T. IS
D. SimîN.
Bethmont, de Courtais, Barthélemy Saint- Hilaire, Recurt, Guinard, Bixio, Duclerc, Thomas, Sarrans, Hetzel, etc., sortaient et haranguaient la foule; ils imploraient d’elle quelques minutes de calme et de silence. A la vue de M. de Lamartine l’agitation redoublait; il semblait tout à la fois plus suspect et plus cher au peuple que tous ses collègues. « C'est un aristocrate! c'est un royaliste! c'est un girondin! » criaient les fanatiques. D’autres, au contraire, le voulaient porter en triomphe ; et lui, toujours placide au plus fort de l’orage, écartait du geste ou détournait d’un mot, d’un regard, les armes braquées sur sa poitrine (1). Mais tous ces mots heureux, toutes ces supplications, toutes ces harangues, n’obtenaient que de courtes trêves, et le tumulte recommençait aussitôt avec une intensité plus grande. Pendant que M. de Lamartine parlait au peuple, dans la salle Saint-Jean, M. Louis Blanc était descendu au bas de l’escalier; une table trouvait là : il y monte. « Le gouvernement, dit-il, veut la République. » Un cri d’enthousiasme lui répond. Des ouvriers écrivent au charbon, en lettres énormes, sur une grande pièce de toile : « La République une et indivisible est proclamée en France. »» Cela fait, ils montent sur le rebord d’une des fenêtres, et déroulent l’inscription à la lumière des torches. Quand le manifeste du gouvernement fut rapporté de l’imprimerie, on sentit que l’atmosphère était changée , et qu’une rédaction aussi équivoque, si on la lisait au peuple, allait le mettre hors de lui et pouvait tout perdre. M. Louis Blanc renouvelle avec force ses instances; il triomphe enfin des répugnances de ses collègues. Au paragraphe où il était dit ; « Bien que le gourernement jtrovisoire soit de cœur et de conviction pour le gouvernement républicain^ »» etc., revenant à la première rédaction de M. de Lamartine, on
(D Un de ces mots d’un à-propos merveilleux mérite d’être cité. Comme il entendait crier à ses oreilles : Mort à Lamartine! La tête de Lamartine! il se retourne, regarde la foule en souriant : » Ma tête, dit-il avec un singulier accent de dédain mêlé de compassion, plût à Dieu, citoyens, que vous l’eussiez tous sur les épaules ! »
substitue ces mots : « Le gouvernemeni provisoire veut la République , sauf ratifi -ation par le peuple, qui sera immédiatement consulté (1). »* Et la proclamation, ainsi modifiée,
' est jetée sur des centaines de feuilles volantes ’ par les fenêtres de rHôtel-de-Yille. Elle apaise les bouillonnements de la place. Aux soupçons et aux menaces succède une explosion de joie qui tient du délire. Le peuple reprend confiance dans ses élus. Le conseil peut enfin songer à organiser le pouvoir et à se partager le fardeau des affaires.
La présidence du conseil, sans portefeuille, est donnée, par acclamation, à M. Dupont (de TEure). Son grand âge, l’intégrité de son ca- I ractère et la simplicité républicaine de sa vie commandaient le respect. C’était un nom sans tache. On espérait qu’il imposerait au peuple, et même aux rivalités impatientes qui déjà se trahissaient au sein du gouvernement.
La nomination de M. de Lamartine au ministère des affaires étrangères se fit également par acclamation. Chacun comprenait qu’il fallait une extrême prudence dans les rapports avec l’étranger; qu’il était habile de ménager la transition et d’accoutumer les représentants de l’Europe monarchique à la France républicaine, par l’entremise d’un homme noble d'origine, de manières et de langage. M. Arago prit la marine sans que personne soulevât d’objection. L’éclat de son nom démocratique et sa science incontestée lui donnaient une autorité précieuse pour un gouvernement à peine debout sur un sol qui tremblait. Il y eut plus d’hésitation pour le ministère de l’intérieur; on flottait entre MM. Ledru- Rollin et Crémieux; mais ce dernier, tranchant lui-même la question, déclara qu’il était indispensable de donner satisfaction au peuple en plaçant à l’intérieur l’homme qui représen-
(1) A peine cette proclamation était-elle imprimée que l’on vit arriver au Moniteur M. Bixio, porieur d’un ordre de la retirer, ainsi conçu : « M. Bixio est prié de retirer de l’Imprimerie royale la déclaration du gouvernement provisoire. Signé : Ad. Crémieuï, Lamartine, Dupont (de l’Eure) et Garaier- Pagès. »
PKEMIÈRE PARTIE
iU’J
tait le mieux le mouYement révolutionnaire, et il se contenta du portefeuille de la justice.
M. Garnier- Pagès, élu maire de Paris par le peuple, tenant à garder ce poste important, n'accepta point de ministère. 11 s’adjoignit a la mairie MM. Recurt et Guinardr en qualité d’adjoints (1), M. Flottard, en qualité de secrétaire général, et désigna pour les finances un banquier d’une probité reconnue, qui s’était fait au National une réputation d’habileté, :M. Goudchaux. M. Carnot fut chargé du ministère de l’instruction publique, auquel on réunit les cultes. M. Marie reçut le portefeuille des travaux publics, et M. Bethmont, député de l’opposition, celui du commerce. Le commandement général de la garde nationale et de la première division fut donné au colonel de Co.urtais, membre de la Chambre des députés, ancien officier de l’armée rojmle, qui avait le don et le goût de la popularité. La nomination de M. Charles Lagrange, que le peuple avait salué du titre de gouverneur de rHôtel-de-Ville, ne fut ni contestée ni officiellement ratifiée. M. Lagrange déployait déjà beaucoup d’activité dans ses nouvelles fonctions, et personne ne songea à les lui disputer.
