PREMIERE PARTIE
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son chapeau, comme pour imiter le geste tViiu pilote en perdition. Il n'y a plus rien à faire. « Et M. Tliiers disparait (1), après avoir ainsi répandu autour de lui la consternation et répouvante.
Presque au même moment, iM. Sauzet arrive
;l) M.M. Thiers, Duvergier de Hiiuranne, de Roiuusat, 15aroche, de Salles, avaient, ainsi qne nous l’avons vu, quitté les Tuileries en même temps que Louis-Philippe. .M. Thiers, séparé de ses amis à l’entrée de la place de la Concorde et poussé par la foule du côté du pont, hâtant le pas, était entré à la Chambre, plutôt pour y chercher un refuge que pour y porter un avis. Persuadé que l’invasion populaire ne tarderait pas, il ne jugea pas opportun de l’attendre, et pensa à mettre sa personne en sûreté. Un député conservateur, M. Talabot, s’offrit à l’accompagner et le reconduisit par de longs circuits, par le bois de Boulogne et les llatignolles, à travers des groupes populaires menaçants qu’il fallut plusieurs fois haranguer, jusqu’à la place Saint-Georges M. Thiers y arriva, vers six heures du soir, accablé de fatigue, dans un état de complète prostration physique et morale.
et prend place au fauteuil (1). Les tribunes publiques sont vides; il n'y a personne au banc des minisires. Dans la tribune des journalistes, MM. Gervais (de Caen), Pascal Duprat et quelques autres rédacteurs de la R<'/orme, parlent hautement de république ; M. Marrast s’efforce de leur imposer silence.
M. Lufiltte demande que la Chambre sg déclare en permanence. Cette motion est adoptée; mais les députés, de plus en plus troublés par les nouvelles du dehors, no
(1) MM. Beaumont (de la Somme), de .Mornay, de Polignac et César Bacot, informés par un des sténographes du Moniteur que les gardes munici[>aux qui occupaient la caserne des Minimes, près de la place Royale, venaient de se rendre, et que le peuple, partout mélé à la garde nationale, s’avançait vers les Tuileries et le palais Bourbon, coururent avertir .M. Sauzet. Celui-ci se refusa d’abord à ouvrir la séance. Il fallut le presser vivement pour obtenir qu’il se rendît au palais Bourbon avant î"heura indiquée.
L, îô
D. STERN
songent à prendre aucune autre initiative. La séance est suspendue.
Enfin, vers une heure et demie, un officier en uniforme est introduit et vient parler à l’oreille de M. Sauzet. Aussitôt le président annonce avec beaucoup d’embarras à la Chambre que madame la duchesse d’Orléans va assister à la séance. Il fait disposer trois sièges au pied de la tribune. Une agitation extraordinaire se manifeste sur tous les bancs quand on voit entrer dans la salle, par la porte du couloir de gauche, madame la duchesse d’Orléans, tenant par la main le comte de Paris. Le duc de Chartres la précède; plusieurs aides de camp, des officiers de l’armée et de la garde nationale, lui servent d’escorte. A la vue de cette femme, de cette mère si noble et si couracreuse, un certain attendrissement gagne les cœurs (1). « Vite la ciachesse cl' Orléans l tive le comte de Paris l rice la régente l rite le roi ' » crie-t-on dans les tribunes et sur la plupart des bancs. La duchesse s'incline; son voile à demi relevé découvre ses jones pâles et ses 3œux rougis par les larmes. Ses vêtements de deuil ajoutent quelque chose de plus touchant encore à la plaintive majesté de son maintien. Elle parcourt d’un regard inquiet l’assemblée, comme pour y chercher des protecteurs.
Hélas ! elle vient d’entendre des paroles bien différentes. En traversant la salle des Pas- Perd us, elle a été coudoyée par des républicains accourus pour déjouer ses efforts, et, au moment même où elle entre d’un pas timide dans l’enceinte, un petit groupe d’hommes résolus s’}^ précipite pour protester, au nom du peuple, contre la royauté de son fils.
