Chambre. »
Les pairs, humiliés et déconcertés, ne jugèrent point non plus qu’ils eussent quelque chose à faire; la séance fut suspendue. Pendant cette suspension, le bruit se répandit que madame la duchesse d’Orléans allait venir au Luxembourg avec M. le comte de Paris; mais, après une longue et inutile attente, le chancelier, ayant invité les pairs à reprendre leurs places, leur fit connaître, en ces termes, qu’ils pouvaient se séparer :
« Nous avions envoyé trois de nos collègues auprès de M. le président de la Chambre des députés pour l’informer que la Chambre des pairs restait assemblée et attendait les communications qui pourraient lui être faites. Cette mission a été remplie ; mais, d’après le compte détaillé qui nous a été rendu par nos collègues, il est évident- que la Chambre des députés n’était plus en séance quand ils y sont arrivés. Notre message n’ayant pu, par conséquent, avoir aucun résultat, j’ai l’honneur de proposer à la Chambre de lever la séance. Elle sera informée quand une nouvelle réunion pourra avoir lieu.
Ainsi finit, ainsi devait finir cette assemblée sans caractère, sans tradition, sans puissance, cette représentation factice d’une aristocratie plus factice encore.
Ni le roi ni les ministres n’avaient pensé à la Chambre des pairs au moment du danger; on ne daignait pas la prévenir des événements accomplis. Il ne vint à l’idée de personne de lui demander une inspiration politique, un appui légal, un effort quelconque de courage ou de patriotisme. Ni la monarchie dans ses dernières convulsions, ni la République dans ses premières luttes, ne songèrent à cette assemblée inerte ; personne ne prit la peine de la congédier; elle s’effaça, elle s’évanouit dans le néant où elle avait végété ; on ne put pas même dire : Elle a vécu (1).
Le spectacle que présentait à la même heure le palais Bourbon, quoique bien différent, n’était guère moins pitoyable. Depuis midi, une foule de députés, de journalistes, de personnes étrangères à la Chambre, accouraient de toutes les parties de la ville, effarés, en proie à des frayeurs dont le désordre paraissait dans la tenue, dans les propos, sur les physionomies. Nul ne cherchait à déguiser sa
(1) Les pairs eux-mèmes avaient le sentiment de leur nullité : « Messieurs, la Chambre des députés vient d’être envahie, s’écrie M. Beugnot en entrant vers deux heures dans la salle du Luxembourg; nous allons l’être incessamment. — • — Mon cher collègue, vous vous flattez, » lui répond eu souriant M. de Saint-Priest.
préoccupation personnelle dans la panique générale.
Jamais peut-être, à aucun moment de nos crises révolutionnaires, une pareille hésitation, une perplexité si manifeste, n’avaient trahi, dans les esprits et dans les consciences, une déroute plus complète. On vit alors, avec s'nrprise, avec tristesse, combien était devenu petit, en France, le nombre de ces hommes fermes de cœur, j)our lesquels le devoir ne saurait jamais être douteux, et que le sacrifice trouve tout préparés. Quel que soit le blâme que doive encourir devant l’iiistoire l’attitude de la Chambre des députés en ce moment décisif, il convient de dire, non pour sa justification, mais pour notre enseignement, qu'elle réflétait l’image trop fidèle de l’état moral auquel les classes supérieures étaient descendues. Vues troublées qui cherchent à reconnaître de quel côté va la fortune pour la suivre , appréhensions de s’attacher à une cause perdue, prudences qui veulent tout ménager, perfidies qui s’observent, habitudes, contractées dans les chocs incessants de nos luttes civiles, de confondre le succès avec le droit, l’égoïsme avec la sagesse, la fourberie avec l’habileté, voilà de quels éléments se composait, vers le déclin du règne de Louis- Philippe, l’opinion légalement constituée dans les Chambres ; voilà sur quels fondements la dynastie d’Orléans se croyait assez solidement assise pour défier l’ardeur des passions populaires.
L’ouverture de la séance n’avait été indiquée, la veille, que pour trois heures. M. Sauzet n’était pas là. En attendant qu’il vînt, dans la salle des Pas-Perdus, dans la salle des Conférences, dans les couloirs, dans les bureaux, dans la tribune des journalistes, on entrait, on sortait, on se communiquait des nouvelles et surtout des suppositions ; personne ne connaissait avec exactitude la situation des choses ; les bruits les plus contradictoires trouvaient créance. On venait de voir passer M. Odilon Barrot, suivi d’une espèce de* cortège; il allait prendre possession du
ministère de l’intérieur. On se demandait si Louis-Philippe était encore roi, s’il avait quitté les Tuileries, pour qui se prononçait la garde nationale, si la troupe combattait encore, qui la commandait; en sentait que tout flottait au hasard.
Enfin, pendant que MM. Carnot et Marie se décidaient à aller au château pour éclaircir tous ces doutes, on vit arriver M. Vatout et plusieurs autres personnes de l’intimité de Louis-Philippe, qui, en annonçant l’abdication, groupèrent autour d’elles des députés influents et s’efforcèrent de les amener à soutenir la régence. M. Berryer et M. Lubis, rédacteur en chef d’un journal légitimiste (1), se prononçaient fortement pour cette transaction. On affirmait que le National était gagné; qu’un ministère Odilon Barrot etMarrast allait entourer de sa popularité un gouvernement nouveau, exempt de tous les torts dont le peuple accusait Louis-Philippe. « Il y avait bien, disait-on dans ces groupes, un certain nombre de fous qui parlaient de la Réjyubliqite, mais ce n’était pas là une opinion sérieuse. Du moment que la personne du roi et celle de M. le duc de Nemours étaient hors de cause, rien ne serait plus facile que de faire acclamer madame la duchesse d’Orléans et M. le comte.de Paris : une jeune femme que la calomnie de l’esprit de parti n’avait jamais osé effleurer, et un enfant préservé par son âge de toute participation aux choses, de toute relation avec les hommes que réprouvait l’opinion publique. ♦* Comme on raisonnait de la sorte, M. Thiers accourt hors d’haleine; on l’entoure, on le presse de questions. Il confirme la nouvelle du départ du roi; il ne sait rien de plus ; il n’a pas vu madame la duchesse d’Orléans ; il n’a pas vu M. Odilon Barrot; il vient de traverser la place de la Concorde.
« La troupe, dit-il, n’empêchera pas le peuple de passer; avant dix minutes, la Chambre sera envahie, les députés seront égorgés, La marée monte, monte, monte, ajoute-t-il en élevant
I (1) h'Union monarcUiiuî.