PREMIÈRE PARTIE
populaire (1). M. Garnier-Pagès, qui préside en qualité de maire de Paris, essaye d'étouffer le débat en proposant de partager les attributions du pouvoir et en glissant avec négligence la dénomination de secrétaires, qui s'applique évidemment à MM. Marrast, Flocon et Louis Blanc, dont l’élection n’a pas été faite à la Chambre. Offensé de cette insinuation, ce dernier menaçait déjà de se retirer et d’en appeler au peuple, quand M. Ledru-Rollin intervient et le conjure, ainsi que MM. Flocon et Marrast, au nom de leur patriotisme à tous trois, de ne pas semer la discorde au sein de la République naissante. M. Flocon cède sans peine; M. Marrast n’avait pas soufflé mot; M. Louis Blanc, dans l’impossibilité de soutenir une prétention qui devient toute personnelle, se résigne ou du moins paraît se résigner au titre modeste de secrétaire; m,ais il annonce en même temps, avec autorité, au gouvernement provisoire, un collègue, sur lequel celui-ci ne comptait certes pas, l’ouvrier Albert, élu, affirme M. Louis Blanc, comme lui et avec lui par le peuple. Personne q.'élève d’objection. C’était l’heure des concessions mulLielles. On se dit tout bas, de part et d’autre, qu’il faut se supporter en attendant qu’on soit assez fort pour s’exclure.
Le nom d’Albert, ouvrier mécanicien (2), avait, en effet, été proclamé dans la cour de l’hôtel Bullion, sous les fenêtres des bureaux de la Héforrne, par une bande d’insurgés qui revenaient des Tuileries. M. Albert était un conspirateur obscur, dont la presse démocratique ne s’était jamais occupée; mais, le 24 février, il suffisait d’avoir montré du courage aux barricades pour enthousiasmer le peuple. C’est, sans doute, à quelque marque de bravoure, ou tout simplement à quelque mot heu-
(1) En répondant aux interrogations de l’assemblée populaire qui se tenait à la salle Saint-Jean, tous les membres du gouvernement, nommés à la Chambre, avaient reconnu la nécessité de cette nouvelle sanction, et M. Crémieux disait encore, qu--lques mois plus tiird, devant la commission d’enquête : « Nous avons été nommés à la Cbanabre, mais non point par la Chambre. »
(2) Son nom véritable était Martin,
reux, que M. Albert dut la subite ovation qui le porta au pouvoir, car personne ne put s’expliquer autrement, dans la suite, le motif qui l’avait fait préférer à tant d’autres plus capables et moins ignorés. Toutefois, malgré la i fâcheuse médiocrité de la personne élue, la ! nomination d’un ouvrier au gouvernement provisoire est un fait historique dont il ne faut j pas méconnaître le sens et le caractère. Elle i est le signe de l’émancipation, aveugle encore, mais désormais assurée, de la classe laborieuse ; elle marque l’heure du passage de la révolution politique à la révolution sociale.
M. Louis Blanc, sentant quel appui précieux il allait trouver dans un homme du peuple, qui lui servirait d’intermédiaire auprès des ouvriers et n’aspirerait jamais à jouer un rôle principal, applaudit de grand cœur à la nomination du prolétaire, et, courant aussitôt des bureaux de la Réforme à ceux du Kational, où l’on imprimait, pour la distribuer dans les rues, la liste du gouvernement provisoire, il y fit ajouter le nom d’Albert. Puis il se rendit à l’Hôtel-de-Ville avec M. Flocon, fit, dans la salle Saint-Jean, où le peuple tenait des espèces de comices, une profession de foi socialiste, dans laquelle il prononça le mot à' organisation du travail, charma la foule, reçut d’elle la confirmation de ses pouvoirs, et parut, comme nous l’avons vu, dans le conseil du gouvernement. Ce fut une mortification insupportable à son orgueil que l’accueil de M. Arago et surtout l’intervention dê M. Ledru-:Rollin pour lui faire accepter un titre , subalterne (1). Dès cette heure commença entre lui et la majorité du conseil une lutte sourde d’abord, mais de moins en moins dissimulée, qui fit en grande partie la faiblesse du pouvoir, paralysa son action et n’aboutit, après des crises funestes au pays, qu’à une neutrali-
(1) Bien que je ne veuille m’engager dans aucune polémique, je crois de mon devoir de rappeler que M. Louis Blanc expliqua plus tard, dans une lettre datée de Londres, 23 janvier 18fi2, son insistance pour se faire admettre, avec Albert, dans le gouvernement provisoire, au même titre que MM. de Lamartine, Arago, etc.
sation de forces dont profitèrent seuls les par- | j tis hostiles à la République. |
i Cette divergence profonde entre la majorité | i et la minorité du conseil se trahit au moment même où Ton allait délibérer sur les termes de la proclamation par laquelle on annonçait I au peuple son propre triomphe et la chute de ' la dynastie. M. de Lamartine en avait d’abord rédigé une qui contenait ces mots ; « Le gouvernement provisoire déclare que la République est adoptée provisoirement par le peuple de Paris et par lui; « et encore : « sous le • gouvernement populaire et républicain proclamé par le gouvernement provisoire, » etc. Cette rédaction mécontenta également les deux partis. MM. Louis Blanc, Ledru4bollin, Flocon, voulaient proclamer la République , simplement et sans aucune condition de ratifî- ' cation. MM. Garnier-Pagès, Marie, Dupont (de l’Eure), voulaient qu’on se tût sur la forme définitive du gouvernement ; ils admettaient tout au plus l’expression d’une préférence pour le gouvernement républicain. M. Arago refu- I sait d'apposer son nom à un acte qu il quali- ! fiait d’usurpation. Pour tourner l’écueil , MM. de Lamartine et Crémieux, qui tenaient ‘ la plume, s’efforcaient de trouver des expressions neutres, acceptables pour toutes les sus- ' ceptibilités. La chose n’était pas facile. Bien I des rédactions furent successivement propo-
i sées et rejetées. Enfin, l’on en adopta une de ‘ la main de'M. de Lamartine, qui fut sur-le- ! champ envoyée au Moniteur. Elle était ainsi I conçue :