MM. Emmanuel Arago, Sarrans, Chaix (de L}œn) et Duméril (de Saint-ümer) arrivaient des bureaux du National, où siégeait, depuis neuf heures du matin, un comité composé de
(i) « Je S'ils r'^jutlicaîn, disait M. Mai’rast dans la tribune des jouriialisies ; mais cette femme, ces enfants, tout cela m’émeut. — En 1830, n’y avait-il pas aussi une femme I et un enfant? lui répond un de ses voisins; avez- vous été ! ému alors ? »
délégués de tous les quartiers de Paris et de républicains de toutes les nuances. On avait cherché à s’entendre avec le comité de la Réforme. On comprenait qu’il fallait s’unir pour tenir prêt, à tout événement, un gouvernement ])rovisoire ; mais la fusion était devenue difficile par suite des rivalités personnelles et de la polémique acerbe des deux journaux pendant ces dernières années (1).
Monté sur une table, M. Louis Blanc prêchait la conciliation, M. Félix Pyat le secondait; d’autres les combattaient; les amis particuliers de M. Marrast repoussaient M. Ledru-Rollin. Enfin, comme le temps pressait et comme on pouvait craindre que la Chambre des députés, défendue par la troupe, ne ])rit une résolution énergique, également fâcheuse pour le National et pour la Réforme^ M. Martin (de Strasbourg), qui n’avait cessé d’aller d’un comité à l’autre, dans l'intérêt commun, parvint à faire signer aux deux partis la liste suivante : MM. Arago (François), Dupont (de l’Eure), Ledru-Rollin, Flocon, Louis Blanc, Marie, Garnier-Pagès, Lamartine.
Sur ces entrefaites, la nouvelle positive de l’abdication du roi étant arrivée, M. Arairo
l’annonça au bataillon de la 2® légion qui stationnait dans la rue Lepelletier et à la masse populaire qui, depuis le matin, encombrait les abords des bureaux du National. « Le roi abdique en faveur de son petit-fils, dit M. Emmanuel Arago haranguant à une fenêtre, mais le peuple victorieux ne doit point accepter cette abdication. Un roi déchu n’a pas le droit de disposer de la souveraineté; c’est au peuple seul aujourd’hui qu’il appartient de prononcer sur son sort; c’est au peuple à constituer un gouvernement de son choix. « Et, voyant que ses paroles ne soulevaient aucune opposition, M. Arago proposa à l’acclamation populaire un gouvernement provisoire composé des noms qu’on vient de lire. Pendant ce temps, on décidait, dans les bureaux, d’envoyer une
(1) Au moment où éclata l'insurrection, M. Ledru-Rollin et M. Marrast étaient sur le point de se battre en duel.
pre:\iiere part[e
; délégation à la Chambre des députés, afin d’y appuyer le mouvement révolutionnaire, et, peu d'instants après, MM. Arago, Chaix,
; Duméiil et Sarrans prenaient tous quatre, à I pied, le chemin du palais Bourbon.
: Arrivés sur le boulevard, à la hauteur de la
! rue Duphot, ils aperçoivent un cortège composé de gardes nationaux, d’un petit nombre d’ouvriers, d’enfants surtout, qui entourent une voiture de place, et crient Vite la réformel Les délégués s'approchent et reconnaissent I dans la voiture MM. Ôdilon Barrot, Abattucci, Garnier Pagès, Degouves-Denuncque ; sur le siège, auprès du cocher, M. Pagnerre, l’éditeur en renom de la presse démocratique. M. Arago j s’avance à la portière : « Vous allez à la
! Chambre? dit-il en s’adressant à M. Odilon \ (
! Barrot; nous y allons aussi. Vous 3’ allez pour ^ faire triompher un gouvernement de coterie : t nous 3’’ allons pour faire proclamer la volonté [ du peuple. « Et, comme il prononce le mot de gouvernement provisoire, MM. Garnier-Pagès et Odilon Barrot lui reprochent son impru- ' dence, sa folie. On se sépare très-animé de
! part et d'autre. On va tout à l’heure se re¬
trouver en présence, pour le combat décisif.
