‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 71 sur 266 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

.rompent; mais, lorsqu’il raconte l’élection d’un gouvernement provisoire, les physionomies se rembrunissent; l’idée d’un pouvoir issu de la Chambre des corrompus excite les soupçons du peuple. On entoure M. Ledru- Rollin, on l’assaille de questions, on exige de lui une profession de foi républicaine et l’assurance qu il n’entend tenir ses pouvoirs que du suffrage populaire, que la foule réunie à 1 Hôtel-de-'V ille prétend exclusivement représenter. Personne, à ce moment, ne pouvait songer à discuter ces prétentions.

A peine a-t-on achevé de s’expliquer, que la porte de la salle s’ouŸre et que l’on voit s'avancer péniblement, à travers l’auditoire agité, M. Dupont (de l’Eure), s’appuyant d’un côté sur un député de son département, M. Legendre, de l’autre, sur une femme âgée, attachée à son service, qui le protège du geste et de la voix contre la pression de la foule. Il prend place au bureau. Peu d’instants après, M. de Lamartine, qui n'a pas cessé de haranguer de salle en salle, de signer des proclamations (1), des feuilles volantes, sur lesquelles on lui faisait écrire : Vive la Réjmhliqiie ! vient le rejoindre. On demande à M. Dupont (de l’Eure) de proclamer les noms des élus du peuple : mais la chaleur est si'suffocante, l’air si épais, le bruit si étourdissant dans cette salle, où la foule afflue et s’entasse incessamment depuis quelques heures, que le vieillard se trouve mal. Il faut l’emporter. M. de Lamartine, pour occuper les esprits, recommence une dixième fois peut-être le récit des événements de la journée. Il parle avec beaucoup de circonlocutions et de réserve j de la forme du gouvernement qu’il conviendrait au pays de se donner. Il veut insinuer que le gouvernement provisoire ne peut rien

(1} Voici deux de ces proclamations écrites, à défaut de table, sur un cbapcau i

« Le gouvernement provisoire se constitue avec le ferme , dessein de donner à la France des institutions républicaines en barmonie avec l’esprit du siècle.

<i La royauté est décime; le gouvernement l'rovisoire de la France est le gouvernement républicain. A** peuple appartient le soin de le rendre defnitif. »

statuer à cet égard de définitif; mais de vioi lents murmures et des gestes peu équivoques I l’avertissent qu’il touche l’écueil. Il déclare,

’ alors, qu’il est personnellement décidé pour la République, mais il répète que personne j n'a, selon lui, le droit de l'imposer à la : France.

La réprobation générale que soulèvent ces paroles fait comprendre à M. de Lamartine qu’il serait insensé de vouloir tenir tète à cette multitude, et, sur un mot que vient lui dire à voix basse M. Flottard, il quitte le bureau et va rejoindre, dans le cabinet du secré tariat, M. Garnier-Pagès et M. Dupont (de l’Eure), qui a trouvé enfin un peu d'air et de repos loin de la foule. Au bout de quelques instants , ÎMM. Ledru-Rollin et Arago arrivent (1). On va pouvoir délibérer.

On commence par se barricader du mieux que l'on peut. Une dizaine d'élèves de l’Ecole polytechnique, quelques hommes dévoués, se placent en guise de sentinelles dans la galerie vitrée qui précède le cabinet; ils se mettent en travers des portes, les étayent de leurs épaules, résistent ou parlementent avec ceux du dehors. A chaque instant, ils ont à soutenir un nouvel assaut. Les délégués du peuple veulent entrer ; ils prétendent assister aux délibérations et surveiller les actes du gouvernement. Ils insistent et menacent ; ils ont d’autres dictateurs sous la main en cas de terfriversations. On les exhorte à la patience, on tâche d’obtenir d'eux au moins quelque répit, mais c'est à grand'peine qu’on parvient à les écarter un moment. La présence de M. Ledru- Rollin au conseil n’est pas à leurs yeux une garantie suffisante (2). Ils veulent un .comité

(1) M. François Arago, malade depuis quelque temps, n’avait point assisté aux dernières séances de la Ciiambre et ne prit aucune part à la lutte des trois journées. Lorsqu’il eut l'-té proclamé, à la tribune du palais Bourbon, membre du gouvernement pi’ovisoire, sou fils alla le chercher à l’Observatoire. Accompagné de deux de ses parents et d'un jeune Ifaien de ses amis, M. Frapolli, il se rendit à l’Hôtel-de-Ville. Partout sur son passage la foule lui fit place avec respect.

