PREMIERE PARTIE
LOüIS-PinU; PE FL Y\N-T PAR LA PORTE DU PONT TOURNANT (p. 99).
rait“On dans les groupes armés où dominaient les sectionnaii es, les combattants de 1832 et de 1834, les membres des sociétés secrètes. Le moindre signe eût suffi pour que le peuple, ainsi sur ses gardes, s’opposât au passage du cortège suspect. Il fallut que des hommes intrépides et robustes fissent, en quelque sorte, l’office de pionniers pour frayer au gouvernement provisoire un chemin à travers cette masse impénétrable, qui le regardait d’un œil soupçonneux. Mais, au nom de Dupont (de l’Eure), répété par quelques insurgés, les têtes se découvrent. Les plus voisins, apercevant ce vieillard qui se soutenait à peine, sont émus. On se range pour lui faire place. A la faveur de ce mouvement, les autres membres du gouvernement provisoire, séparés les uns des au- i très par les oscillations de la foule, parvien- ; nent jusqu’à la porte du centre. Le flot les |
pousse; ils franchissent, sans trop savoir comment. ce passage étroit où fourmillaient des milliers d’hommes, et se trouvent dans l’intérieur de l’Hotel-de-Ville,
Un tumulte sans nom faisait trembler les murs du vieil édifice. Au bruit des coups de feu que les combattants déchargeaient en signe de joie dans les corridors, des chevaux abandonnés par la garde municipale bondissaient, effarés, hennissants, sur la poudre qui jonchait le sol, et d’où leurs piétinements tiraient l’étincelle. Tout à coté, sur la paille, gémissaient des blessés, des mourants. Le cliquetis des armes qui s’entre- choquaient dans l’effort de la foule pour monter Ou descendre les escaliers, l’éclat des vitres brisées sur les dalles, les imprécations, les rires convulsifs, renvoyés par mille échos sous ces voûtes sonores, assourdissaient l’oreille et jetaient
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dans tous les sens un trouble qui tenait du vertige (1).
Après avoir longtemps flotté à la merci de tous ces courants, tantôt poussés l’un vers l’autre, tantôt séparés par la vague populaire, de Lamartine et Dupont (de l’Eure) parvinrent au premier étage. MM. Ledru-Rollin, Crémieux, Marie, y arrivaient aussi peu après et de la même façon ; mais, poussés, portés, jetés dans un labyrinthe de salles, de galeries, de vestibules, d’escaliers, de couloirs inconnus où s’engouffrait une multitude fiévreuse, inquiète, qui ne voulait rien entendre, ils errent pendant plus d’une heure, livrés isolément à leurs inspirations, haranguant sans s’ètre concertés, et parlant, un peu au hasard, de calme, de concorde, de dévouement au peuple, de gouvernement national. Chacun d’eux trouvait sur son chemin quelque orateur populaire qui, le pistolet au côté ouïe sabre au poing, debout sur un banc, sur une table, sur une console, proclamait, selon son bon plaisir, un gouvernement quelconque. Il y eut bien certainement plus de cinquante noms acclamés à la fois, pendant ces premières heures, dans les différentes parties de l’Hôtel-de-Ville. Les hommes les plus étrangers, les plus antipathiques les uns aux autres, se voyaient rapprochés par la passion révolutionnaire ou par les calculs de la politique.
Ici, c’étaient les chefs des sociétés secrètes, les anciens détenus, les conspirateurs, les combattants des barricades, auxquels on décernait la dictature. Là, quelques émissaires du parti bonapartiste prononçaient le nom du prince Louis ; plus loin, on nommait M. de Lamennais (2). Ailleurs, M. de la Rocheja-
(l) Il est à remarquer qu’aucune dévastation d’aucun genre n’eut lieu pendant cette longue invasion populaire dans les salles de l’Hôtel-de-Ville. Pas un objet de valeur ne disparut. Un buste colossàl de Louis-Philippe fut seul en butte à de mauvais traitements. Au moment même où la première colonne d’insurgéS parut sur la place de Grève, IM. Flottard, secrétaire de la municipalité, craignant que l’ivresse ne portât ce.", hotnmes déjà si exaltés à de fâcheux excès, eut l’heureuse niée de faire défoncer les tonneaux qui remplissaient les caves de l’liotel-de-\’’ille.
(2j Le nom de M. de Lamennais avait déjà été prononcé à
quelein, dont la forte stature, la chevelure touffue, la voix sonore et le visage épanoui appelaient les regards, ravissait la foule, qui ignorait son nom, par la violence de ses diatribes contre la dynastie d'Orléans (1).
Dans la salle du trône, une assemblée permanente et tumultuaire discutait les motions et rendait les décrets les plus extravagants.
Dans la salle du conseil municipal, les partisans du comte de Paris essayaient, m.ais sans aucun succès, de ramener les esprits à l’idée de régence. C'est dans cette salle que le peuple avait fait son premier acte de souveraineté. Voici ce qui s’y était passé depuis le matin.