La place de la Concorde était, comme on sait, occupée par des ti’oupes nombreuses et en bon ordre (1). Les délégués du National ne savaient pas trop comment il leur serait ; possible de la traverser. M. Arago pa3^a d’audace, et, s’étant fait conduire auprès du général Bedeau, il se nomma, déclara qu’il allait, au nom du peuple de Paris, remplir à la Chambre une mission officielle, et qu’il demandait le libre passage. Le général hésita un moment, puis il consentit à laisser passer les délégués; ceux-ci touchaient déjà au bout du pont, lorsque accourant au galop : « Monsieur Arago, s’écrie le général, de grâce, faites-moi savoir le plus tôt possible ce qui se passe à la Chambre; nous ignorons tout; nous sommes ici sans aucun ordre. Notre situation n’est pas tenable; j’ai expédié estafette sur estafette
(1; Six escadrons de dragons et de hussards, le 12* régiment i iijfanterie de ligne.
aux ministres, mais je n’obtiens pas de réponse. Dites, je vous en supplie, à M. Odilon Barrot ou à M. Thiers qu’il nous envoie des ordres sans tarder. » Arago promit et passa (1).
Lorsqu’il entra dans la salle des Pas-Perdus, le désordre et le tumulte y étaient au comble. Des groupes animés discutaient avec véhémence des propositions confuses, mais qui toutes étaient plus ou moins dans l’intérêt de la régence. M. Emmanuel Arago, à qui sa forte stature et sa voix sonore aident à se fra3^er un chemin à travers la foule, proteste contre les discours incohérents des partisans de la dynastie, et leur jette hardiment le mot de République. A peine l’a-t-il prononcé, qu’il entend battre aux champs et qu’il voit une femme vêtue de deuil qui passe rapidement, presque inaperçue dans la préoccupation générale. C’est la duchesse d’Orléans. Elle va entrer, avec le comte de Paris, dans la salle des séances. Il n’3' a plus un moment à perdre. M. Emmanuel Arago et ses amis se précipitent à sa suite; ils arrivent en même temps qu’elle, par la porte opposée , dans l’hémicycle. M. Arago, déjà sur les degrés de l’escalier, veut monter à la tribune; plusieurs députés le retiennent. M. Sauzet essaye de lui imposer silence. Des colloques très-vifs s’engagent. Pendant ce temps, M. Dupin, sur l’invitation de M. Lacrosse, et comme malgré lui, car il comprend que l’intervention d’un familier du château peut compromettre la cause de la régente, a pris la parole. Le duc de Nemours venait d’entrer (2).
« Messieurs, dit M. Dupin, vous connaissez la situation de la capitale, les manifestations
;1) Peu d'instants après, M. Léon Faucher et un autre député vinrent exhorter le général Bedeau à défendre la Chambre. « Apportez-nioi un ordre du président, répondit le a-énéral. Je ne saurais agir sans ordres, b (2) Au pont de la Concorde, on conseillait au duc de Nemours de rester en dehors du palais Bourbon à la tête des troupes. « Hélène court des dangers, dit-il, je vais avec elle. » Pendant tout le temps que dura cette régence éphémère, le duc de Nemours, sans songer un seul instant à luimême, se préoccupa de sa belle-sœur et de «es deux neveux, avec une courageuse sollicitude.