La plus grande difficulté, c’était de pourvoir au ministère de la guerre. On ne savait trop à qui se fier ni comment concilier avec l’ancienneté ou l’éclat des services la loyauté républicaine. Le seul républicain connu et en mesure d’occuper un poste aussi important, le général Eugène Cavaignac, frère de Godefroi, était en Afrique. On le nomma gouverneur de l’Alfférie. Pour sortir d’embarras, M. Arago proposa un membre de l’Institut, le colonel Poncelet, professeur de mécanique à la Sorbonne; mais cette proposition ne fut point agréée. On objecta avec raison que M. Poncelet, à cause de son grade, ne pourrait prendre aucune autorité sur les officiers supé-
(D M. «iuinard refusa, et fut nommé chef d’état-major de la gav-te nationale. H fut remplacé à la mûrie par M. Bue lu Z.
rieurs, et l’on songea au général Lamoriciére, qu’à tout hasard on se décida à faire Appeler. Bien que fort souffrant de sa blessure et le bras en écharpe, le général ne se fait point attendre. Il n’hésite pas à reconnaître le gouvernement provisoire ; mais il refuse le portefeuille , alléguant que , depuis dix-sept ans absent de France, il ne connaît pas suftisarament le personnel de l'armée. « Mon poste, à moi, ajoute le général, est à la frontière. Elle aura bientôt, sans doute, besoin d’ètre défendue. Je ne demande que quelques jours de repos, et je me tiens prêt à me rendre où le gouvernement provisoire jugera convenable de m’envoyer. »
M. de Lamoricière conseille de donner le portefeuille de la guerre au général Bedeau. « C’est un homme supérieur, dit-il; il connaît parfaitement l’armée ; on peut compter sur lui ; il rendra dans ce poste éminent de grands services. La nomination du général est immédiatement signée; mais M. Bedeau, appelé au sein du conseil, refuse à son tour. « Je suis trop récemment nommé lieutenant général pour avoir de l’autorité sur des ofdciers plus anciens que moi, dit-il ; ma nomination ferait un effet fâcheux. Donnez- moi le commandement de la première division. La troupe est humiliée, démoralisée; il faut l’empêcher de se débander. Confiez-moi cette tâche, et je réponds de la remplir avec honneur. «
Sur ces refus, M. de Lamartine propose le général de division Suhervie, volontaire de 1792, distingué par des actions d’éclat dans les grandes campagnes de l’Empire, député de l’opposition, qui sera tout à la fois, ou peut l'espérer, respecté de l’armée et bien vu du peuple. Pendant ces délibérations, on apprend que le ministère de la guerre est occupé par un ancien fournisseur des armées, M. Esprit, qui s’y est installé de son autorité privée et s’est déjà mis en fonctions dans les bureaux avec l'aide du colonel Allart. On l’envoie chercher de la part du gouvernement provisoire.
Il refuse d’abord ; mais on parvient, sous un prétexte spécieux, à l’attirer à l’Hôtel-de-
Ville. Là, on le retient pendant toute la nuit, on le garde à vue dans une salle voisine du conseil. On ne lui rend sa liberté que lorsque le général Subervie a pris possession du ministère. A ce moment critique, la moindre velléité de désobéissance pouvait amener des complications funestes. Par bonheur, aucun des officiers supérieurs de l’armée n’eut la pensée de tenter une résistance, et les adhésions des maréchaux Soult, Bugeaud, des généraux Duvivier, Leydet, etc., qui suivirent de près celles des généraux Bedeau et Lamoricière, rassurèrent bientôt complètement à cet égard le gouvernement provisoire.
Ainsi constitué et organisé, le conseil rendit à la hâte les décrets les plus urgents.
M. de Lamartine rédigea un décret laconique qui déclarait la Chambre des députés dissoute. En envoyant ce décret au Moniteur, M. Crémieux s’aperçut que son collègue avait oublié la Chambre des pairs, et intercala la ligne suivante : « 11 est interdit à la Chambre des pairs de se réunir. « On annonçait dans ce décret la prochaine convocation d’une Assemblée nationale. Un autre décret pourvoyait à la garde des Tuileries et du Louvre. M. Ledru- Rollin pensait aux Beaux-Arts et annonçait le jour de l’ouverture du Salon. Enfin une proclamation à la garde nationale la remerciait de sa fraternelle union avec le peuple et avec les écoles, et l’exhortait, au nom de la patrie reconnaissante, à maintenir l’ordre dans la capitale. Cette proclamation annonçait en même temps que désormais tous les citoyens faisaient partie de la garde nationale.
Cependant les heures avaient marché, il n’était pas loin de minuit. Accablés de lassitude, exténués par dix heures de luttes et d’angoisses cruelles, les nouveaux dictateurs sentirent les tiraillements de la faim. Aucun d’eux n’avait pris quoi que ce soit depuis le matin. Ils suspendirent un moment leur travail pour essayer de réparer leurs forces; mais tout manquait, même pour le repas le plus modeste. Il n’y avait là ni vaisselle ni
vivres d’aucune sorte. Un pain de munition, quelques restes de fromage de gruyère laissés par les soldats, une bouteille de vin et un seau d’eau apporté par un homme du peuple, ce fut tout ce que l’on put trouver, après bien des recherches, pour rassasier et désaltérer des hommes à jeun depuis près de douze heures. M. Flottard prêta un petit couteau de poche, qui passa de main en main. On but à la ronde dans une tasse ébréchée. « Voici un festin de bon augure pour un gouvernement à bon marché, « dit gaiement M. de Lamartine; et, le repas terminé, on se remit à l’œuvre.