On se rappelle que le général Sébastian! avait été chargé par le maréchal Bugeaud de la défense de l’Hôtel-de-Ville. Le général Tallandier et le colonel Garraube l’assistaient ; la 9® légion, sous les ordres du colonel Boutarel, était rangée le long des murs du palais, dans l’intérieur des grilles. Les dispositions de la garde nationale étaient, là comme partout, très-indécises. Loin d’animer la troupe, elle lui communiquait son hésitation. Les mesures prises par le général Sébastiani avaient, d’ailleurs , par leur résultat fâcheux , fort ébranlé la confiance du soldat. Au lieu de laisser la troupe massée autour de l’Hôtel-de- Ville, le général avait envoyé dans toutes les directions des détachements trop faibles pour tenir tête à l’émeute. Le peuple, bien avisé, les laissait s’engager sans combat dans les rues étroites; mais à peine étaient-ils passés, qu’on élevait sur leurs derrières des barricades qui rendaient la retraite impossible. Pris de la sorte dans d’étroits défilés d’où ils recevaient, sans pouvoir le rendre, le feu de maisons de cinq ou six étages, les soldats,
la Chambre; mais, comme depuis plusieurs années il était resté à l’écart, étranger aux luttes du journalisme, son nom ne trouva que peu d’écho.
(1) A force de haranguer et de flatter les rancunes populaires, M. de la Rochejaquelein allait peut-être se faire proclamer membre du gouvernement provisoire, lorsqu’un autre orateur, M. Dussard, escaladant une console, prit la parole avec vivacité et tira la foule de sou erreur en lui nommant le député légitimiste.
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tout à la fois menacés et exhortés ^ar le peuple à fraterniser, se laissaient désarmer. Aucun des détachements envoyés par le général Sébastian! ne revint; et l’émeute, avançant résolument sur tous les points, triomphait sans presque avoir combattu.
La nouvelle de l’abdication du roi fut un dernier coup porté à la constance du général Sébastian!. Seul, à pied, couvert d’un ample manteau, il quittait l'Hotel-de- Ville, quand ses officiers lui demandèrent quels étaient ses ordres : « Ce qu’il y a de plus prudent à faire, leur dit-il, c’est de se retirer le plus promptement possible. « Les troupes abandonnèrent alors la place après avoir, pour la plupart, livré leurs armes au peuple, qui se précipita par la porte de Henri IV dans l’intérieur de rHôtel-de-Ville. Soixante-deux hommes de la garde municipale s’étaient réfugiés dans une cour sans issue. Résignés à une mort certaine, ils avaient déposé leurs armes ; silencieux, immobiles, ils attendaient les premiers coups d’un ennemi qu’ils croyaient sans pitié. Mais un homme de cœur était là, qui se dévoue à leur salut. M. Flottard, l’un des administrateurs de la municipalité (1), s’avance à la rencontre des insurgés ; détachant de sa poitrine la croix de Juillet, il la montre à la foule et s’écrie ; « Au nom du peuple vainqueur, écoutez un vétéran de la liberté ! plus de sang ! plus de vengeance ! grâce aux prisonniers ! — Grâce aux prisonniers ! répond une voix parmi la foule ; la vengeance du peuple, c’est la clémence ! — Il n’y a que les Autrichiens qui tuent les prisonniers, » dit une autre voix. Voyant que ses paroles ont trouvé de l’écho, M. Flottard s’enhardit ; sa grande et forte stature, une ressemblance lointaine avec le poëte populaire, Béranger, le servent ; il se tourne vers les gardes municipaux, et, tenant sa croix suspendue sur le front incliné du maréchal des logis; « Soldats, dit-il, passez sous cet insigne glorieux, et vous ne verrez plus devant vous que des amis, que des frères. »
(1) M. Flottard était, depuis 1S30, attaché à l’administra- j tion du département de la Seine. <
Les gardes municipaux passent un à un sous la croix ; la colère du peuple s’est évanouie ; elle a fait place à la compassion ; c’est à qui, parmi ces combattants républicains, aidera, protégera, recueillera dans sa demeure les soldats de la monarchie.
M. de Rambuteau avait quitté son poste quelques instants avant l’irruption du peuple. Comme M. Flottard lui proposait de convoquer d’urgence le conseil municipal, un homme . en uniforme de garde national entrait, et, de- I mandant M. de Rambuteau, il lui déclarait ; qu’il venait au nom du peuple le destituer de j ses fonctions et prendre sa place. Il ajoutait à cette sommation la demande étrange que M. de Rambuteau le fit reconnaître par les fonctionnaires présents et par le conseil municipal qui allait se rassembler. M. de Rambuteau déclina sa compétence, mais il ne contesta point les pouvoirs de son successeur et lui céda la place. Le nouveau préfet était un lieutenant de la 8® légion, fabricant de vignettes pour les confiseurs ; il se nommait Jourdan. MM. Say, Journet, Thierry et Flottard, fonctionnaires de l’Hotel-de-Ville, décidèrent entr^ eux de convoquer le conseil municipal. Ils se rendirent dans la salle des délibérations, qui était déjà envahie par la foule. Une douzaine d’élèves de l’École poly- , technique, qui se trouvaient là, rédigèrent à la hâte et portèrent aussitôt les lettres de convocation. Malgré les prétentions de M. Jourdan, qui voulait absolument présider, et qui occupait déjà le fauteuil, le docteur Thierry y fut installé par les gardes nationaux et les élèves de l’École polytechnique, qui se groupèrent autour de lui pour le protéger.