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qui ont eu lieu. Elles ont eu pour résultat l’abdication de S. M. Louis-Philippe, qui a déclaré, en même temps, qu’il déposait le pouvoir et qu’il le laissait à la libre transmission sur la tête du comte de Paris, avec la régence de madame la duchesse d'Orléans. "
Des acclamations nombreuses interrompent cette déclaration solennelle, dont la présence du duc de Nemours confirme l’authenticité. Louis-Philippe, fidèle jusqu'à la fin au respect de la loi, n’avait rien statué quant à la régence. Le nom de madame la duchesse d’Orléans, substitué à celui de M. le duc de Nemours, était un acte illégal, une usurpation de pouvoir inspirée aux amis de la dynastie, à MM. Dupin, de Girardin, Crémieux, Odilon Barrot, par l’impérieuse nécessité des circonstances. Le duc de Nemours, il faut le dire à sa louange, non-seulement n’avait opposé aucune résistance à une telle violation de ses droits, mais avait voulu accomplir son sacrifice en personne, sanctionner de sa présence la décision de la Chambre, qui l’allait dépouiller, et partager, avec la femme de son frère, les dangers d’une telle entreprise.
Les acclamations qui viennent d'accueillir le nom de madame la duchesse d'Orléans enhardissent M. Dupin ; il demande qu’elles soient constatées au procès-verbal. «Messieurs, dit-il, vos acclamaüons, si précieuses pourle nouveau roi et pour madame la régente, ne sont pas les premières qui l'aient saluée; elle a traversé à pied les Tuileries et la place de la Concorde, escortée par le peuple, par la garde nationale, exprimant ce vœu, comme il est au fond de son cœur, de n'administrer qu'avec le sentiment profond de l'intérêt public, du vœu national, de la gloire et de la prospérité de la France. Je demande, en attendant que l’acte d’abdication, qui nous sera remis probablement par M. Barrot, nous soit parvenu, que la Chambre fasse inscrire au procès-verbal les acclamaüons qui ont accompagné et salué ici, dans cette enceinte, M. le comte de Paris comme roi de
France, et madame la duchesse d’Orléans comme régente, sous la garantie du vœu national. «
— Messieurs, dit le président, il me semble que la Chambre, par ses acclamations unanimes... «
Des protestations éclatent, à ces mots, sur les bancs de la gauche et de la droite, et surtout parmi la foule qui se presse au pied de la tribune. Madame la duchesse d’Orléans et ses enfants sont poussés, heurtés, par cette foule qui ne les voit pas* ou qui ne veut pas les voir (1). De. sa place, M. de Lamartine demande au président de suspendre la séance,
I par respect pour la représentation nationale et pour l’auguste princesse présente dans l’enceinte. Cette proposition, bien que voilée .de respect, était tout à fait contraire aux intérêts de la régence ; elle était même inconstitutionnelle, car rien n’était plus naturel et même plus nécessaire que la présence du nouveau roi au sein de la représentation nationale qui devait sanctionner son avènement. Cependant le président, méconnaissant complètement la situation et même la légalité, annonce que la Chambre va suspendre la séance, jusqu’à ce que madame la duchesse d’Orléans et le nou- i veau roi se soient retirés. i
Alors, M. le duc de Nemours et quelques députés engagent la princesse à sortir; mais elle s'y refuse. Son instinct maternel l’avertit.
Son cœur a plus de fermeté que le cœur de tous les hommes qui l’entourent. Elle reste debout, à sa place, tenant toujours ses enfants par la main, résistant à la pression insupportable de la f()ule. Elle comprend que, si elle I
quitte la Chambre, la cause de son fils est [
perdue. Le général Oudinot prend la parole j pour soutenir le droit de madame la duchesse , d’Orléans. « Si la princesse désire se retirer, i dit-il, que les issues lui soient ouvertes. Si elle demande à rester dans cette enceinte, qu'elle
(1^ A ce moment, ÎM. d’Hoiidetot, voyant le comte de Paris très- pâle, demande pour lui un verre d’eau à l’un des liuisdcrs. o Cet enfant est emu, dit-il. — .)o n’ai pas peur, d.t aussitôt le petit prince, qui l’avait entendu; je vous remercie. monsieur, s Et il refusa obstinément de boire.