(2,' « Il ne faut pas que la faction de Ledru-Rullin l’emporte, 1» murmuraient déjà, dans les groupes, des fanatiques dont on retrouvera plus tanl l’action hostile.

de salut public tout à eux. Du fond de la place, ou entend aussi un mugissement sourd, continu . formidable ; c’est la grande voix du peuple, qui s’indigne des lenteurs qu’on apporte à proclamer la République. Et la nuit vient, et le péril est pressant : péril du côté des partisans de la royauté qui conspirent, selon toute apparence; péril surtout du côté de ces multitudes en.fiévrées par le combat, par le jeûne, par l’attente, par le soupçon. La ville entière est à leur merci. Des hommes sans aveu, des malfaiteurs de toutes sortes, qui espèrent, à la faveur de l’anarchie politique, commettre impunément leurs forfaits, n’attendent sans doute que le signal du massacre et du pillage. Paris peut être ensanglanté et dévasté avant qu’aucune autorité ait eu le temps et la puissance de se faire reconnaître. MM. Dupont (de l’Eure) et Aragb, pensifs, soucieux, obsédés de tristes souvenirs et de plus tristes pressentiments, attendent, assis aux deux côtés de la cheminée, que l’on propose quelque mesure. On ne lit sur leur visage que doute et résignation. M. de Lamartine, au contraire, semble plein de confiance en luimême et dans l’avenir; sa pensée s’est déjà familiarisée avec l’élément révolutionnaire. Il sent croître en lui, depuis quelques heures, le courage et l’éloquence, ces deux dons souverains devant lesquels s’incline le peuple. Le génie de la France apparaît à son imagination éblouie. Des espérances exaltées de grandeur et de gloire l’enlèvent au sentiment de la réalité.

Autour de lui se groupent les indécis, M. Crémieux (1) s’agite et parle en termes vagues.. Avocat habile et disert, il se tient

(1) La nomination de M. Crémieux et celle de M. Garnier-Pagès au gouvernement provisoire, contestées à la Chambre des députés, avaient été aussi le sujet d'une discussion très-vive au moment où l’on entrait dans le cabinet du secrétariat pour délibérer. M. de Lamartine mit fin à cette altercation fâcheuse. « De grâce, messieurs, s’était- il écrié, ne discutons pas à cette heure la validité de nos pouvoirs. Soyons sept au lieu de cmq, les choses n’en iront pas plus mal. » Il commençait ainsi ce rôle conciliateur auquel nous le verrons invariablement fidèle pendant louse la durée du gouvernement provisoire.

prêt depuis le matin pour la régence ou pour j la République. M. Marie, et surtout M. Garnier-Pagès, étourdis par la rapidité du courant qui les entraîne, perdent pied et i énoncent à toute initiative (1). Quant à M. Marrast, qui vient d’arriver, il reste à l’écart, observe tout, garde le silence. Comme on va s’asseoir et tâcher enfin de s’entendre sur les mesures les plus urgentes, la porte s’ouvre ; le groupe qui défend l’accès du conseil se range. On voit entrer deux hôtes que l’on n’attendait point : MM. Louis Blanc et Flocon. Cette apparition paraît surprendre désagréablement plusieurs des personnes présentes. Il y a un moment d’embarras. Quelques chuchotements, quelques regards ombrageux, protestent contre l’intrusion des nouveaux venus. « Que viennent-ils faire ici ? dit M. Crémieux à M. de Lamartine. — Je l’ignore, « répond celui-ci du ton de la plus parfaite indifférence.

M. Louis Blanc, sans se laisser déconcerter, s’avance vers la table où siégeaient déjà MM. Dupont i^de l’Eure) et Arago. - Eh bien! messieurs, dit- il, délibérons. » A ces mots, M. Arago le regarde d’un air profondément étonné et lui dit avec hauteur : « Sans doute, monsieur, nous allons délibérer, mais pas avant que vous soyez sorti. »

La colère se peint sur les traits de M. Louis Blanc. Des paroles très-vives lui échappent. Une altercation s’engage. M. Louis Blanc se prétend, avec raison, aussi légitimement élu que les autres membres du gouvernement provisoire, puisqu’il vient d’être élu comme eux, dans la salle Saint-Jean, par l’acclamation

(1) .M. Garnier-Pagès a protesté contre le rôle qui lui est attribué dans cette circonstance. Je crois ne pouvoir mieux faire que de citer textuellement, comme l’a fait M. Carnot, dans son Mémorial de 1848, les paroles de M. Garuier-Pao-ès :

« La délibération s’ouvric incontinent sur la proclamation de la Péi)ublique, et je déclarai à mes nouveaux collègues que la République me paraifsaut possible^ si on ne ta proclamait pas, je me retirerais. Quelques-uns alléguèrent un scrupule honorable. Voulant comme moi la République, ils ne se croyaient point le droit de la proclamer sans le consentement du peuple, régulièrement exprimé par une assemblée régulièrement élue. »

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