M. Jourdan jugea prudent de se retirer. Màl. Recurt et Flottard prirent place auprès du docteur Thierry, et, après s’être un instant concertés, ces messieurs déclarèrent la séance ouverte. Un certain calme s’établit aussitôt dans l’auditoire et l’on put commencer à délibérer. Plusieurs propositions furent faites coup sur coup. M. Delestre ayant proposé de se constituer en comité de sûreté gé-
nérale, on perdit un temps précieux à discuter l’opportunité de cette mesure. Une grande partie des membres du conseil, fort mal à l’aise au milieu du peuple en armes qui affluait de plus en plus dans la salle, épouvantés surtout de la rumeur qu’on entendait sur la place et qui s’approchait, élevèrent des scrupules sur la légalité de leur convocation. Au bout de quelques instants on s’aperçut qu’ils avaient disparu. M. Jourdan s’était aussi laissé éconduire par quelques gardes nationaux; il ne resta bientôt plus à leur poste que MM. Say, Recurt, Flottard, le docteur Thierry et deux ou trois autres.
En ce moment, un petit groupe fait effort pour pénétrer dans la salle : « Place ! place ! » s’écrie M. Thierry, qui vient de reconnaître MM. Garnier-Pagès, Gustave de Beaumont et de Malleville. Ces messieurs arrivaient du ministère de l’intérieur. S’étant approchés du docteur Thierry, ils lui font connaître à voix basse la situation.
Cependant le peuple, qui s’impatiente de ces lenteurs, commence à s’agiter et à murmurer. Un des combattants, monté sur une console, prend la parole ; c’est un homme de haute taille, d’un très-beau visage, dont la longue barbe rousse tombe jusqu’au milieu de • la poitrine, et qui porte en bandoulière, sur son paletot, un fusil de munition ; il fait avec une certaine éloquence un tableau rapide et accusateur du règne de Louis-Philippe ; il conclut en demandant le jugement immédiat du roi et sa condamnation à mort. A ces mots, un sentiment de répulsion se manifeste dans l’auditoire ; le docteur Thierry se lève et proteste avec une grande énergie de paroles, de ton et de geste ; « Pas de sang, s’écrie-t-il ; ne déshonorons pas la victoire du peuple! plus d’échafauds ! plus de victimes ! J’ai passé vingt années au chevet des mourants; je sais ce que vaut la vie de riiomme. Au nom de l’humanité, au nom de la philosophie, au nom de la révolution, je demande l’abolition de la peine de mort ! « Quelques murmures grondent cà et là, mais un immense applaudissement de ce
peupfe généreux les couvre aussitôt. L’orateur terroriste est déconcerté ; il essaye en balbutiant d’expliquer et d’atténuer sa motion : des huées et des sifflets le forcent au silence.
M. Flottard propose aux assistants d’élire à la place du conseil déchu un pouvoir municipal populaire et de rétablir la mairie de Paris. Cette proposition eMbien accueillie. On procède avec régularité à l’élection. Le peuple accepte, en levant la main, par épreuve et contre-épreuve, la nomination de M. Garnier- Pagès à la mairie de Paris. M. Garnier-Pagès après avoir remercié ses concitoyens et demandé le respect pour l’autorité qui vient de lui être remise, propose à son tour d’élire, comme adjoints à la mairie, MM. de Malleville et de Beaumont ; mais ce dernier décline, en son nom et au nom de son collègue, l’honneur qu’on veut leur faire, ne se sentant pas, dit-il, en possession d'une assez grande popularité pour apporter au pouvoir municipal la force nécessaire. Sur la proposition de M. Flottard, MM. Guinard et Recurt sont élus; les députés dynastiques, comprenant qu’ils n’ont plus rien à faire dans ce mouvement, profitent du tumulte et s'esquivent.
Le maire de Paris et ses adjoints quittent presque aussitôt la salle , et , guidés par M. Flottard, ils vont se réfugier dans une pièce retirée où le peuple n’a point pénétré encore. Pendant qu’ils sortent d’un côté, M. Charles Lagrange entre de l’autre. Il se nomme au peuple ; il lui annonce l’arrivée d’un comité provisoire élu dans les bureaux de la Réforme. 11 demande qu’on évacue la salle, afin que le nouveau gouvernement puisse plus librement délibérer. Comme il parlait encore, on aperçoit sur le seuil, dominant la foule de sa haute taille, le visage fortement coloré, le front en sueur, M. Ledru-Rollin. Un retentissant rinat ! salue son entrée. On lui fait place, on le conduit au bureau, on l’invite à prendre la parole. Il commence alors un récit animé des événements qui viennent de s’accomplir au palais Bourbon. De fréquents bravos l’inter-